Anticipations

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Tous les dimanches, dans les colonnes d’ArchéoSF, le fameux journaliste Jean Lecoq prend la plume dans la rubrique L’œil de Lecoq !

La science apporte constamment des espérances nouvelles à l’humanité, et fait travailler sans cesse l’imaginaire des hommes. Chacune de ses découvertes émeut ces chercheurs d’avenir, ces « anticipateurs », comme on les a désignés d’un nom nouveau, ces écrivains, ces artistes qui se plaisent à concevoir les possibilités de demain d’après les découvertes d’aujourd’hui, ces visionnaires qui furent, parfois, tel notre grand Jules Verne, des prophètes de génie.
Au cours de ces jours, elle a fourni ample matière à leurs rêveries. N’avons-nous pas entendu, à la séance solennelle du Congrès international de la locomotion aérienne, M. Bréguet annoncer que, dans deux ou trois ans, des avions ferait 6.000 kilomètres sans escale ; et qu’un peu plus tard, quand certains problèmes de construction seront résolus, des appareils, montant à plus de 13.000 mètres, pourraient aller de Paris à New-York en moins de six heures et faire le tour du globe en 22 heures ?…
N’avons-nous pas ouï dire qu’un dirigeable à air raréfié, et, par conséquent, capable de résister sans hangar à toutes les bourrasques, était sur le point d’être réalisé ?
Ne vous affirma-t-on pas aussi que des physiciens venaient de découvrir une substance capable d’arrêter les effets de l’attraction terrestre…
Dans un autre ordre d’idées, n’est-ce pas un miracle bien digne d’enflammer l’imagination que cette expérience de téléphonie sans fil au cours de laquelle on entendit à Paris, avec la plus parfaite netteté, un artiste qui chantait à Melun ?
Jules Verne disait un jour à quelqu’un qui s’émerveillait des ressources inouïes de son esprit inventif : « Quoi que j’invente, quoi que je fasse, je serai toujours au-dessous de la vérité. Il viendra toujours un moment où les créations de la science dépasseront celles de l’imagination. »
On a fait le tour du monde en moins de 80 jours, le Nautilus, du capitaine Nemo, n’est qu’un joujou, comparé aux sous-marins d’aujourd’hui ; les Nansen, les Amundsen, les Peary ne doivent rien au capitaine Hatteras ; le dirigeable, l’aéroplane, réalisés, après avoir servi dans la guerre, apportent, dans la paix, des ressources nouvelles à la vie sociale et au progrès.
On a inventé fort à propos ce terme d’« anticipation » pour ces rêveries scientifiques que le présent justifie, que l’avenir réalisera peut-être. Mais si le mot est nouveau, la chose est plus ancienne qu’on ne l’imagine. Nous avons eu des « anticipateurs » avant Jules Verne. Et le premier de tous n’est-il pas Savinien-Cyrano de Bergerac ?
Dans sa fameuse Histoire comique des État et Empire de la Lune, Cyrano a eu, positivement, la prévision du ballon, du parachute et même, le croiriez-vous ? du moteur à explosion.
Voici comment :
Il parle tout d’abord d’un descendant de Prométhée qui, s’ennuyant sur la terre et voulant se retirer dans la lune, d’où son aïeul était venu jadis, employa le moyen suivant : « Il remplit de fumée deux grands vases qu’il ferma hermétiquement et s’attacha sous les ailes ; aussitôt, la fumée, qui tendait à s’élever et ne pouvait pénétrer le métal, poussa les vases en haut et, de la sorte, ces vases enlevèrent avec eux ce grand homme… » Et voilà, nettement décrit, le principe de la montgolfière, qui ne devait être réalisée que près d’un siècle et demi plus tard.
Quand son explorateur céleste fut monté jusqu’à quatre toises au-dessus de la lune, il délia promptement les vases qu’il avait fixés comme des ailes autour de ses épaules ; « l’élévation, cependant, était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra et le soutint doucement jusqu’à terre. » Et voilà une robe qui ressemble singulièrement au parachute que le physicien Sébastien Lenormand ne devait expérimenter pour la première fois qu’en l’an 1783 à Montpellier.
Et Cyrano, comment s’y prit-il pour se rendre lui-même dans la lune ?… Il construisit une extraordinaire machine, munie d’un ressort très sensible, dont les déclenchements se produisaient de bas en haut. Tout autour de cette machine se trouvaient des fusées dont les détonations successives donnaient chaque fois un élan nouveau à l’ascension.
Et voilà le moteur à explosion, tel que le concevait M. de Bergerac.
Ainsi, de pétarades en pétarades, Cyrano fut porté jusqu’aux limites de l’atmosphère terrestre. Tout à coup, il se sentit choir, les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon. Il avait changé d’atmosphère, et il tombait alors avec une vitesse vertigineuse… Il tombait dans la lune.
Le fantaisiste, comme vous voyez, n’ignorait rien des lois de l’attraction et de la pesanteur.
Quelque cent-cinquante ans plus tard, l’invention alors toute nouvelle des ballons suscitait une « anticipation » bien curieuse et fort oubliée d’aujourd’hui, celle que le pamphlétaire Sébastien Mercier publia sous ce titre : L’An deux mille quatre cent quarante, rêve s’il en fut jamais.
Dans ce rêve, Mercier prophétise tout simplement le dirigeable. Il voit arriver à Paris dans mandarins qui, dans une machine volante, n’ont mis que sept jours pour venir de Pékin.
Sept jours !… Il en faudra infiniment moins quand sera construit l’aéroplane de la haute atmosphère annoncé ces jours derniers par M. Bréguet.
« L’Homme oiseau, s’écrie Mercier, a conquis en entier les régions de l’air, et, voguant dans cet océan invisible, laissant l’aigle sous ses pieds, se plongeant dans les rayons du soleil, il a multiplié ses forces en les éprouvant contre celles du vent ; il a connu tous les degrés de la résistance de l’air et de sa température à différentes hauteurs, et, bien loin que le vent arrêtât son essor, il s’en est aidé pour voler plus vite et plus loin… »
Et, rappelant que, lors de la découverte des ballons, certains ne voulaient y voir qu’un amusement, un enfantillage, le pamphlétaire concluait :
« Ainsi, l’on mettait des bornes aux arts et à la force de l’esprit humain. Mais l’ignorance et la légèreté ont reçu un démenti formel… »
Mercier prophétisait vrai. Mais ce démenti formel qu’il prévoyait pour l’an 2440 l’ignorance et la légèreté devaient le recevoir plus de cinq siècles plus tôt.
Quant aux prophètes de naguère, ils semblent avoir été plus souvent préoccupés de décrire l’organisation sociale de l’avenir que les progrès nés de la science. Utopie pour utopie, j’aime mieux l’excursion dans la lune que le voyage à travers la métaphysique, et la politique de demain.
Il est pourtant un anticipateur que je m’en voudrais de passer sous silence : c’est Robida. Celui-ci est l’humoriste prophète. Quand on lira plus tard Le vingtième siècle, qu’il écrivit et dessina au XIXe, et qu’on verra des « aérocabs » volant au-dessus de Paris, des « aéronefs » transportant tout un monde de voyageurs d’Europe en Amérique, on s’émerveillera des facultés de prévision de l’auteur, comme nous nous émerveillons aujourd’hui à la lecture des inventions de Cyrano de Bergerac.
Les possibilités scientifiques de l’avenir permettent aux « anticipateurs » d’aujourd’hui les hypothèses les plus audacieuses.
La vapeur et l’électricité ont, dès le siècle dernier, révolutionné le monde. Nous voyons se manifester chaque jour des forces nouvelles. Des gens à courte vue se préoccupent de la raréfaction du charbon dans le monde. Nous n’en avons plus que pour quelques centaines d’années. Qu’importe ! La houille noire, bientôt, ne vaudra plus la peine d’être ramassée. Nous avons déjà la houille blanche qui vient des torrents, la houille verte, qui vient des rivières : nous aurons demain la houille bleue, le moteur éternel fourni par les marées.
Dans les maisons, l’électricité sera partout ; elle assurera le chauffage aussi bien que l’éclairage ; elle donnera la force motrice nécessaire à la manœuvre des ascenseurs, des monte-charge, des appareils les plus variés. Vous aurez, Messieurs, une mécanique à brosser les habits, vous aurez, Mesdames, une machine à laver la vaisselle. Heureuses ménagères de l’avenir, vous n’aurez plus à redouter la crise des domestiques : l’électricité vous servira !
On voyagera dans l’air et sous la mer aussi facilement et avec moins de risques que nous en courons aujourd’hui en chemin de fer ou en automobile.
Déjà, par la téléphonie sans fil, on peut entendre un concert à cinquante kilomètres de distance. Nos arrière-neveux ne se contenteront plus seulement d’entendre : ils verront, par l’électroscope, le spectacle sans sortir de chez eux.
Certaines expériences de télégraphie sans fil permettent d’entrevoir, pour un avenir prochain, les plus extraordinaires réalisations. On pourra sortir de chez soi en emportant dans sa poche un récepteur portatif, et recevoir, à quelque endroit qu’on se trouve, des communications de son logis.
Par la télautographie, on transmettra l’écriture à distance, et mieux encore que l’écriture, le dessin.
Et la santé ?… Les progrès ininterrompus de la science médicale ne font-ils pas présager que les hommes du prochain siècle en jouiront pleinement ? Déjà, beaucoup de maladies contagieuses s’acheminent vers une disparition totale. Ne peut-on espérer que les maladies microbiennes seront supprimées à leur tour ; que l’effroyable cancer sera définitivement vaincu par le radium ?
Par les rayons X, plus rien ne demeure invisible dans le corps humain. Et quels partis ne tirera-t-on pas encore dans l’avenir de ces rayons miraculeux ?
Enfin, l’homme ne peut-il espérer percer le secret de toutes ces forces psychiques que nous pressentons vaguement autour de nous, qui nous troublent, et qui peut-être un jour seront domestiquées par lui ?
Il se peut enfin que la prophétie scientifique du grand chimiste Berthelot se réalise alors, et que les hommes n’aient plus besoin, pour vivre, que d’avaler chaque jour une simple boulette contenant un aliment assez puissant pour les tenir en force et en santé. Au fait, n’aura-t-on pas trouvé aussi le moyen de ne pas vieillir…, de ne pas mourir peut-être ?
Mais faisons trêve à ces rêveries. Il en est de folles ; il en est également de fort raisonnables. Les « anticipateurs » d’aujourd’hui et de demain n’ont que l’embarras du choix. Les ressources de la science, sans cesse renouvelées, leur ouvrent des horizons infinis.

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Jean Lecoq — Le Petit Journal illustré, 18 décembre 1921
Illustration : Sanatoir aérien du docteur Farceur

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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