Les petits métiers qui s’en vont

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Tous les dimanches, dans les colonnes d’ArchéoSF, le fameux journaliste Jean Lecoq prend la plume dans la rubrique L’œil de Lecoq !

 

Les chroniqueurs amis du pittoresque versaient un pleur, ces jours derniers, sur la disparition du « mégotier ».
Il paraît que nous n’avons plus de ramasseurs de bouts de cigares et de cigarettes…
De fait, nous ne voyons plus se glisser aux terrasses des cafés la silhouette falote du mégotier, dont le bâton, terminé par une pointe de clou, venait cueillir jusque sous nos pieds le mégot que négligemment nous venions de laisser tomber.
Or, s’il n’y a plus de mégotiers, c’est apparemment que la « mégoterie » — si j’ose risque ce néologisme — n’a plus de clientèle. Plus personne, sans doute, ne veut fumer de ce tabac de dernière zone ramassé sur l’asphalte des trottoirs. Tout le monde est riche : tout le monde peut s’offrir, au prix fort le produit sortant directement des entrepôts de dame Régie… Et s’il est encore quelques miséreux qui daignent s baisser pour recueillir les bouts de cigare et de cigarette sur la voie publique, e ne sont plus que des amateurs qui travaillent pour eux-mêmes et ne font plus métier de vendre leur récolte.
Ce fut un chiffonier, dont la renommée n’a pas conservé le nom, qui, aux environs de 1875, fonda l’industrie des mégotiers. Ce brave homme gagnait, paraît-il de dix à douze sous par jour en vendant des chiffons. Même en ce temps-là, ce n’était guère. L’idée lui vint d’ajouter un rayon à son commerce et de ramasser les reliefs de cigare et de cigarettes que promeneurs et consommateurs abandonnaient sur la chaussée ou aux terrasses des cafés. Ce fut la fortune. Il gagna à ce métier jusqu’à quarante sous par jour : ce qui donna à ses confrères de l’imiter.

Savez-vous que naguère — je vous parle d’il y a une quinzaine d’années, la mégoterie occupait deux à trois cents travailleurs. Leur quartier général était la place Maubert. Là se trouvait chaque matin le marché. Les mégotiers s’y rendaient tous et vendaient aux spéculateurs leur récolte de la veille et de la nuit.
Mais n’allez pas croire qu’ils apportaient là le tabac tel qu’ils l’avaient trouvé… Ah ! mais non ! La mégoterie était une profession délicate qui consistait non pas seulement à découvrir la matière première, mais encore à la traiter industriellement et à la présenter de manière à satisfaire les amateurs.
Un vieux mégotier que j’ai interviewé jadis, appelait cela « refaire à son tabac une virginité ».
Sa récolte terminée, il rentrait chez lui et l’étalait sur une table. Alors le tri commençait.
D’abord, mise à part des cigarettes à peine allumées, ramassées à la porte des théâtre… puis mise en tas séparés des cigarettes de tabac d’Orient, de celles de Maryland et de vulgaire caporal. Les « chiquettes », petits mégots de rien du tout, étaient laissés momentanément de côté.
À tous seigneurs tout honneur : on triait d’abord les cigares avec un soin spécial. Le bon mégotier vous reconnaissait à première vue un havane, un bock ou un londrès ; il se serait bien gardé de confondre ces grands seigneurs ou ces gros bourgeois du monde des cigares avec un modeste deuxsoutados. Je gage que plus d’un sur ce chapitre eût rendu des points à MM, les ingénieurs des Tabacs.
Cela fait, on procédait au nettoyage et au dépiautage des cigarettes. Les deux extrémités étaient coupées de façon à ne perdre que le moins de tabac possible ; le papier était jet et le petun mis en tas.
Même opération pour les cigares communs qui, passés au hachoir, feraient d’excellent tabac pour la pipe.
L’opération terminée, le mégotier préparait son tabac, lui donnait bon aspect au moyen d’une mixture qui, généralement, était de son invention. Les vieux mégotiers avaient leurs petits secrets. Et, cela fait, en route pour la place Maub’ !
Là, les tabacs étaient catalogués. Ils se vendaient, en moyenne, de deux à trois francs la livre.
Les déchets eux-mêmes n’étaient pas perdus. Ils étaient vendus aux pépiniéristes qui en fabriquaient un jus propre à détruire les pucerons.
Or, croiriez-vous que le métier de ces pauvres diables porta naguère ombrage à dame Régie ?… Parfaitement ! En vertu de l’article 225 de la loi du 28 avril 1816, qui assure à ladite administration le monopole de la vente aussi bien que de la fabrication du tabac, elle traîna les mégotiers devant les tribunaux et les fit condamner à des amendes qu’ils étaient bien incapables de payer, les pauvres !
De ce jour-là, c’en était fait de la mégoterie.
Et voilà comment s’en vont les petits métiers de la rue.

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Depuis un demi-siècle, nous en avons vu disparaître bien d’autres.
Naguère, on entendait à chaque instant dans les rues la fanfare du « robinetier de fontaines ». C’est à peine si aujourd’hui, on en perçoit encore de loin en loin quelques vagues échos.
D’ailleurs, comment l’entendrait-on encore, la musique du marchand de robinets, parmi le bruit infernal de la grande ville. Ne serait-elle pas étouffée sous le vacarmes incessant des trompes d’automobiles ?…
Or, c’est dommage. Certains fontainiers, sur cet instrument ingrat, arrivaient à une véritable virtuosité. J’en ai connu qui jouait presque juste le Roi Dagobert, avec variation… Mais l’art lui-même, vous le voyez, ne trouve pas grâce devant le progrès.
Presque tous les cris de la rue se sont ainsi éteints devant les bruits d’aujourd’hui.
Il y a beau temps que nous n’entendons plus le cri du petit ramoneur :

À ramona à ramona
La chemina du haut en bas !

Qui de nous n’a appris par cœur, dans son enfance, le touchant poème inspiré à Guiraud par le Petit Savoyard.

Va, mon enfant, pars pour la France
Que te sert mon amour ?… Je ne possède rien…

Le héros de ce poème, c’était le petit ramoneur, le pauvre gosse venu du Piémont ou de la Savoie, et qu’on voyait passer dans les rues avec son bonnet poilu, ses jambières, sa face noire où brillait la flamme d’un regard juvénile, et, sur le dos, son lourd paquet de cordes où pendait le « hérisson ».
Eh bien, les jeunes générations n’auront pas connu le petit ramoneur. Car il n’y a pas plus à Paris, dans les cheminées, que des tuyaux de poterie de 33 centimètres de largeur — c’est le règlement. Le petit ramoneur, si petit fût-il, ne pourrait y pénétrer. Pour débarrasser de telles conduites de leur couche de suie, le hérisson suffit.
Ne regrettons pas, d’ailleurs, la disparition du petit Savoyard. La vie de ces enfants était souvent des plus misérables : ils devaient rapporter le soir le produit de leur journée au chef de la colonie, qui les avait loués dans le pays et ne les nourrissait pas toujours à leur faim. Les coups pleuvaient dru parfois sur le corps de ces petits malheureux, si le travail avait été peu productif, ou lorsqu’ils s’étaient oubliés à musarder dans la capitale.
Et le marchand de coco ?… Qu’est devenu le marchand de coco ?… Autrefois, il se promenait par la ville, coiffé d’un bicorne à plumes, avec son tonnelet sur le dos et, sur sa poitrine, ses sonnailles et ses gobelets rutilants attachés en chapelet. Il y a quelques années, on signalait la disparition du père Antoine, le dernier marchand de coco. Ce n’était d’ailleurs plus que l’ombre du classique marchand de coco. Le père Antoine n’avait plus de sonnailles, il n’avait plus de chapeau à plumes. Déjà on avait découronné le marchand de coco.
Et le marchand d’oublies : « Voilà l’plaisir, mesdames ! ». Et le marchand de mouron : « Du mouron pour les petits oiseaux ?… » Et le vitrier : « Oh Vitri i er ! » Et tant d’autres… Tous disparus, ou presque, avec la chanson de leur métier.
Elles étaient pourtant innombrables autrefois, ces voix de la rue. Au XVIIe siècle, un auteur anonyme en recueillit plusieurs centaines.
Une foule de métiers en ce temps-là avaient leurs représentants ambulants qui s’en allaient clamant par les voies parisiennes l’annonce de la profession. Et c’était un perpétuel concert dans les rues. Chacun avait son coin spécial : les marchands de légumes et de fruits en avaient même un pour chaque marchandise. Il y avait même un cri pour les « crieurs de corps » ou sonneurs des trépassés.
Combien peu de ces cris sont venus jusqu’à nous. Il y a une soixantaine d’années, ceux qui subsistaient encore furent longuement étudiés et analysés par un savant musicographe, Georges Kastner, de l’Institut. Et le plus curieux, c’est que l’auteur de ce travail retrouva dans plusieurs de ces cris le point de départ de plusieurs airs d’opéras. C’est ainsi que le marchand de navets vendait sa marchandise sur un air de vieille ronde du XVIIIe siècle.
Ces voix de la rue étaient jolies, en général.
Quoi de plus gracieux, par exemple, que le motif sur lequel les petites marchandes en tablier blanc criaient :

À la crème,
Fromage à la crème !

Elles inspirèrent des musiciens. Gustave Charpentier, dans Louise, a noté la forme rythmique et musicale des cris divers des marchands des Quatre-Saisons.
Mais aujourd’hui, les marchands des Quatre-Saisons eux-mêmes se taisent. En attendant de tuer tout à fait les petites industries ambulantes, le progrès les a rendues muettes.
Loin de moi, certes, la pensée de dire du mal du progrès. Mais, vraiment, quand on se rappelle les types amusants qui égayaient le pittoresque de Paris, et quand on compare les jolis cris des métiers à l’affreux charivari futuriste des trompes d’autos et des cloches de tramways, on a tout de même de bonnes raisons de regretter les rues d’autrefois.

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Jean Lecoq, Le Petit Journal illustré, 8 février 1925

Lisez également La fortune en ramassant les mégots, paru dans Mon Dimanche du 7 décembre 1902, retranscrit ici par Célestin Mira.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, arrivée chez Publie.net fin 2011, graphiste, est responsable de la fabrication papier et numérique, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse. N'a pas peur de passer des nuits blanches à retranscrire des textes sortis des archives du siècle dernier.

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