L’Étoile, H.G. Wells (1897) — Partie 2

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Cette nuit-là, l’étoile se leva plus tard, car son mouvement vers l’est l’avait quelque peu entraînée du Lion vers la Vierge, et son éclat était si intense que le ciel prit une teinte d’un bleu lumineux à mesure qu’elle se levait, et les planètes s’effacèrent tour à tour, sauf Jupiter près du zénith, Capella, Aldébaran, Sirius et les Chiens de l’Ourse. Elle était très blanche et belle. En maints endroits du monde, on vit, cette nuit-là, un halo pâle qui l’encerclait. Elle devenait sensiblement plus grande ; dans le ciel clair et réfringent des tropiques, sa taille paraissait près du quart de celle de la Lune. Il gelait encore en Angleterre, mais le monde était aussi brillamment illuminé que par un clair de lune d’été. On y voyait assez, avec cette froide et claire lumière, pour lire sans effort, et dans les villes, les lampes brûlaient, jaunes et blêmes.
Par tout le monde, on veilla cette nuit-là, par toute la chrétienté, un triste murmure s’éleva dans l’air vif des campagnes, comme le bourdonnement des abeilles dans la bruyère, et ce tumultueux bruissement croissait en clameur dans les cités. C’était le son des cloches d’un million de beffrois, de tours et de clochers, demandant aux peuples de ne plus dormir, de ne plus pécher, mais de se rassembler dans les églises et de prier. Et dans le ciel, plus grande et plus lumineuse à mesure que la nuit finissait et que la Terre poursuivait sa route, montait l’étoile éblouissante.
Dans toutes les villes, les rues et les maisons étaient éclairées, les docks ruisselaient de clarté, et, la nuit durant, toutes les routes menant vers les hauteurs furent illuminées et encombrées de gens. Sur toutes les mers qui entourent les contrées civilisées, les paquebots aux machines haletantes, les vaisseaux aux voiles gonflées, surchargés d’hommes et de créatures vivantes, gagnaient le large, vers le nord. Car déjà l’avertissement du Grand Mathématicien avait été télégraphié dans le monde entier et traduit en cent langues. La planète nouvelle et Neptune, enlacées en une étreinte de flammes, tournoyaient vertigineusement, d’une allure sans cesse plus rapide, vers le Soleil. Déjà, à chaque seconde, cette flamboyante masse franchissait des centaines de lieues et, à chaque seconde, sa terrifiante vélocité s’accroissait. D’après la direction de sa course actuelle, à vrai dire, elle devait passer à une centaine de millions de lieues de la Terre, et l’influencer à peine ; mais dans son sillage, jusqu’à présent fort peu troublé, se trouvaient l’énorme planète Jupiter et ses satellites, tournant autour du Soleil. À chaque instant désormais croissait l’attraction entre l’étoile flamboyante et la plus grande des planètes. Avec quelle conséquence ? Inévitablement, Jupiter dévierait de son orbite en une course elliptique, et l’étoile ardente, déviée de sa course vers le Soleil, « décrirait une courbe », heurterait peut-être notre Terre, et à coup sûr passerait fort près d’elle. « Tremblements de terre, éruptions volcaniques, cyclones, raz de marée, inondations et une hausse constante et régulière de la température jusqu’à je ne sais quelle limite », avait prophétisé le Grand Mathématicien.
Au-dessus des têtes, pour confirmer ses paroles, solitaire, froide et livide, étincelait l’étoile de la destruction prochaine.
Pour beaucoup de ceux qui, jusqu’à avoir mal, la fixèrent cette nuit-là, il sembla qu’elle approchait à vue d’œil. Et cette nuit-là aussi, le temps changea ; le froid qui régnait sur toute l’Europe centrale, la France et l’Angleterre s’adoucit vers le dégel.
Mais il ne faut pas croire, parce qu’il a été parlé de gens priant toute la nuit, se réfugiant sur les navires ou s’enfuyant vers les montagnes, que le monde entier fût déjà plongé dans la terreur à cause de l’étoile. En réalité, les habitudes et la coutume dirigeaient encore le monde, et en dehors des conversations, à des moments de loisir, sur la splendeur de la nuit, neuf personnes sur dix s’affairaient à leurs occupations usuelles. Dans les villes, hormis quelques-uns çà et là, les magasins ouvraient et fermaient aux heures habituelles, les médecins et les pompes funèbres poursuivaient leur commerce, les ouvriers allaient aux usines, les soldats s’entraînaient, les écoliers étudiaient, les amants se rencontraient, les voleurs faisaient le guet et s’enfuyaient, les politiciens préparaient leurs projets. Les imprimeries des journaux ronflaient toutes les nuits, et plus d’un prêtre de telle ou telle église refusa d’ouvrir son saint édifice pour favoriser ce qu’il considérait comme une panique absurde.
Les journaux insistaient sur la leçon de l’an mil, car alors les peuples avaient aussi prévu la fin. L’étoile n’en était pas une – un simple gaz, une comète ; et s’il s’agissait d’une étoile, elle pouvait ne pas heurter la Terre. Il n’y avait aucun précédent. Le bon sens était partout vivace, ironique, facétieux, peu enclin à se laisser tourmenter par des peurs obstinées. Ce soir-là, à sept heures et quart, heure de Greenwich, l’étoile serait à son plus proche de Jupiter. Alors le monde saurait quelle tournure les choses prendraient. Les avertissements du Grand Mathématicien étaient, par beaucoup, considérés comme une publicité sophistiquée pour lui-même. Le bon sens enfin, un peu échauffé par la discussion, signifia ses inaltérables convictions en allant se coucher. De même aussi, barbarie et sauvagerie, déjà lassées de la nouveauté, s’en furent à leurs occupations nocturnes, et à part çà et là quelques chiens hurlant, le monde des bêtes ne prêta aucune attention à l’étoile.
Et quand enfin les Européens attentifs virent l’étoile se lever, une heure plus tard il est vrai, mais pas plus grande que la nuit précédente, il y eut encore assez de gens éveillés pour se moquer du Grand Mathématicien, pour considérer le danger comme révolu.
Mais tout aussitôt les railleries cessèrent. L’étoile croissait, d’heure en heure elle grandissait avec une persistance terrible, un peu plus grosse à chaque heure, un peu plus près du zénith de minuit, de plus en plus brillante, jusqu’à faire de la nuit un deuxième jour. Si elle venait droit sur la Terre sans décrire de courbe, si elle ne subissait aucun ralentissement aux environs de Jupiter, elle pouvait franchir l’espace intermédiaire en une journée. Mais, de fait, il lui en fallut cinq pour arriver à proximité de notre planète. La nuit suivante, elle atteignit le tiers de la taille de la Lune aux yeux des Anglais, et le dégel commença. Puis elle sembla aussi grande qu’elle quand elle apparut au-dessus de l’Amérique, d’une blancheur aveuglante – et brûlante. Un vent chaud se mit à souffler à mesure que progressait l’étoile, de plus en plus fortement. En Virginie, au Brésil et dans la vallée du Saint-Laurent, elle brillait par intermittence à travers une course fantastique de nuages orageux, secoués d’éclairs violets, tandis que s’abattait une grêle d’une violence inouïe. Dans le Manitoba, il y eut un dégel subit et des inondations dévastatrices. Sur toutes les montagnes de la Terre, cette nuit-là, la neige et la glace se mirent à fondre, et toutes les rivières dévalèrent des hauteurs, épaissies et troubles, et bientôt, dans les terres basses, charrièrent des troncs d’arbres tournoyants et des cadavres d’hommes et d’animaux. Sous la clarté funèbre, les eaux montaient constamment, sans répit, et se déversaient par-dessus les rives, poursuivant dans les vallées les populations qui s’enfuyaient.
Le long des côtes d’Argentine jusqu’à l’Atlantique Sud, les marées furent plus hautes que jamais de mémoire humaine, et la tempête projeta les eaux à des lieues à l’intérieur des terres, noyant des villes entières. Si grande fut la chaleur cette nuit-là que le lever du soleil fut comme l’annonce d’un peu d’ombre. Les tremblements de terre débutèrent et gagnèrent en intensité. Bientôt, dans toute l’Amérique, du cercle arctique jusqu’au cap Horn, les flancs des montagnes se mirent à chanceler et à glisser, des gouffres s’ouvrirent, les murs et les maisons s’écroulèrent. Tout un versant du Cotopaxi s’effondra en une vaste convulsion, et un torrent de lave jaillit si haut, si large, si rapide et si fluide qu’en une journée il atteignit la mer.
Ainsi, l’étoile, la Lune hâve dans son sillage, survola le Pacifique, traînant derrière elle l’ouragan, comme les pans d’une robe, et le raz de marée qui enflait à mesure qu’il avançait lourdement, écumant et impatient, et se précipitait sur les îles, les unes après les autres, balayant toute trace humaine. Puis la vague parvint, rapide et terrible, dans un éclat aveuglant et le souffle d’une fournaise, mur d’eau haut de quinze mètres, avec un rugissement d’affamé, sur les longues côtes de l’Asie, et se précipita à travers les plaines de la Chine. Pendant un moment, l’étoile, maintenant plus ardente, plus grande et plus brillante que le Soleil à son zénith, répandit son impitoyable clarté sur l’immense et populeuse contrée : les villes et les villages, leurs pagodes et leurs arbres, les routes, les vastes cultures, des millions d’êtres éveillés, contemplant avec une impuissante terreur le ciel incandescent ; puis on entendit, rumeur qui gonflait, le grondement des flots. Cette nuit-là, elle apparut à des millions d’individus – en fuite vers nulle part, les membres alourdis par la chaleur, la respiration courte et haletante, et, derrière eux, la vague comme un mur furieux et livide. Enfin, la mort.
La Chine étincelait de clarté blanche, mais, au-dessus du Japon, de Java et de toutes les îles de l’Asie orientale, la grande étoile passa comme un globe de feu rendu rouge et terne par la vapeur, la fumée et la poussière que les volcans crachaient, comme pour saluer sa venue. À la surface, il y avait la lave, les gaz brûlants, les cendres, les flots bouillonnaient et la Terre entière était secouée et tourmentée par des secousses et des tremblements terribles. Bientôt, les immémoriales neiges du Tibet et de l’Himalaya se mirent à fondre et se précipitèrent par dix millions de canaux qui, se creusant sans cesse, convergeaient vers les plaines de la Birmanie et de l’Hindoustan. Les crêtes inextricables des jungles hindoues s’enflammèrent en mille endroits, et sous les eaux rapides, parmi les souches et les troncs, de sombres choses s’agitaient faiblement et reflétaient les langues rouge sang des flammes. Dans une inexprimable confusion, une multitude d’hommes et de femmes s’enfuyaient le long des grandes rivières, vers le dernier espoir des hommes : le large.
L’étoile croissait encore, en taille, en chaleur et en éclat, avec maintenant une rapidité terrifiante. L’océan tropical avait perdu sa phosphorescence, et des vapeurs tournoyantes s’élevaient en volutes fantastiques des vagues sombres qui plongeaient incessamment autour des vaisseaux que secouait la tempête.
Alors, il se fit un prodige. Il sembla à ceux qui, en Europe, attendaient le lever de l’étoile que la Terre avait cessé de tourner. En mille endroits des plaines et des montagnes, les gens qui avaient fui les inondations, l’écroulement des maisons, l’affaissement des collines, attendirent en vain le lever de l’astre. En une incertitude terrible, les heures suivirent les heures, et il ne parut pas. Une fois encore, les hommes contemplèrent les vieilles constellations qu’ils avaient crues perdues pour toujours. En Angleterre, le ciel était ardent et clair, encore que le sol frémît perpétuellement, mais, sous les tropiques, Sirius, Capella et Aldébaran brillaient à travers un épais voile de vapeur. Quand enfin la grande étoile se leva, environ dix heures plus tard, le Soleil monta presque immédiatement derrière elle, et au centre de son foyer blanc était un disque sombre.
C’était durant son passage au-dessus de l’Asie que l’étoile s’était mise à dériver dans le ciel, et tout à coup, comme elle passait au-dessus de l’Inde, son éclat s’était voilé. Toute la plaine de l’Hindoustan, depuis l’Indus jusqu’aux bouches du Gange, était cette nuit-là une immense étendue d’eau, d’où émergeaient les temples et les palais, les montagnes et les collines noirs de monde. Chaque minaret était une masse confuse de gens qui tombaient, un par un, dans les eaux troubles, à mesure que la chaleur et la panique les terrassaient. Toute la contrée semblait gémir et se lamenter, et brutalement une ombre passa sur cette fournaise de désespoir ; un souffle de vent frais et un amas de nuages s’élevèrent dans l’air adouci. Les gens qui, presque aveuglés, regardaient l’étoile virent un disque noir se glisser au sein de son rayonnement. C’était la Lune, passant entre l’étoile et la Terre. Déjà les hommes rendaient grâce à Dieu pour ce répit, et avec une étrange et inexplicable rapidité, de l’est apparut le Soleil. Alors, avec une affolante vélocité, étoile, Soleil et Lune se précipitèrent ensemble dans les cieux.
Ce fut ainsi que, bientôt, se levèrent pour les Européens anxieux l’étoile et le Soleil, l’un derrière l’autre ; ils se poursuivirent impétueusement pendant un moment, puis ralentirent leur course, et enfin s’arrêtèrent, confondus en un seul rayonnement de flammes au zénith. La Lune n’éclipsait plus l’étoile et se trouvait hors de vue dans l’éclat du ciel. Bien que ceux qui étaient encore en vie regardassent pour la plupart ce spectacle avec le même abrutissement que la faim, la fatigue, la chaleur et le désespoir engendrent, il y en eut quelques-uns pour saisir la signification de ces signes. L’étoile et la Terre avaient été à leur plus grande proximité, avaient subi leurs communes perturbations, et l’étoile était passée. Déjà elle s’éloignait, de plus en plus rapidement, dans la dernière phase de sa chute vertigineuse vers le Soleil.
Alors les nuages se rassemblèrent, masquant le ciel, le tonnerre et les éclairs agitèrent leur parure autour du monde ; par toute la Terre, ce fut un déluge de pluie, tel que les hommes n’en avaient jamais vu, et là où les volcans avaient craché leurs flammes contre la voûte nuageuse dévalèrent des torrents de boue. Partout, les eaux se déversaient hors des terres, laissant des ruines envasées et le sol jonché, comme un rivage après la tempête, de tout ce qui avait flotté, les cadavres des hommes et des bêtes, leurs enfants. Pendant des jours, les eaux s’écoulèrent, emportant sur leur passage les décombres, les arbres et les maisons, empilant d’immenses digues et creusant de titanesques ravins dans le sol. Ce furent des temps de tristesse qui suivirent l’étoile et la fournaise. Pendant ces jours et pendant bien des semaines et des mois, les tremblements de terre continuèrent.
Mais l’étoile était passée. Et les hommes, poussés par la faim et reprenant lentement courage, purent regagner leurs cités en ruine, leurs greniers incendiés et leurs champs détrempés. Les quelques vaisseaux qui avaient échappé aux tempêtes arrivèrent déroutés et délabrés, sondant leur route avec précaution parmi les récents hauts-fonds et les nouvelles lignes d’eau des ports autrefois familiers. Quand les tempêtes se calmèrent, les hommes s’aperçurent qu’en tous lieux les journées étaient plus chaudes que jadis, que le Soleil était plus grand et que la Lune, diminuée des deux tiers de ses anciennes dimensions, développait ses phases en quatre-vingts jours.
Mais de la nouvelle fraternité qui se développa parmi les hommes, de la préservation des lois, des livres et des machines, de l’étrange changement qui se produisit en Islande, au Groenland et sur les rives de la mer de Baffin, à tel point que les marins qui y parvinrent alors trouvèrent ces contrées verdoyantes et accueillantes et qu’ils purent à peine en croire leurs yeux, cette histoire ne raconte rien. Non plus que de l’activité humaine maintenant que la Terre était plus chaude, au nord et au sud, vers les pôles. Elle ne traite que de la venue et de la disparition de l’étoile.
Les astronomes de Mars – car il y a des astronomes sur la planète Mars, encore qu’ils soient fort différents des hommes – furent, comme on le pense, profondément intéressés par ces phénomènes. Sans doute virent-ils les choses de leur propre point de vue. « Considérant la masse et la température du projectile lancé à travers notre système solaire jusqu’au Soleil, écrivit l’un d’eux, on est surpris du peu de dommages que la Terre, qu’il a manquée de si près, a supportés. Toutes les anciennes démarcations des continents et les masses des mers sont restées intactes, et, à vrai dire, la seule différence semble être une diminution de la décoloration blanche (qu’on suppose être de l’eau congelée) autour de chacun des pôles. » Ce qui montre simplement combien la plus vaste des catastrophes humaines peut paraître peu de chose à une distance de quelques millions de kilomètres.

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H.G. Wells, « L’Étoile » (The Star, in Graphic, Noël 1897), in Les Pirates de la mer et autres nouvelles, Mercure de France, 1902, traduction Henry-D. Davray.

 

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, arrivée chez Publie.net fin 2011, graphiste, est responsable de la fabrication papier et numérique, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse. N'a pas peur de passer des nuits blanches à retranscrire des textes sortis des archives du siècle dernier.

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