[Épisode 3] Les nuits de Paris — Pierre Zaccone

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II.
Les Deux Cadavres

Les deux neveux étaient restés seuls, écoutant un instant le pas sonore de Pascal, qui s’éteignit peu à peu dans l’escalier et ensuite sur le sable du jardin.
Alors l’un des deux hommes s’avança rapidement vers son frère, et lui saisissant le bras :
— Tu m’as compris ? lui demanda-t-il.
— Ce moyen est affreux !
— Aimes-tu mieux être fourré à Clichy ou chercher dans la mort une issue à une situation impossible ?
— Tu railles.
— Je n’ai jamais parlé plus sérieusement.
— Je ne sais que répondre.
— Tu hésites ?
— J’ai peur.
— Est-ce l’Auvergnat ?
— Nous le ferons taire.
— Le vieux comte ?
— Dans quelques instants il aura cessé d’être dangereux.
— Qui donc alors ?
— Celui qui vient.
— Allons donc ! fit le plus jeune, nous sommes deux et il est seul ; il arrive confiant et désarmé et nous sommes prévenus, et il y a à cette panoplie deux bons poignards qui ne nous trahiront pas.
En parlant ainsi, il marcha d’un pas ferme vers un faisceau d’armes qui ornait te salon. Arrivé là, il se saisit de deux poignards à lame serpentine et bien acérée, et il en essaya la pointe à l’épiderme d’un de ses doigts, qui se perça comme sous l’acuité pénétrante de l’aiguille la plus fine.
— Ce sont de bonnes lames bien trempées, dit-il, et fais comme moi.
Son complice prit le poignard, dont il serra le manche avec une énergie fébrile.
— Et maintenant, qu’il vienne, ajouta le premier, nous sommes prêts à le recevoir.
— Sans doute, il ne suffit pas de tuer, il ne faut pas que l’on puisse soupçonner l’assassinat.
— Tu as raison.
— Que faire ?
— Tais-toi, on vient.
— Écoutons !
— Il vient, murmura l’un des deux assassins ; si nous hésitons, c’est fait de nous, ne l’oublie pas.
— J’ai peur.
— Prends garde. Le sang laisse aux mains des assassins des taches ineffaçables.
— Lâche !
— Et pourtant, il le faut…
— Allons, voici l’heure venue, du courage… et que ta main ne tremble pas. D’ailleurs, sois sans inquiétude, nul au monde ne pourra jamais dire ce qui va se passer !
Et comme on entendait monter le perron extérieur, les deux frères se portèrent chacun à un des côtés de la porte que devait franchir celui qui venait.
Le plus jeune, cependant, saisi d’une émotion invincible, moins ferme que son frère, s’appuyait pour se soutenir contre un des panneaux de la porte.
Quoique résolu au crime, il se sentait pris d’un tremblement convulsif ; les oreilles lui bourdonnaient, ses tempes battaient ; il était prêt à assassiner, pourtant on eut dit que c’était lui qui allait périr.
— Tu trembles, lui dit encore son frère avec un rire sardonique et cruel.
— J’ai froid.
— Une seconde d’hésitation et tout est perdu.
— Il faut qu’il meure et il mourra, répondit le plus jeune d’une voix étranglée et en s’affermissant sur ses jambes.
Une main venait de se poser sur le bouton de la serrure, les deux assassins s’effacèrent derrière la porte et levèrent le bras.
En ce moment, les deux battants s’ouvrirent, poussés par l’Auvergnat, et un homme enveloppé dans un manteau ruisselant parut sur le seuil.
— Mon père ! où est mon père ? cria le nouveau venu avec une vive sollicitude.
Mais il n’avait pas fait deux pas que les deux hommes s’élancèrent sur lui et lui portèrent deux coups de poignard enfoncés d’une main sûre.
L’homme ainsi frappé poussa un cri horrible ; il fit, en chancelant, deux ou trois pas encore en avant, il étendit les bras comme pour chercher un appui et s’abaissa enfin sur le sol en rendant un sang abondant par la bouche et par les deux larges ouvertures pratiquées par l’arme des assassins.
Ces deux derniers n’avaient pas proféré une parole. Cachés dans l’ombre de la porte, les yeux hagards, le corps penché, l’esprit comme frappé de vertige, ils regardaient d’un oeil hébété le malheureux qu’ils venaient d’assassiner.
Pendant quelques instant ce dernier se roula sur le parquet en poussant des soupirs étouffés et des cris rauques et sourds.
À mesure que les veines se vidaient, l’agitation de ses membres devenait plus faible. Il n’y eut bientôt que des convulsions intermittentes, interrompues par des hoquets violents et brusquement coupés, tout le corps ne fut alors soumis qu’à un tremblement musculaire, suprême agitation de la vie qui se brise ; enfin, un dernier souffle souleva sa poitrine et ouvrit sa bouche qui se tordit. La tête retomba inerte, les membres s’affaissèrent et les yeux, arrêtés dans la stupeur de la mort, ne présentèrent que le blanc terne et vitreux de la prunelle.
La victime avait expiré.
Et cependant, dans la chambre voisine, le vieillard continuait d’appeler son fils qui tardait à paraître, et demandait quels obstacles, quelle honte l’arrêtaient.
Mais ceux qui seuls pouvaient l’entendre désormais, avaient autre chose à faire qu’à lui répondre.
Le crime une fois commis, il s’agissait, en effet, non seulement d’en faire disparaître les traces, mais encore d’en assurer les bénéfices.
Dès que l’un des assassins se fut assuré que le fils du vieillard était bien mort, il se retourna vivement vers son frère qui était tombé sur une chaise après le meurtre, comme en proie à une sorte d’anéantissement et d’étourdissement hébété.
— Voyons, dit-il d’un ton courroucé et en le secouant rudement, ce n’est pas le moment de perdre l’esprit. Le crime est maintenant consommé. Redeviens homme et écoute-moi !
Puis, l’entraînant d’un geste plein d’autorité vers l’embrasure d’une fenêtre, et lui désignant d’un regard rapide l’Auvergnat qui avait assisté à cette scène sanglante :
— Cet homme seul peut nous dénoncer, ajouta-t-il d’un accent fébrile, réponds-tu de toi ?
— Je le crois.
— C’est le seul danger qui nous menace désormais, et nous sommes trop avancés pour nous arrêter sur une pareille pente.
— Tu m’effraies.
— Es-tu sûr de lui ?
— J’en réponds.
— Eh bien ! c’est ce que nous allons voir.
En achevant ces mots, le plus énergique des assassins s’était dirigé vers l’Auvergnat en passant par-dessus le cadavre.
Depuis le commencement de ce drame, Pascal était demeuré sur le seuil de la porte, regardant et écoutant avec la même impassibilité froide et morne.
Pas un mouvement ne s’était manifesté sur son visage pendant la perpétration du crime qui venait d’avoir lieu. En remarquant l’agitation des deux frères, il avait compris qu’il était question de lui.
Il s’y attendait vraisemblablement et était préparé, car, à cette remarque, un sourire étrange avait couru sur ses lèvres.
— À quoi bon, répondit Pascal, je n’y ai pas d’intérêt.
— Au contraire.
— C’est ce que je veux dire.
— En te taisant, en nous aidant, tu peux devenir riche.
— Comme vous.
— Cela te convient ?
— Parbleu !
— Alors…
— Alors… causons… ou, si vous le préférez, faisons nos conditions…
— Des conditions…
— Tiens…
— Tu prétendrais…
— Je ne prétends rien, je calcule… Je sais que vous venez de gagner trois millions… et je ne crois pas qu’il soit dans vos projets de garder pour vous seuls cette fortune colossale.
— Tu railles !
— Je raisonne.
— Tu veux donc partager ?
— Cela ferait un million pour moi, et ce serait trop ; j’ai des goûts simples… je me contenterai de moins ; et puis, je n’ai point travaillé comme vous, moi, et il n’est pas juste que j’entre pour une égale part dans le partage.
— Que veux-tu donc, enfin ? demanda son interlocuteur impatienté.
— Ce que je veux ? ce n’est pas long… écoutez.
Mais Pascal n’eut pas le temps de poursuivre, car un incident vint tout à coup interrompre ce colloque instructif.
Depuis quelque temps, toute plainte avait cessé dans la chambre du moribond. Seulement, si nos trois individus n’avaient pas été entièrement absorbés par le pacte qu’ils contractaient, ils auraient pu entendre un bruit inusité chez le vieillard. En effet, le lit avait gémi comme sous l’agitation d’un corps lourd, et des pieds nus avaient traîné sur le parquet.
Mais les trois hommes n’avaient garde d’y faire attention, et ce ne fut que lorsque la porte s’ouvrit avec fracas qu’ils se dressèrent tous trois épouvantés, et comme si déjà ils eussent pu croire que la justice humaine venait leur demander compte de leur crime.
C’était le moribond, pâle, les joues décharnées, le corps enveloppé d’un drap, qu’il trainait comme un suaire derrière lui.
Un de ses bras défaillants s’appuyait au chambranle ; l’autre s’agitait convulsivement les traits étaient bouleversés, les lèvres convulsives ne pouvaient articuler aucune parole, mais les yeux semblaient avoir conservé toute leur vivacité et tout leur éclat.
Quelque froidement cruels que fussent les trois complices, ils ne purent s’empêcher de tressaillir à cette apparition inattendue, et instinctivement ils avaient reculé jusqu’à la porte extérieure.
Le malheureux vieillard avait aperçu la victime qui gisait inanimée sur le parquet, et mû par une force surnaturelle, bien qu’il appartint presque tout entier à la tombe, il s’était trainé vers le cadavre et s’était laissé tomber à genoux.
— Assassiné, murmura-t-il, ils m’ont assassiné les misérables ! Ah ah ! je les avais faits riches, cependant, ils n’ont eu pitié ni du père, ni du fils. Eh bien ! soyez maudits tous trois… Soyez maudits ! Dieu vous voit à cette heure, et si la justice humaine ne vous frappe pas, sa justice est éternelle, et c’est en vain que vous chercherez à vous soustraire à ses coups !
— Pauvre enfant ! ajouta-t-il en se prenant la tête à deux mains avec une expression de suprême désespoir. Pauvre enfant ! Il arrivait heureux ; il venait chercher son pardon. Ah ! que Dieu le bénisse, car sa vue seule adoucit l’amertume de mes derniers moments.
Puis il se releva, il étendit ses deux bras décharnés vers ses deux neveux pour les maudire une dernière fois.
Mais les forces lui manquèrent tout à coup, la voix s’étrangla dans son gosier, il poussa un cri rauque et étouffé, tomba lourdement à terre et alla frapper le parquet de son front ensanglanté.
Cependant, malgré l’horreur d’un pareil spectacle, les assassins comprirent qu’ils ne devaient pas se laisser émouvoir ni terrifier en un pareil moment, et ils se hâtèrent de faire disparaitre toute trace de leur crime.
Les deux neveux prirent donc, l’un par la tête, l’autre par les pieds, le corps inanimé de leur oncle et le portèrent dans la chambre mortuaire.
Pendant ce temps, Pascal prenait dans ses bras le cadavre du fils et le déposait dans un petit cabinet attenant au salon.
Une demi-heure après, tout avait repris son allure accoutumée. Le parquet était lavé avec soin, un silence lugubre régnait de toute part et les trois hommes, diversement agités, allaient et venaient d’un air inquiet, et furetaient partout comme s’ils eussent voulu supputer la fortune dont ils allaient hériter.
Tandis que ces faits s’étaient accomplis, la nuit avait terminé sa course.
Avec l’aurore, le ciel s’était dépouillé de toutes les vapeurs sombres qui l’avaient obscurci la veille. Une immense voûte, d’un bleu mourant, offrait au soleil qui naissait une route riante pour la journée. Ses rayons joyeux, mais froids, vinrent dorer les arbres nus du jardin de la maison de la Bièvre, et, malgré l’hiver, la matinée s’annonçait douce et gaie.
Au milieu de cette fête inattendue de la nature, une voix fraiche, une voix d’enfant ou de jeune fille vint tout à coup mêler son chant perlé aux pépiements aigus du ciel.
Cette voix produisit un étrange effet sur les deux neveux qui interrompirent brusquement leur conversation et se précipitèrent sur l’Auvergnat.
— Quelle est cette voix ? demandèrent-ils tout effarés. Il y a donc quelqu’un dans le jardin ?
— C’est une enfant, répondit Pascal.
— Mais enfin ? insista-ton.
— C’est ma nièce, répondit l’Auvergnat, et j’en réponds.
— Une enfant n’est pas à craindre, dit le plus jeune. D’ailleurs s’il en répond.
— L’enfance est terrible ! poursuivit l’ainé.
— J’aurai l’oeil sur elle, assura Pascal.
— Et tu feras bien, ajouta l’ainé, si tu tiens à la vie de ta nièce et à la tienne.
Et les trois complices reprirent leurs recherches.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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