[Épisode 2] — Lausanne en 1950 : un véritable voyage dans le temps grâce à la machine de Wells

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II

Et nous restâmes là deux heures environ, moi, questionnant et écoutant, lui, amusé de mon ignorance, me mettant au fait. J’ai résumé, de ses renseignements, ce qui m’a semblé pouvoir intéresser des Vaudois d’aujourd’hui. Le voici.
― D’abord, me dit cet homme aimable, il n’y a plus un Lausanne, mais deux, et même trois. Ici, au centre, les affaires, les grands magasins, la Bourse, la Poste centrale, les divers Départements, et en général tout ce qui régit ou intéresse, commercialement ou administrativement, la collectivité entière. Tout ce qui est industrie, ateliers, métiers bruyants ou malodorants, cheminées d’usines, ou usines même, a été centralisé de Malley à Renens. Renens est, au point de vue esthétique, le faubourg sacrifié de Lausanne ; ses habitants ― dont la plupart, du reste, se sont retirés dans la banlieue ― ont accepté la chose parce qu’il le fallait, d’abord, leur localité se prêtant le mieux au but voulu, et ensuite pour la grosse importance que cela donnait à leur coin de pays, importance dont je n’ai pas besoin de vous énumérer les avantages.
La troisième partie de la ville est celle où l’on habite. Car ici, au centre, hormis les concierges et gardiens nécessaires, personne ne réside plus. Tous les Lausannois ont gagné la périphérie. Les plus rapprochés sont à Cour, et jusqu’à l’ancienne gare. Les autres vivent en plein air sur sur les coteaux du Signal, à Chailly, Pully, Prilly, Lutry et autres faubourgs. Ouchy est spécialement réservé aux étrangers et aux hôtels. Un service perpétuel de trams, renforcé matin et soir, circule du centre aux extrémités, et vice-versa, de sorte que chacun est très vite rendu à son travail, et de là chez lui.
De plus, comme vous avez déjà pu vous en apercevoir, dès qu’on sort des quartiers du centre, de gros progrès ont été réalisés pour tout ce qui concerne l’hygiène, la verdure, le soleil. Dans ma jeunesse, on lançait les bains de soleil de Vidy. Des enfants, des oisifs, allaient se rôtir sur les grèves, du reste d’une façon tout à fait abusive, comme il arrive au début de tout mouvement. Le soir, la plupart d’entre eux rentraient dans des appartements sombres, dans des rues étroites, où ils étaient confinés durant toute la mauvaise saison, perdant en bonne partie le bénéfice de leur traitement estival. Aujourd’hui, il y a de l’air et du soleil pour tout le monde, à domicile. Pas de maison qui ne soit largement ouverte au midi, sur des balcons garnis de fleurs ; c’est la ville qui fournit gratuitement les graines, accompagnées de judicieux conseils de culture. Vidy y a peut-être perdu en pittoresque, car on n’y va plus guère, mais tout le monde se porte mieux, même ceux qui n’ont guère le temps de se promener.
Au reste, le temps de se prononcer [sic pour : promener], rares sont les citoyens qui ne le trouvent pas, avec la nouvelle organisation du travail. Finies, les interminables heures d’atelier, et surtout de bureau ! À l’époque de la grande guerre déjà, elles étaient vigoureusement battues en brèche. On commençait à s’apercevoir que l’essentiel est la qualité du travail, et non le nombre d’heures de présence auquel un personnel est astreint. D’aucuns préconisaient la semaine dite anglaise. Il y eut de longues discussions. Enfin, on arriva à un arrangement tout à fait inédit, du moins pour les administrations. On décida, à la suite de l’idée émise par un journal, je ne sais plus lequel, de payer tous les personnels de tous les bureaux… aux pièces, comme les ouvriers. Ce fut une révolution, je vous assure, et un effarement pour une bande de vieux bureaucrates troublés dans leur inamovible quiétude. Résultat : au bout de quelques mois, on comprit que les bureaux de tous genres avaient perdu, de toute antiquité, un temps infini. On s’en était toujours douté, certes, mais quand on se mit, appuyé sur des constatations nouvelles, à faire le compte des heures gaspillées dans les administrations, « il n’y eut si hardi à qui la chair ne frémit », comme s’exprime un ancien auteur.
Aujourd’hui ? Aujourd’hui, Monsieur, toutes les boites à fonctionnaires ouvrent leurs portes à 9 heures, ou environ. Frais et reposés, après une bonne nuit passée dans leurs logements de la banlieue, les employés se présentent. Chacun, passant auprès du chef, reçoit sa tâche de la journée. À lui de voir comment il s’en tirera. D’une à deux heures, repos facultatif, et repas, généralement fourni par la maison. Et puis, au cours de l’après-midi, débandade du personnel, au fur et à mesure des besognes finies, et vérifiées. Les plus habiles n’en ont guère pour plus tard que trois ou quatre heures ; ou bien, ils entassent et se font une ou deux, parfois trois demi-journées de vacances. Et je vous réponds que ni eux, ni leur travail ne s’en portent plus mal. Bien entendu, je vous parle là d’un principe général d’organisation ; dans chaque bureau, surtout dans ceux où le public à affaire, postes, etc., un roulement est pratiqué pour qu’on trouve perpétuellement à qui parler, et pour que s’expédient les besognes imprévues. Mais, là aussi, grande simplification : un seul guichet subvient, en général, à tous les besoins, deux au plus, au lieu d’une dizaine qu’on avait dans le temps et dont les deux tiers, le plus souvent, étaient fermés.
Tout ça pour vous montrer, Monsieur, qu’a de l’air frais qui veut, dans notre bonne ville modernisée, et que ce ne sont plus les collégiens seuls et les rentiers qui peuvent piquer des bains de Iézards et courir les bois la semaine…
Là-dessus, mon aimable vieillard, visiblement flatté de l’intérêt soutenu que je lui témoignais, s’interrompit et but une profonde gorgée. Le café s’était vide. Il était midi. Égoïstement, et pour que mon compagnon en oubliât l’heure de la soupe, je fis remplir à nouveau la chopine.
Mais mon voisin repartait déjà, l’œil brillant :
— Ah ! oui, Monsieur, il y en a eu, du changement, depuis ma jeunesse ! Tenez ; rien que dans ce qui concerne la direction des ménages et la tenue des maisons ! Vous avez vu les hautes constructions où logent les Lausannois d’aujourd’hui ? Au reste, cela ne vous a peut-être pas frappé, vous qui n’avez pas connu le Lausanne d’antan, si irrégulier, si pittoresque… et si arriéré à tant de points de vue. Je vous étonne ? Vous venez des Amériques, Monsieur, peut-être les conquêtes auxquelles nous sommes lentement arrivés sont-elles là-bas chose naturelle, je ne sais. Et encore, au Chili ?…
Bref. Quand j’étais jeune, Monsieur, chaque famille formait, en soi, une petite communauté distincte. Celles qui le pouvaient avaient leurs domestiques, au singulier ou un pluriel. Avec eux, la ménagère menait la barque. C’est-à-dire que deux, trois personnes, davantage parfois, consacraient tout leur temps à l’entretien d’un intérieur. La maîtresse de maison, pour ne parler que d’elle, et surtout dans les milieux peu fortunés employait le plus clair de sa journée a préparer les repas de son petit monde. Figurez-vous cinq ménages, dans un même immeuble. Cela faisait cinq femmes au moins qui, dans cinq cuisines superposées, passaient des heures à éplucher des haricots ou peler des pommes de terre… pour… disons cinq hommes, et douze ou quinze mioches. Chose curieuse, cela durait ainsi depuis un temps immémorial, et les épouses attachées à leurs casseroles songeaient à peine qu’il eu pût être autrement.
Eh bien, entre 1920 et 1930, tout cet antique système fut bouleversé, Pour deux grosses raisons. La première fut que, ni pour or, ni pour argent, on ne trouvait plus de domestiques. Je ne veux pas m’étendre sur ce sujet, qui fut brûlant longtemps… La seconde cause qui déclencha le mouvement nécessaire fut l’accession, qui se produisit à cette époque, des femmes à toutes les charges publiques, le département militaire excepté, petite réserve qui s’est maintenue jusqu’aujourd’hui. Vous pensez bien que des électrices, des conseillères et autres personnes à titres officiels ne voulurent plus se soumettre aux corvées ménagères qu’il y avait moyen de simplifier. Car il devait y avoir moyen de les simplifier, ces corvées-là ! Une délégation des «  marraines de guerre  », devenues inutiles à la paix et qui cherchaient un nouvel emploi à leur activité, fut expédiée aux Etats-Unis et au Canada, où la question des domestiques venait d’être résolue décisivement, à ce que clamaient par le monde les journaux de là-bas. Et ces dames, en fait, rapportèrent de leur voyage des tas de renseignements utiles, qui servirent, après quelque ballottement inévitable, à la création du système actuellement en vigueur dans tout le pays.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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