[Épisode 6] Les nuits de Paris — Pierre Zaccone

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Le Mal inconnu

Toute la nuit, Franck fut en proie à une exaltation qui le tressaillir de tout son être.
Il ne croyait pas un mot de ce que lui avait dit son mystérieux visiteur, et cependant mille idées folles, mille espoirs insensés faisaient irruption dans son cerveau.
Que croire ? À quelle supposition s’arrêter ? Quel était cet homme qui le connaissait si bien, et qu’il n’avait jamais vu ?
Pourquoi aurait-il ajouté foi à ses paroles ? pourquoi aurait-il cru à l’amour possible de Sylvia qu’il s’était résigné jusqu’alors à aimer à distance, et seulement à la voir passer dans la riche voiture de son père ?
Alors le doute s’infiltrait peu à peu dans son esprit ; il retombait lourdement à terre de toute la hauteur de ses espérances.
Le vide se faisait dans sa tête, il ne voyait autour de son amour qu’obstacles et impossibilités.
Toute la nuit il flotta ainsi entre une alternative de crainte et d’espoir. Quand le jour parut, cette fièvre était loin d’être calmée. Un nouveau sentiment était venu augmenter ses agitations ; il frémissait d’impatience ; les heures s’écoulèrent avec la lenteur des siècles. Il lui semblait que le soleil s’était levé plus tard que d’habitude et que la nuit ne devait plus venir. Ne pouvant rester en place, il fit toute la journée des courses sans but à travers Paris ; il revint vingt fois à son hôtel pour demander si personne n’était venu pour lui.
Enfin, il rentra vers six heures.
Il avait encore une heure d’attente.
Mais quelle heure longue, interminable
Toute sa vie passa devant ses yeux pendant ces soixante minutes ; le passé avec ses misères et ses luttes, l’avenir avec ses rêves.
Son coeur souffrait d’un malaise inouï, il était à l’étroit dans sa poitrine : ses tempes battaient avec force, ses oreilles bourdonnaient.
Il n’avait pour ainsi dire plus conscience de lui-même.
Enfin l’horloge de l’église Saint-Séverin sonna le premier coup de sept heures.
Franck, qui était tombé, abattu, haletant, sur une chaise, bondit tout à coup et écouta.
Ce bruit chronométrique qu’on entend d’habitude avec tant d’indifférence, lui causait alors une sensation pareille à celle que les jeunes soldats éprouvent en entendant retentir, au début d’une bataille, la première décharge d’artillerie. En ce moment il était pâle, il tremblait, il avait peur.
Une voiture roula à l’entrée de la rue et vint s’arrêter à la porte de l’hôtel.
Enfin !
Franck s’osa pas regarder dans la rue ; il craignait une déception.
Il avait oublié son inconnu de la veille : il ne pensait plus qu’à ses promesses, et c’est l’image de Sylvia qui se dressait maintenant devant lui !…
Ne rêvait-il pas ? Était-il bien éveillé et cette voiture qui venait de s’arrêter à sa porte était-elle bien pour lui ?
Il attendit.
Bientôt il entendit des pas rapides gravir l’escalier, puis quelques coups furent frappés précipitamment à sa porte.
Franck poussa un cri comprimé aussitôt de ses deux poings crispés.
Les coups redoublèrent.
— Entrez ! balbutia le jeune docteur d’une voix tremblante.
La porte s’ouvrit et un homme entra.
Un homme d’un âge mûr, taille moyenne, physionomie de financier.
Il avait le chapeau à la main et s’essuyait le front avec un mouchoir de fine batiste. Son visage était plein et rayonnait de santé, malgré l’altération qui s’y lisait en ce moment et qui n’était sans doute qu’accidentelle. Il portait les cheveux très noirs, mais le cosmétique n’était probablement pas étranger à leur teinte lustrée. Le ventre, qui commençait à se développer, était comprimé par un gilet de piqûre d’Angleterre, sur la blancheur immaculée duquel couraient les deux longs filets d’or d’une chaîne gourmette s’attachant à un magnifique chronomètre, que le visiteur tira de son gousset en arrivant chez le jeune docteur. Il était, d’ailleurs, vêtu avec une élégance respectable et portait des bésicles à garniture d’or.
— Monsieur le docteur Franck ? demanda-t-il avec vivacité.
— C’est moi, monsieur, répondit Franck d’une voix éteinte.
— Je suis le comte de Compans, monsieur.
— Ah ! fit le jeune homme en s’appuyant d’une main défaillante contre le chambranle de la porte.
Le banquier entra rapidement dans la mansarde sans paraître nullement faire attention à la modestie du lieu où il se trouvait.
Le banquier prit sa tête dans ses mains pendant que Franck comprimait sa poitrine qui se soulevait avec violence.
— Ma fille se meurt, continua M. de Compans d’un accent brisé et entrecoupé de sanglots. J’ai appelé auprès d’elle les médecins les plus célèbres de la capitale et aucun d’eux n’a pu déterminer la cause du mal terrible qui la dévore et auquel elle va succomber.
— Mais c’est impossible, interrompit Franck haletant.
— Alors un homme est venu à moi, m’a pris à part et m’a dit ceci « Rendez-vous à l’instant même chez le docteur Franck, lui seul peut sauver votre enfant » et vous le voyez, monsieur, je n’ai pas perdu une seconde. C’est un sauveur que je viens chercher.
Franck respirait à peine. Ce qu’il venait d’apprendre tenait de la magie.
Il se demandait avec épouvante quelle puissance occulte était aux mains de celui qui commandait aux événements.
— Venez, monsieur, hâtons-nous, insista le banquier éperdu et ne comprenant rien au silence de son interlocuteur.
Franck l’arrêta d’un geste.
— Je m’attendais si peu à cet événement, dit-il alors, que vous me prenez vraiment au dépourvu.
— Venez ! venez !
— Mais que suis-je donc moi-même pour vous inspirer cette confiance ?
— Eh ! qu’importe ! monsieur ; il s’agit, je vous le répète, de la vie de Sylvia ; un quart d’heure de retard peut la perdre à jamais et je ne survivrais pas à un pareil malheur ; n’hésitez donc plus, monsieur, ayez pitié de moi et venez.
Franck ne chercha plus à se défendre.
C’était sa destinée qui se jouait en ce moment ; une main inconnue avait jeté les dés et le sort lui était favorable.
Il releva le front.
Une confiance inusitée avait pénétré dans sa poitrine ; il lui semblait qu’en effet une puissance occulte le poussait en avant, et il se décidait à obéir en aveugle.
C’était la porte dorée du monde de ses rêves qui s’ouvrait devant lui ; il ne pouvait refuser plus longtemps d’en franchir le seuil.
Il fit signe à M. de Compans qu’il était prêt à le suivre et ils partirent.
Un coupé attelé de deux magnifiques chevaux gris pommelé attendait à la porte de la maison meublée, entourée d’un cercle de curieux qui se livraient à une foule de commentaires.
Le banquier et le jeune docteur montèrent dans la voiture qui partit comme un trait vers la rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Durant les premiers moments, le banquier ne dit mot, tant il était préoccupé et impatient.
Quant à Franck, il était embarrassé, mais il avait hâte d’être renseigné sur la mission qu’il allait avoir à remplir, et il se décida à rompre le silence.
— Y a-t-il longtemps que mademoiselle de Compans est souffrante ? demanda-t-il au banquier, tandis que le coupé brûlait le pavé.
— Cela est venu comme un coup de foudre, répondit le père. Hier encore elle était florissante de santé, nous étions tous heureux de sa joie et de son bonheur, et, ce matin, elle avait reçu la corbeille de mariage.
— La corbeille de mariage ! interrompit Franck, frappé d’un coup terrible.
— Oui, confirma le banquier, qui était trop ému pour faire attention à l’agitation de son interlocuteur, sa corbeille de mariage. Vous comprenez la joie d’une jeune fille, une enfant, à toucher les belles étoffes de soie et de velours, les colliers, les diamants, les bagues, les cachemires de l’Inde, toutes les riches merveilles dont son fiancé lui a fait présent. Ah ! un malheur était loin de notre pensée à ce moment, et il a fallu ce coup de foudre, monsieur, pour nous faire sentir toute la vanité du bonheur de ce monde.
Chaque mot du banquier entrait dans le coeur de Franck comme autant de pointes de poignard.
C’était comme une dérision du destin ; on aurait dit qu’une fatalité terrible présidait à ses jours, et qu’un génie implacable se plaisait à le railler.
Sylvia se mariait !
Cependant, il avait espéré un moment, insensé qu’il était !
Qui sait encore ?…
Il allait la voir, lui parler, presser ses mains dans les siennes.
Qui sait ?…
La pauvre enfant, arrachée miraculeusement à une mort imminente, pourrait s’éprendre d’amour pour son sauveur !
La pente de la reconnaissance conduit souvent à un sentiment plus doux.
Et voilà que tout était brisé, que tout était perdu.
Qu’allait-il faire alors auprès de Sylvia ? La sauver pour la livrer à un autre !
C’était à devenir fou !
Franck eut à soutenir une lutte terrible contre lui-même.
Tous les démons de la jalousie se mirent à déchirer sa poitrine, et, pendant quelques secondes, il rêva des vengeances insensées.
Il avait tant souffert déjà, et il lui semblait si cruel de recommencer la vie avec une nouvelle déception, plus douloureuse cent fois que toutes les autres.
Il n’avait rien à faire cependant, il n’avait qu’à laisser mourir la pauvre enfant… bien sûr au moins de cette façon qu’elle ne serait pas à un rival odieux qu’il haïssait déjà sans le connaître.
Mais quoi Franck avait vingt-cinq ans, l’âge de l’honneur et de la probité enthousiastes, et il aimait avec trop d’exaltation pour ne pas reculer d’horreur devant l’emploi de pareils moyens.
Ces sentiments confus tourmentaient encore l’esprit du docteur, lorsque le coupé s’arrêta devant la porte de l’hôtel du banquier.
Ce dernier poussa un cri de joie en entrant dans la cour, et, ayant sauté terre, il entraîna Franck éperdu jusque dans la chambre de Sylvia.
Le jeune docteur, passant de la nudité pauvre de la mansarde aux somptuosités des appartements du banquier, n’en fut pourtant pas ému. D’autres soins absorbaient son attention.
À mesure qu’il approchait de la chambre de Sylvia, il s’opérait une révolution dans son âme ; les sentiments haineux et vindicatifs se fondaient dans un amour plus pur, et quand M. de Compans ouvrit la porte derrière laquelle sa fille se tordait sur son lit de douleur, et lui dit :
— Sauvez-la !
Franck se sentit comme transformé, et une immense pitié l’envahit tout entier.
En ce moment, il n’y avait plus de rival, d’amour dédaigné, d’espérances trompées, il n’y avait qu’un amant dévoué jusqu’à la mort, et qui eût donné son sang pour rendre la vie à une jeune fille qui était là près d’expirer.
Autour du lit de Sylvia se tenait un cercle de médecins qui discutaient chacun diversement la maladie qu’ils croyaient reconnaitre, avec grand étalage de technologie surabondante.
De nombreux remèdes avaient été administrés, mais aucun n’avait produit d’effet, et le mal, résistant à toute médication, empirait à chaque minute.
C’est à ce moment que Franck s’approcha du lit, conduit par M. de Compans.
À la vue du beau visage pâle de Sylvia, de son bras blanc étendu sur le drap, le jeune docteur s’arrêta, interdit, troublé. Il eut un étourdissement. Il regardait, stupide et sans pensée, la jeune fille que le mal dévorait. Il était là, ravi, inondé d’un sentiment irrésistible, et dont les traits de flamme éblouissaient intérieurement. Il n’y avait qu’une jeune fille belle et adorée et un amant éperdu et désespéré.
Les docteurs rivaux, qui avaient essayé jusque-là de sauver Sylvia, regardèrent en souriant l’hésitation de Franck qu’ils prirent pour de l’incertitude et de l’ignorance.
Ils s’applaudissaient intérieurement de l’échec probable de ce jeune docteur si impatiemment attendu et ils échangeaient entre eux des regards furtifs et railleurs.
Franck heureusement ne voyait rien et n’entendait rien ; il était en proie à une trépidation nerveuse qu’il ne pouvait maitriser et qui lui enlevait toute liberté d’esprit et d’action.
Cependant un jeune homme s’était précipité vers lui et lui avait saisi les mains.
— Sauvez-la, monsieur, lui dit celui-ci avec une sorte d’instance protectrice, sauvez-la, et demain votre fortune est faite !
Franck éprouva un mouvement étrange, en dégageant froidement sa main de l’étreinte du jeune homme.
C’était là sans doute le fiancé de Sylvia !
Un flot de sang monta à son coeur, et son regard s’attacha avec une fixité presque impertinente sur son rival.
Octave Gaudin était à cette époque le type le mieux réussi du fashionable coulissier.
Depuis la place de la Bourse jusqu’à l’extrémité de la rue Saint-Georges, et depuis le café Tortoni jusqu’au théâtre des Variétés, il était très avantageusement connu. Personne mieux que lui ne portait de petites moustaches cirées et de longs favoris en côtelettes bien peignés. Il avait l’oeil frais, clair et froid, le visage blanc et calme, la bouche dédaigneuse et la pose suffisante.
La chevelure, d’un noir lustré, conservait religieusement l’annelure que tous les matins lui communiquait le fer du coiffeur ; une raie d’un gris blanc, bien tracée, sans le moindre empiétement des cheveux de droite et de gauche, partant du bord antérieur du crâne, dont elle parcourait le milieu, se recourbait en arrière de la tête et se perdait dans la partie postérieure du cou.
Les cheveux, chassés à droite et à gauche par le peigne hardi qui avait tracé cette ligne, venaient s’enrouler sur les oreilles, dont ils laissaient à découvert le bout frais et rose.
Jamais vitrine d’artiste capillaire n’exposa en modèle une tête comparable à la tête d’Octave Gaudin. Je ne vous décrirai pas son noeud de cravate. Octave passait tous les jours une demi-heure chez son fournisseur pour se faire la main et voir les commis confectionner avec une admirable prestesse de doigts ces superbes noeuds qui prêtent tant de charme aux bandes soyeuses enroulées autour des cols de chemise qu’on étale.
Mais, mon Dieu ! qui donc dessinait ses habits, qui coupait ses pantalons, qui piquait ses gilets ?
Demandez cela au Journal des Tailleurs de l’époque que consultait Octave, il vous indiquerait les maisons recommandées. Je ne vous promets pas une mise de bon goût, mais elle sera d’une superlative élégance et de la dernière mode, je veux dire de celle qu’on ne porte pas encore.
Le goût des breloques revenait ; Octave en avait de magnifiques à la chaîne en sautoir de sa montre.
Hélas ! pourrai-je jamais vous dire comment marchait Octave ! Ceci est une chose éminemment curieuse, et que le docteur Lutterbach a négligé de mentionner dans son ouvrage de la Révolution de la marche. Le jeune Gaudin, dansant, se dandinant, allait sur la pointe des pieds avec un constant mouvement de bas en haut et de haut en bas, comme s’il eut marché sur un tremplin ou sur un chemin à ressort élastique.
Tel était le petit pantin vivant que M. de Compans avait donné pour époux à sa fille.
Franck n’eut pas le courage de le haïr, et c’est presque avec une sorte de compassion qu’il se retourna vers le lit où gisait la pauvre fiancée.
Toutefois, le choc qu’il avait reçu des paroles d’Octave l’avait violemment rejeté dans la réalité. Il s’était subitement établi en lui-même une réaction énergique qui avait neutralisé l’émotion dont il était envahi. Le calme lui était revenu et avec le calme, la force.
Il comprenait d’ailleurs que le temps de l’hésitation était passé et qu’il fallait agir à tout prix.
Il jeta donc rapidement un regard autour de lui, et pour la première fois aperçut les chuchotements des docteurs appelés successivement avant lui. Il devina l’envie, et voulut aller au-devant de toute interprétation malveillante.
— Messieurs, dit-il avec une modestie qui n’avait rien de railleur, c’est un honneur inespéré pour moi qu’on me demande mon avis après le vôtre. Mais que peut faire mon ignorance auprès de vos lumières, si au milieu des signes identiques que présente une foule de maladies différentes vous n’avez pu découvrir le siège ou la nature du cas qui se présente, je n’ai qu’à me retirer ; et cependant l’ignorance, comme la folie, ne peut-elle, par une inspiration bizarre, trouver quelquefois la vérité ; nous la cherchons tous, aidez-moi donc à la rencontrer aujourd’hui et à rendre une fille à son père.
— Il est modestement orgueilleux, murmura l’un des docteurs.
— Vous avez vu avant moi, continua Franck, les divers phénomènes qu’a présentés le sujet ; voudriez-vous me faire part de vos observations ?
— Elles sont contradictoires, dit un de ses collègues.
— Patauge ! patauge ! dit un autre à voix basse.
— Cependant… objecta Franck, et il allait continuer, quand un des médecins se détacha tout à coup du groupe et marchant vers le docteur :
— Monsieur, lui dit-il d’une voix ferme et sonore, vous avez dit ce que je pensais : nous cherchons tous ici la vérité, et c’est pour cela que je veux vous dire les symptômes que vous désirez connaitre.
À cette voix Franck avait tressailli.
Celui qui venait de parler n’était autre, en effet, que son inconnu de la veille.
Tout le monde s’était retourné en même temps vers ce personnage mais il ne fit paraître aucun embarras et soutint avec une assurance inébranlable et un demi-sourire narquois les regards étonnés qui l’enveloppaient.
— Voici donc ce qui s’est passé, poursuivit imperturbablement le mystérieux docteur ; il y a environ deux heures que mademoiselle Sylvia de Compans a commencé à éprouver un malaise général. Elle était triste, des larmes involontaires inondaient ses yeux. Elle voulut être seule. Tout à coup elle a poussé des cris, comme un appel de détresse. On est accouru, on l’a mise au lit. Une sorte d’ivresse s’est emparée d’elle et elle avait un rire convulsif qui épouvantait M. de Compans et faisait rire M. Octave Gaudin.
— Je croyais qu’elle avait ses vapeurs, dit le jeune dandy.
— Alors, mademoiselle Sylvia a éprouvé une contraction dans tous les muscles du corps ; la colonne vertébrale s’est redressée, les bras s’agitaient sur les couvertures du lit. Cet accès n’a été que momentané : le calme s’est rétabli, puis, au bout de quelques minutes, est venu un deuxième accès, la respiration était accélérée. Les accidents ont cessé subitement et la respiration s’est ralentie. Mais, tenez, continua l’inconnu en tirant sa montre, il est sept heures trente-cinq minutes, dans trois secondes un nouvel accès va se manifester.
Et notre personnage avait fléchi la voix en prononçant ces dernières paroles.
Franck, qui avait été seul à les entendre, tout entier à la science et au cas qui se présentait, n’avait pas remarqué ce qu’il y avait de singulier dans ces prévisions de l’inconnu.
Il s’approcha vivement de Sylvia et lui prit le bras ; le pouls était fréquent, mais régulier. Toutefois, au contact du médecin, la jeune fille éprouva une commotion électrique, comme si un courant galvanique eut parcouru ses membres. Il y eut dans tout le corps une telle contraction que le lit en éprouvait des secousses puis le thorax devint immobile et la respiration cessa entièrement.
Franck se redressa comme épouvanté.
Une sorte d’éclair subit illumina ses yeux, il porta la main à son front où une sueur soudaine vint perler.
Il était pâle, presque autant que la malade qu’il allait sauver.
— Ma fille est perdue ! s’écria le banquier qui suivait d’un oeil avide les moindres mouvements du jeune docteur.
— Sylvia ! Sylvia ! soupira Gaudin en se balançant sur la pointe de ses bottes.
Les docteurs rivaux se touchèrent du coude.
Franck n’écoutait et ne voyait plus que Sylvia !
Et, comme poussé par je ne sais quel instinct magnétique, il se pencha vers la jeune fille et entr’ouvrit ses lèvres.
Une éruption miliaire couvrait la langue, les lèvres étaient bleues, tout annonçait une asphyxie imminente.
Franck poussa un cri terrible.
On se précipita vers lui.
— Qy’a-t-il ? s’écria le père haletant et bouleversé.
— Il y a, dit Franck…
— Il y a qu’il faut se taire, lui dit à voix basse l’inconnu qui lui serrait la main à la broyer. Et, se tournant en même temps vers les assistants : Pardon, messieurs, le docteur Franck désire qu’on élargisse le cercle des curieux.
— En effet, balbutia Franck malgré lui, dominé et fasciné.
Le banquier fit aux assistants un signe d’imploration, et les domestiques, le jeune Gaudin, les docteurs et M. de Compans lui-même laissèrent un large espace vide autour du lit de la malade.
Quand tout le monde se fut éloigné, Franck jeta un regard éperdu à son interlocuteur :
— Mais elle se meurt ! s’écria-t-il avec désespoir.
— Nous avons encore quelques minutes.
— Cette jeune fille est empoisonnée !
— À qui le dites-vous, puisque c’est moi qui ai versé le poison ? reprit l’inconnu avec un calme enrageant.
Franck se rejeta en arrière. Son coeur battait à tout rompre, il était épouvanté, terrifié.
L’inconnu haussa les épaules et sourit.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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