[Épisode 3] — Lausanne en 1950 : un véritable voyage dans le temps grâce à la machine de Wells

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III

« Dans ces hautes maisons que vous avez vues, et qu’habitent six, huit, jusqu’à dix ménages, une seule cuisine centrale fonctionne, au sous-sol, comme dans les restaurants. Chacune des ménagères du groupe y jette à tour de rôle le coup d’œil du maître, si je puis dire. Tous les matins, deux menus, trois parfois, s’y élaborent, et sont présentés à chaque famille, qui choisit ce qui lui convient, et qui n’a plus, à midi, qu’à se mettre à table ; dans le monte-charge, on cueille le dîner, tout chaud, et on renvoie la vaisselle par le même chemin. Au bout du mois, on établit les comptes de chacun. Comme les prix sont ceux de gros, il y a, là aussi, bénéfice.
Deux femmes de chambre, ou trois, entretiennent tous les appartements. Un garçon cire les chaussures, s’occupe du jardin, fait les commissions. D’autres employés, où c’est nécessaire, vaquent aux autres soins ; tout ça, en effet, varie selon la fortune ou les occupations des locataires. Pour vous montrer simplement que, chez tous les particuliers, c’est le système de personnel et de communauté usité autrefois dans les hôtels seuls. J’ai dit les « employés ». Tout ce monde, en effet, et c’est énorme, n’est plus « domestique », au sens que nos pères attachaient à ce mot. Chacun d’eux, cuisinière ou portier, loge chez lui. Tous viennent le matin prendre leur service au moment convenu, sont payés à l’heure ou à la journée, et se retirent le soir. Dans beaucoup d’intérieurs, les maîtresses de maison font le petit déjeuner, et la cuisinière n’entre en fonctions que vers 9 heures. Vous concevez qu’avec ce système, les gens de maison sont beaucoup mieux payés qu’autrefois, étant moins nombreux. Du coup, il faut le dire, avec l’introduction du nouveau tarif, on retrouva du personnel autant qu’on en voulait.
Et qui dans bien des cas valait mieux que l’ancien ; pour ne citer qu’un exemple, les cuisinières sont toutes brevetées des écoles culinaires de Genève ou de Berne. Il est vrai qu’elles gagnent de trois à cinq cents francs par mois, au lieu des trente ou quarante qu’elles tiraient péniblement autrefois, à côté d’un entretien souvent chiche, et par quelle besogne ingrate et ininterrompue ! » - Là, j’arrêtais mon bonhomme. « C’est très joli, tout cela », lui dis-je, « mais qu’arrive- t-il la nuit, par exemple, si Madame est malade, ou quelqu’un d’autre, et qu’il faille des soins ? »
— C’est prévu, jeune homme. À tour de rôle, un des employés passe la nuit, à la disposition de la maisonnée. De plus, dans chaque quartier, une pharmacie reste ouverte de façon permanente, et des postes de garde-malades, disséminés un peu partout, vous dépêchent une aide, au premier coup de téléphone.
— Mais… les pauvres, tout au moins les gens moins fortunés qui n’ont ni femmes de chambre, ni cuisinière, ni cireur de chaussures ? Car enfin, j’admire fort vos réformes, mais je pense bien que l’État n’a pas encore inventé celle qui consisterait à donner des rentes à tous ses administrés, ou bien… ?
— Certes, Monsieur, il reste des pauvres, malheureusement. Toujours moins, mais il en reste. Eh bien, eux aussi font république des ménages. Ce sont les membres mêmes des diverses familles qui se partageait les besognes communes, et voilà tout. Le principe est le même ; cela fait toujours et seulement une personne : occupée à une certaine tâche au lieu de quatre ou cinq.
Et tenez, puisque nous parlons de ces choses, un détail encore, amusant. Ce sont les anciens paysans qui ont eu le plus de peine à se mettre à cette sorte de communauté des occupations et presque de la vie dont nous parlons. Les paysans, vivant plus isolément que les citadins, avaient gardé plus longtemps des habitudes d’indépendance et de particularisme. Et maintenant même qu’ils habitent la ville…
― Pardon, Monsieur, si je vous. Les paysans, dites-vous, habitent la ville ? Voilà qui est au moins étrange !
Le vieillard sourit, « il n’y a plus de paysans, ou presque plus. Il y a des agriculteurs, citadins travaillant à la campagne. Ne subsistent, en dehors des agglomérations urbaines, que de grosses exploitations, formant, elles-mêmes, ruche et cité. Ce que ces entreprises ont pu avaler, elles l’ont avalé ; de fait, presque tout le canton est entre leurs mains. Le reste, plus près des villes, est cultivé par les ex-propriétaires, qui habitent Lausanne, ou Morges, ou Yverdon, ou Vevey et que des trams emportent à leur travail le matin, pour les ramener le soir.
― Alors les villages, les beaux villages vaudois d’antan ?
― Les uns sont le siège des exploitations dont je vous parlais ; les autres, ceux des banlieues, ont changé d’usage ; ou bien ils ont été englobés, ou bien ils appartiennent à des consortiums qui les louent, en été, aux amateurs à qui il faut absolument de la vraie campagne. Que voulez-vous ? Le pays a perdu en pittoresque, c’est sûr ; le progrès est le progrès, et si Lausanne compte 300 000 habitants, il faut bien qu’elle ait pris ce monde-là quelque part ! »
Notre conversation en était là, lorsqu’un soldat entra dans le café. C’était un étranger, un Belge ou un Anglais, autant que j’en pus juger. Dame, c’est vrai, la guerre ! Je l’avais oubliée, ma parole, au milieu de toutes ces nouveautés. Ainsi, cela durait toujours, et la Suisse était toujours le rendez-vous de toutes les armées du monde ?
Je me tournai vers mon compagnon. « C’est curieux, fit-il, ces soldats, ça me rappelle toujours les internés de la grande guerre. Et pourtant, Dieu sait que ce n’est plus la même chose. Voilà trente ans qu’elle est derrière nous, la maudite aventure, et on ne peut s’empêcher d’y songer tout le temps. Qui sait ? Ces jeunes hommes de la Police internationale n’étaient pas nés, à l’époque, mais je suis sûr qu’ils ont été nourris des souvenirs d’alors, eux aussi ! »
Je me gardais d’interrompre. Là, pas à dire, quoique venant du Chili, j’étais sensé connaître l’histoire contemporaine, et je n’osais pas m’informer ! Pourtant, vous pouvez vous figurer mon intense curiosité !
« … et ce qu’il faut surtout, Messieurs, c’est que la guerre, à tout jamais, soit rendue impossible. C’est pour la rendre impossible que nous vous avons soumis notre proposition de ce matin. Tous les petits pays neutralisés et fonctionnant, au premier besoin, comme Cour d’arbitrage, saisie d’office de toute querelle qui s’élèverait entre peuples. La Police internationale attendant son verdict souverain pour se mettre d’un côté ou de l’autre, si besoin est, de tout son poids. En cas de doute, automatiquement et jusqu’à plus ample informé, le plus faible, le plus petit, étant censé avoir raison…
Ah oui, Monsieur, ce furent de belles, de nobles paroles, d’où sortit un beau et noble programme. Suffira-t-il à assurer à tout jamais la paix ? Je le crois, en somme. Cette menace terrible de l’hostilité du monde entier suffira, on peut l’espérer, à faire hésiter tel pays qui, éventuellement, aurait des velléités de conquête. Mais… suffit. La guerre, Monsieur, c’est un sujet qu’on n’aborde plus. Le monde en a eu la nausée. Parlons plutôt d’autre chose… Par exemple, et pour passer à domaine tout différent, avez-vous suivi de votre Chili lointain, ce qu’on a chez nous, les « progrès » du féminisme ? »

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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