Lettre écrite de la Lune — L.J DOUCET (1904)

Categories Les textes courts d’ArchéoSF

 

Lettre écrite de la Lune,
in Le Passe-temps musical, littéraire et fantaisiste,
Vol X, n° 247, Montréal, 10 septembre 1904.

 

I

Le trois de ce mois, à deux heures et demie de l’après-midi, je traversais le Parc Lafontaine, avant d’arriver à l’École Normale, but de ma course.

Je cheminais, fatigué sous la chaleur d’un jour de plus, secouant par instant sur le bord herbeux des allées grises, en face de promeneurs désoeuvrés et dédaigneux, la poussière de mes tant vieilles chaussures, tant vieilles, que je leur accordais le titre de chaussures souvenirs.

À quoi pensais-je ? À rien, je crois, ou de travers ; j’admets les deux à la fois ; pourtant les fleurs étaient belles et les derniers bataillons d’hirondelles qui s’apprêtaient à partir ont dû me faire regretter de ne pouvoir les suivre un peu… vers la grève du temps perdu, illusion si chère au voyageur fatigué dont l’imagination, évocatrice du repos, lui montre le repos après un nouveau et suprême labeur.

C’est là que je fus surpris par une balle sifflante qui, au moment où j’avançais le pied, éclaboussa le bout de ma bonne chaussure, sans m’atteindre cependant, ce qui s’explique : les quelques amis qui me connurent alors, ont aussi connu mes bottes de la manufacture Erlow, et dont la longueur en rapport avec la vieillesse, était passée en terme de comparaison ; on disait : vieux comme tes bottes Erlow, ou long comme une chicane de buveurs.

Quoiqu’on m’ait souvent demandé si elles n’avaient jamais été neuves, nul ne peut encore révoquer en doute leur authenticité, et l’on sait, de plus, qu’une belle partie de mon existence s’est usée avec elles, ces témoins de mon meilleur record bohémien.

Je subissais là une lourde perte. Pour me dédommager, je creusai la verte platebande et j’en extrayais le fatal instrument qui rognait ma bourse de $2.50, à part l’assaut moral sur mon tempérament nerveux.

II

Hier, fouillant dans ma boite aux souvenirs de deuil, je retrouvai la fameuse balle qui a mis hors de combat, dans un moment très importun, ma meilleure amie de voyage.

« Te voilà donc, balle malencontreuse, briseuse de belles chaussures, cause de désespoir du pauvre homme, dénudeuse de pieds meurtris ? » lui dis je.

Et, comme preuve de mon éloquente colère, je la frappai d’un formidable coup de marteau ; elle se brisa, et je m’aperçus qu’elle contenait un svelte papier de soie sur lequel était écrit ce qui suit :

LUNE : Sommet du mont Doerfel, 25 juin, 1904.
AUX HOMMES DE LA TERRE. NOTRE ANCIENNE PATRIE

Nous, soussignés, Barbicane, président du Gun-Club des États-Unis ; capitaine Nickoll, inventeur des meilleures plaques à cuirasser, et Michel Ardant, aventurier et Français de naissance, mais Sélénite d’éducation, sommes bien aises d’informer le public de la réussite de notre entreprise.

Comme l’univers « philoscient » nous a accompagné de son plus profond intérêt jusqu’au moment de notre départ, nous voulons, a notre tour, nous occuper directement de lui, et nous ne négligerons rien pour l’instruire du poste où nous sommes parvenus.

Partis de Stone’s Hill (Floride) notre wagon projectile lancé par la colombiade, à une vitesse de 900 milles à la seconde, nous n’avons pu toucher le sol de la Lune que treize jours plus tard, ayant séjourné plusieurs heures où les deux forces lunaires se combattent, l’attraction et la répulsion.

Comme il n’y a ici qu’une couche d’air de 25 pieds d’épaisseur, nous voyageons, pour ainsi dire, à la manière des corps béatifiés dont parle l’écriture hébraïque. Nous sautons où nous voulons, n’ayant que le soin d’apporter avec nous ce que nous appelons ici nos machines respiratoires, espèces de sacs remplis d’air pur.

Les Sélénites habitués depuis nombre d’années à recevoir des visiteurs des planètes étrangères, nous fournissent ce qu’il nous faut pour la formation de l’air quand nous venons à en manquer.

L’acide carbonique corrompu est détruit par le chlorate de potasse et nous formons l’oxygène en quantité avec le chlorure de potassium ; l’azote est en abondance ici.

Nous ne sommes pas les premiers de la Terre parvenus dans la Lune : nous avons nommé, dans une autre balle, des Canadiens qui nous ont précédés au moyen de canot de chasse galerie. Ces derniers mêmes ont depuis assez longtemps, fondé une école de langue française.

Nous avons eu le plaisir de presser la main aux députés de Mercure, d’Uranus, de esper [sic, Jupiter ?] et de Neptune ; ceux-ci sont les plus rares.

On nous a fait comprendre que le véhicule commun de ces gens-là était une espèce de ballon très perfectionné et très rapide.

Il y a ici de curieuses coutumes, je vous assure.

La conformation des oiseaux qui vivent dans le vide parait tout à fait naturelle quand on les étudie. J’en ferai une description plus tard,

II n’y a aucun reptile parce que la corruption à proprement parler n’existe pas : une personne meurt, ce qui arrive rarement ; son corps se pétrifie. Rien de plus facile pour moi que de vous écrire quand la Lune est à son périgée, avec mes balles confectionnées exprès.

Le seul risque à courir, c’est qu’elles se perdent à leur tombée sur Terre.

Des saluts à Mr J. T. Maston, de New-York, si ce billet est trouvé.

Barbicane parle toujours, malgré la rareté de I’air, de faire flotter ici le drapeau américain. Grâce encore pour quelque temps, Barbicane ! ne nous mettons pas en grève avec les Sélénites, nous ne sommes que trois tandis que la république Doerfel compte déjà cinq millions !

Je suis certain que ça ne se fera pas.

*

Le capitaine Nickoll s’ennuie toujours un peu de sa femme, quoique celles des Sélénites lui fassent des fêtes. Quant à moi, Michel Ardant, moi qui tiens la plume aujourd’hui pour mes deux compagnons, je suis enchanté du voyage ; je fais de l’histoire naturelle, rien de plus instructif.

Tout dévoué,

MICHEL ARDANT [sic : Jules Verne orthographie « Ardan »]

P. S. Prière de remettre ce billet au secrétaire du Gun Club ou au capitaine Bernier qui se préparait pour le Pôle Nord quand nous sommes partis, ou encore à Mr Tarte, que nous avons rencontré à Lion, s’il est encore ministre.

M. A.

*

Inutile d’ajouter que je remettrai à qui de droit, après adresse reçue, pourvu toutefois qu’on me paye mes chères bottines, la lettre n’étant pas affranchie ; je crois que ce sera justice.

Source image : The first men in the moon, H.G Wells

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

Laisser un commentaire