Une ville souterraine par Charles Carpentier (1887) — Épisode #6

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Chapitre VI – Une chambre comme on n’en voit plus

Mes geôliers, accompagnés de quelques soldats, me conduisirent dans un appartement du palais, qui me parut être une cham­bre à coucher, et refermèrent la porte derrière eux. Je me trouvai seul, dans une vaste pièce voûtée dont l’ameublement, par sa singularité, par sa richesse et par sa valeur artistique, me fit, en ma qualité d’antiquaire, tomber dans une véritable extase. Je compris tout de suite combien les collections d’anti­quités de nos musées parisiens, si précieuses qu’elles puissent être, sont encore insuffi­santes, pour nous donner une idée de l’art et de l’industrie chez les anciens Romains.

C’est au musée de Naples qu’il faut étudier ces merveilles.

Je retrouvai là, dans leur beauté et leur pureté primitives, quelques meubles et quel­ques ustensiles domestiques, dont j’avais vu les dessins dans les recueils du Museo Borbottico, dans les Pitturæ antiche d’Ercolano, et dans l’ouvrage de Roux et de Barré.

À la rosace centrale de la voûte était sus­pendue une chaînette en bronze qui soute­nait une lampe à douze becs du même métal. On aurait dit une corbeille circulaire. Au-dessous de cette lampe, il y avait un brasier de bronze de forme carrée, comme on en voit encore beaucoup en Italie, et dont les parois étaient taillées en créneaux. Des bû­ches de bois, dépouillées de leur écorce et entièrement desséchées, étaient appliquées par une de leurs extrémités dans les entrailles de ces parois, et se rapprochaient, par l’autre extrémité, au centre du foyer, où ils brû­laient sans répandre aucune fumée. Un peu plus loin, une table d’ébène, dont les pieds étaient sculptés, était couverte de feuilles de papyrus, de tablettes enduites de cire, de styles de métal ou de roseau, et de plusieurs manuscrits. Sur cette table se trouvaient une clepsydre, ou horloge d’eau, et un candéla­bre imitant un tronc d’arbre noueux et con­tourné, dans les branches mortes duquel brû­laient quelques bougies.

Çà et là, des fauteuils ornés de coussins couverts d’étoffes moelleuses, des chaises dont les formes ne différaient pas sensible­ment des nôtres, et des pliants de bronze dont les sièges étaient brodés d’or, au plumetis ou à paillettes ; plus loin, un petit lit de repos, pareil à nos lits de camp, — et au fond de la pièce, un lit de paon, (lectus pavoninus) — ainsi nommé parce que le chevet était revêtu de lames de bois de cèdre ou de citronnier, disposées de manière à imiter les couleurs des plumes de paon. Ce lit avait une particularité qu’il importe de signaler : les montants du pied et de la tête étaient joints, selon la mode romaine, par un troisième côté. Une seule ouverture était ménagée du côté où l’on venait se placer.

Il était, d’ailleurs, très élevé, et l’on ne pouvait y accéder qu’au moyen d’un petit escalier, placé en face, du côté ouvert. Sur le sommier était étendue une housse élégante, qui retombait jusqu’au sol, au-dessus d’un tapis de peluche. Tout autour de l’apparte­ment, entre les pilastres, qui montaient jus­qu’à la voûte, il y avait des tentures d’étoffe unie, encadrées dans des baguettes d’or, tandis que sous les pieds s’étendait une mo­saïque aux vives couleurs, qui resplendissait comme un miroir.

J’admirais une peinture sur bois qui était encore sur le chevalet, et qui représentait Vénus et Endymion, lorsque j’entendis une porte s’ouvrir derrière moi, et je vis appa­raître, précédés par un esclave, trois graves personnages, dont le visage me parut em­preint d’une certaine distinction. Ils ressem­blaient aux vieux Quirites, que les sculpteurs ont représentés dans les bas-reliefs de leurs anciens monuments. Ils avaient la figure épaisse, un peu lourde, la tête nue, le nez aquilin, le menton saillant, et la tenue de diplomates rompus aux intrigues des cours. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ils portaient le costume romain. Ils avaient, me dirent-ils, reçu l’ordre de me mettre en possession de l’appartement qui m’était destiné. Comme ils avaient quelques courses à faire en ville, ils m’offraient de me conduire avec eux, pour m’initier à leurs mœurs, si toutefois cela pouvait m’être agréable. Je répondis que je me réjouissais de pouvoir étudier, dans leur compagnie, les merveilles de leur civilisa­tion, et de retrouver dans leur ville les sou­venirs de l’ancienne Rome ; son histoire avait d’ailleurs été le sujet des études de toute ma vie.

— C’est l’ancienne Rome elle-même, re­construite et rétablie, dans toute sa vérité historique, que vous allez voir, en effet, me répondirent-ils. Nos habitations, nos ameu­blements, nos arts, notre industrie, notre toilette, nos habitudes de table, de théâtre et de plaisir, sont exactement les mêmes qu’au temps de Jules César, de Pompée, de Cicéron, d’Horace et de Martial. Notre ville a été fondée par un génie bienfaisant, vers l’époque où Herculanum et Pompéi, — nos deux infortunées villes campaniennes, — ont été englouties sous les laves et sous les cendres, Enfin, ce qui vous paraîtra plus étonnant encore, depuis sa fondation, rien n’a été changé dans nos lois et dans nos coutumes, dans les noms même, et dans choses [sic]. C’est nous qui sommes le peuple le plus conservateur de l’univers, et, puisque nous voulons être une ville éternelle, nous avons pensé que nous devions avoir une civilisation immobile.

— Je connais, répondis-je, toutes les choses extraordinaires que vos ancêtres ont faites. J’ai étudié vos monuments, vos statues, vos peintures, vos routes, vos monnaies et la plupart de vos ustensiles domestiques, dont nous avons retrouvé les traces dans les entrailles de la terre. Mais je serais heureux de voir, parmi vous, des choses dont vos écrivains ont parlé, et qui, à cause de leur fragilité, ont été détruites par le temps. Je serai plus heureux encore d’apprendre comment vous avez résolu le problème de la conservation des empires par l’immobilité dans les idées, dans les lois et dans les mœurs.

— Vos vœux vont être accomplis, me di­rent-ils. Veuillez suivre cet esclave dans votre cabinet de toilette, pour revêtir votre toge, et nous allons donner des instructions pour sortir ensemble. Vous trouverez dans votre secrétaire, dont voici la clef, les sommes nécessaires pour les frais de votre premier établissement.

Quelques instants après, nous montions tous les quatre dans une rhéda, et je faisais ma première promenade dans la ville souter­raine avec les officiers de Calpurnius, qui s’appelaient Œnobarbus, Sulpicius et Pansa.

***

Source image du casque romain : Le Musée Émile Chenon

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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