Un crime sans précédent — Caju (1912)

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PREMIER ACTELES ÉTRANGLEURS DE HERNIES

(La scène représente le refuge des bandits tragiques.)

PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Depuis que nous assassinons les gens en étranglant leurs hernies, nous pouvons opérer en toute sécurité.
DEUXIÈME BANDIT TRAGIQUE. — Les médecins concluent à la mort accidentelle de nos victimes.
TROISIÈME BANDIT TRAGIQUE. — Notre procédé est de tout repos, mais il nous force à ne choisir notre clientèle que parmi les hernieux.
DEUXIÈME BANDIT TRAGIQUE. — Cela nous oblige à de longues et pénibles enquêtes préparatoires.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — C’est une grande perte de temps.
DEUXIÈME BANDIT TRAGIQUE. — De plus, cette spécialité diminue notre champ d’action. De belles affaires nous échappent pour la simple raison que tout le monde n’est pas affligé de hernies.
TROISIÈME BANDIT TRAGIQUE. — II faudrait trouver un autre moyen de travailler sans danger.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Ce moyen, que je cherche déjà depuis longtemps, je crois l’avoir trouvé !
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Parle ! premier Bandit tragique.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Inutile ! Vous jugerez, dès cette nuit, mon nouveau procédé. Une affaire excellente se présente dans le quartier.
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Quelle affaire excellente ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Un vieil avare qui possède une magnifique collection de coquetiers.
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES, avec dédain. — Peuh ! des coquetiers !
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Oui ! mais ce sont de superbes coquetiers « filets or ».
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES, enthousiasmés. — « Filets or » ! Merveilleuse affaire !
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — À ce soir donc ! Je vous conduirai chez la victime.
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — À ce soir ! Faut-il apporter un sac pour mettre les coquetiers ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Inutile ! Nous ne nous embarrasserons pas des coquetiers. Nous prendrons seulement les « filets or ». À ce soir !

DEUXIÈME ACTE — INGÉNIOSITÉ MACHIAVÉLIQUE

(La scène représente la chambre du collectionneur de coquetiers.)

TROISIÈME BANDIT TRAGIQUE. — À présent que le vieux collectionneur de coquetiers est étendu sur le plancher, ligoté et bâillonné, nous diras-tu comment tu comptes le faire disparaître sans laisser de traces ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — C’est grâce au contenu des deux valises que j’ai apportées avec moi que je vais anéantir toutes les preuves de notre crime.
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Comment cela ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — C’est bien simple ! J’ouvre ma première valise. J’en retire une à une les 468 sangsues qui s’y trouvent enfermées, et je les pose délicatement sur le corps de notre malheureuse victime. Voilà qui est fait. Attendons !
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES, consultant leurs montres. — Voilà déjà vingt minutes que les 468 sangsues sont posées. Nous comprenons de moins en moins.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Vous allez comprendre ! J’enlève maintenant toutes les sangsues. Le collectionneur de coquetiers n’a plus une goutte de sang dans les veines.
DEUXIÈME, ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Nous comprenons ! Nous allons pouvoir maintenant le poignarder sans crainte d’effusion de sang.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Vous avez deviné. Poignardons notre victime. (Ils poignardent le collectionneur de coquetiers.) Pas une goutte de sang répandu. C’est merveilleux !
TROISIÈME BANDIT TRAGIQUE. — C’est merveilleux, mais le cadavre ? Comment comptes-tu le faire disparaître ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Il va disparaître grâce à l’énorme serpent boa contenu dans cette deuxième valise. (Il ouvre sa deuxième valise et fait sortir le boa. Il lui montre du doigt le corps de la victime.) Mange, Vincent !
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Vincent ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Oui. C’est le nom de mon serpent.
DEUXIEME BANDIT TRAGIQUE. — Le boa vient d’absorber complètement notre malheureuse victime. Mais le serpent lui-même devient une preuve de notre culpabilité. Son corps, démesurément dilaté, attirera certainement l’attention. Il nous est impossible de le transporter dans cet état.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — J’ai tout prévu. Je prends dans la poche de mon pardessus cette tête de lapin que j’attache à l’extrémité du corps de Vincent.
DEUXIÈME ET TROISIÈME BANDITS TRAGIQUES. — Pourquoi ?
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Pourquoi ? Regardez. Mon serpent commence à fasciner la tête de lapin attachée à sa queue. Il rampe lentement vers elle. Sa gueule s’ouvre toute grande. Trompé par mon stratagème, il s’avale lui-même, croyant avaler un lapin.
TROISIÈME BANDIT TRAGIQUE. — C’est extraordinaire. Il s’est déjà avalé à moitié. Il ne forme plus qu’une minuscule couronne sur le plancher de la chambre du crime.
PREMIER BANDIT TRAGIQUE. — Et le voilà complètement avalé. Plus de cadavre, plus de boa, pas de sang, pas de traces du crime. Nous pouvons sans crainte nous emparer des « filets or » des coquetiers.

(Ils s’emparent rapidement des « filets or », sortent de la chambre du crime et s’éloignent dans la nuit.)

 

RIDEAU

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Caju — Le Journal14 avril 1912

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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