[Épisode 7] Les nuits de Paris — Pierre Zaccone

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Le Boom-Upas

C’est moi qui ai versé le poison, répéta-t-il après une seconde de silence.
– Mais c’est un poison terrible.
– Il est mortel…
— Et vous dites cela avec un calme qui me glace. Ne savez-vous donc pas qu’il s’agit de Sylvia, et que, si elle meurt, je vous tuerai.
— Enfant, répondit l’inconnu toujours impassible, la douleur vous égare ; revenez à la raison.
— Eh ! que parlez-vous de raison, quand cette jeune fille est là mourante sous nos yeux.
— Ainsi, interrompit l’inconnu, vous connaissez le poison dont elle est dévorée ?
— Sans doute.
— C’est au médecin que je parle.
— Mais c’est le fameux toxique de Java, le boom-upas.
— Boom-upas, c’est le nom vulgaire ; son nom scientifique, c’est l’upas-tieuté, et mieux encore, l’upas-entiar.
— Et qu’importe ? dit Franck avec impatience.
— Il importe beaucoup si vous connaissez les symptômes de ce poison, vous devez aussi en connaitre l’antidote.
— Que dites-vous ?
— Vous n’avez jamais vécu chez les sauvages de Java ?
— Jamais.
— Tout s’explique alors, car si vous les aviez fréquentés comme moi, jeune homme, vous sauriez qu’il suffit de quelques gouttes de cette liqueur pour sauver la victime atteinte de l’upas-upas.
Et, en disant ces mots, l’inconnu glissa doucement dans la main de Franck un flacon qui contenait un liquide d’un blanc jaune.
Le jeune docteur, jeté dans une sorte de trouble par les événements bizarres auxquels il se trouvait subitement mêlé, sentait sa volonté se détendre et céder aux inspirations que lui communiquait l’inconnu. Il prit donc le flacon qui lui était offert et, après quelques hésitations, il l’approcha des lèvres de Sylvia.
Celle-ci était immobile et ne donnait aucun signe de vie. Le thorax n’avait pas repris son mouvement et la respiration semblait à jamais éteinte.
— L’asphyxie est complète, dit Franck ; la liqueur ne pourra agir.
— Vous vous trompez, docteur, repartit vivement l’inconnu, l’asphyxie n’est qu’apparente.
— Mais que faire ?
— L’insufflation ! dit encore son interlocuteur, qui, après ce mot, laissa le jeune docteur et disparut.
Cependant une lueur divine avait éclairé le front de Franck.
L’inconnu avait dit vrai, tout n’était pas perdu, Sylvia pouvait encore être sauvée.
Alors, et comme s’il eut été réellement animé d’un esprit surnaturel, il se pencha ardemment sur le visage de la jeune fille, et, de ses lèvres puissantes, il souffla la vie avec l’air de ses poumons.
Cette opération, qui demande beaucoup de patience et de persévérance de la part du médecin, augmentait singulièrement l’émotion qui agitait notre
jeune docteur, Comment ne pas frémir, en effet, et n’être pas en proie à des tressaillements profonds, à se tenir ainsi séparé par un souffle seulement de deux lèvres adorées, desquelles on n’espérait jamais approcher.
Ici cependant la science paralysait un peu l’amour, et Franck qui, au premier contact, s’était vu prés de défaillir, se sentait peu à peu envahi par un sentiment d’un ordre plus élevé.
La situation était déjà presque changée complètement.
L’effet ne tarda pas d’ailleurs à se produire, selon l’espoir qu’il avait conçu.
Les poumons de Sylvia, dont le toxique avait arrêté le jeu, se soulevèrent sous l’influence de l’air que Franck faisait arriver dans les canaux de la respiration.
L’appareil, qui n’était qu’engourdi pour ainsi dire, reprit faiblement sa marche.
Les muscles du corps offrirent un peu moins de tension puis la bouche s’entr’ouvrit et livra passage à un soupir qui était l’effet du premier fonctionnement des poumons.
Il fallait saisir ce premier moment, et Franck ne le laissa pas échapper.
Jugeant donc la minute opportune pour faire usage du spécifique dont il était muni, il en versa aussitôt quelques gouttes sur les lèvres de la fille du banquier.
Puis il attendit, l’oeil fixe, le corps penché, prêt à saisir les moindres phénomènes. Or, en voyant opérer leur rival, les médecins précédemment
appelés avaient immédiatement compris que Franck avait été mieux inspiré qu’eux ; aussi s’étaient-ils discrètement retirés.
Il ne restait donc dans la chambre que le père et le fiancé.
Ce dernier ne pouvait tenir en place ; il allait et venait à travers la chambre, se démenant à droite et à gauche, tirant sa montre pour consulter
l’heure, arrangeant ses cheveux, regardant par-dessus l’épaule de Franck, poussant des soupirs dramatiques et prenant de temps à autre la main du jeune docteur, auquel il renouvelait ses protestations de reconnaissance.
Puis il courait vers le banquier, qui attendait immobile et anxieux.
— Elle en reviendra, cher beau-père, disait-il alors d’un air capable ; ce jeune homme m’inspire la plus haute confiance, et demain à la Bourse je veux raconter le miracle.
Cependant un frémissement général avait agité les membres de Sylvia.
Le docteur craignit d’abord que ce ne fût un redoublement d’intensité du tétanos, et l’émotion douloureuse qui attrista son visage excita un déchirement plus poignant dans le coeur du banquier, qui était suspendu à la vie de sa fille et aux gestes du médecin.
Mais ce ne fût qu’un nuage passager, et une amélioration sensible pour tous se manifesta bientôt dans l’état de la malade.
Déjà la respiration était devenue plus régulière le pouls, d’abord capricieux, fugitif, s’accusait plus ferme, et les pulsations se succédèrent à intervalles égaux. Les membres où arrivait peu à peu la chaleur, prenaient de la souplesse et perdaient leur raideur tétaniquz. Enfin, tout symptôme alarmant disparut et la jeune fille commença à ouvrir les yeux.
— Elle revient à elle, s’écria Octave en se précipitant vers la malade.
Quant au banquier, il n’avait pu trouver une parole, la voix s’était étouffée dans son gosier, et il était tombé à genoux en saisissant la main de Franck, sur laquelle glissa une larme éloquente.
C’est à peine s’il croyait encore à tant de bonheur.
Il craignait de rêver.
Il mit ses deux mains sur ses yeux et courba la tête comme anéanti, le visage tout troublé, ployant pour ainsi dire sous ce bienfait du ciel.
— Mon Dieu, murmura-t-il tout bas, vous m’accablez de votre miséricorde.
Sylvia venait de reprendre totalement ses sens.
Elle promena autour d’elle des regards étonnés, pressa ses tempes dans ses mains et finit par sourire à son père et à Octave qui épiaient chacun de ses mouvements.
— Qu’est-il donc arrivé, dit-elle enfin d’une voix faible encore, et pourquoi pleurez-vous ainsi tous deux ?
— Sauvée ! elle est sauvée ! cria le jeune Gaudin, qui se livra à mille exclamations enthousiastes.
Le banquier pleurait comme un enfant, il riait, it embrassait Octave. Il était fou.
Octave n’y tint plus ; il criait au miracle, traitait tous les autres médecins d’ânes bâtés et déclarait qu’il fallait apprendre le fait inouï à toute la capitale.
Il tira sa montre comme saisi d’une idée subite.
— Il est neuf heures, dit-it vivement, je cours à la petite Bourse ; tout le passage de l’Opéra apprendra, dès ce soir, le miracle qui vient d’être accompli. C’est merveilleux ; à bientôt ; je reviendrai dans la soirée… Comptez sur moi ; à ce soir.
Et il partit comme un trait sur la pointe de ses bottes.
Quant à Franck, lui aussi était en proie a une agitation qui ne l’avait pas quitté depuis la veille et que les nombreux incidents de la journée avaient encore augmentée.
Ivre de joie d’avoir sauvé Sylvia, ivre d’amour, fou de douleur en même temps d’avoir un rival heureux auprès de celle qu’il adorait, il avait besoin d’être seul, de respirer le grand air, de s’arracher aux manifestations de reconnaissance que lui prodiguait toute la maison du banquier.
Il recommanda donc quelques prescriptions insignifiantes et s’enfuit à son tour de cette maison où sa raison aurait fait naufrage, s’il y était resté plus longtemps.
Une fois dans la rue, l’air vif du soir le frappa au visage, son sang se calma, ses artères battirent avec moins de violence, et il put enfin renouer ses idées et réfléchir sur les diverses circonstances qui composaient le drame dont il venait d’être témoin et acteur à la fois.
Le souvenir du personnage qui l’avait mêlé à toute cette affaire se présenta le premier à son esprit, et, avec ce souvenir, tous les faits inexplicables qui avaient accompagné les événements de ce jour et de la veille.
Il y avait au fond de tout ce qui s’y était passé une énigme dont il cherchait vainement le mot et qu’il voulait trouver à tout prix.
Jusqu’alors il avait obéi passivement à une volonté plus puissante que la sienne. Les événements avaient, d’ailleurs, commandé impérieusement ; il ne pouvait pas reculer, il avait du aller jusqu’au bout.
Mais il ne lui convenait pas de s’aventurer plus avant sur cette pente, où il craignait de laisser son honneur, et il voulait savoir enfin ce que c’était que cet homme qui était venu à lui, qui lui avait imposé ses volontés, et dont il ne connaissait pas même le nom.
Quel but était le sien ? quel intérêt le poussait ? qu’attendait-il de Franck ?
Autant de ces questions auxquelles il allait demander des réponses précises et catégoriques.
Comme il tournait l’angle de la rue, il se trouva en face de son homme.
Il s’arrêta.
L’inconnu venait à lui.
— Je gage que vous n’êtes pas fâché de me rencontrer ? dit ce dernier à Franck en l’abordant.
— Je ne m’en cache pas, répondit le jeune docteur, déguisant mal son étonnement de se voir ainsi deviné.
— Oh ! je connais les hommes, poursuivit l’inconnu, et vous n’êtes pas différent des autres. Mille questions se pressent en ce moment sur vos lèvres.
— Vous êtes donc devin ?
— Peut-être…
— Vous raillez.
— Comme Mephistophélès raillait avec le docteur Faust.
— Savez-vous que vous avez à mes yeux plus d’un point de ressemblance avec le démon du drame allemand.
— Vous me flattez.
— Tout ce qui s’est passé m’épouvante.
— Croyez-vous à la magie ?
— Je ne crois pas du moins que vous soyez un être surnaturel.
L’inconnu sourit.
— Bah dit-il, Cagliostro n’était pas un être surnaturel, c’était un esprit profond, et voilà tout.
— Je ne crois pas à la science intuitive de Cagliostro, répondit Franck qui, malgré lui, commençait à être frappé de l’assurance de son intertocuteur.
— Et pourtant, Cagliostro qui connait le fond de votre coeur, qui sait interpréter vos pensées les plus secrètes, qui connait tout votre passé comme s’il n’eût jamais quitté vos côtés, pourrait vous prédire des choses étranges.
— Quoi donc ? demanda Franck, moitié incrédule, moitié ébranlé dans son scepticisme.
— Vous ne croiriez pas à mes prédictions. Seulement, pour vous donner confiance, je puis vous tracer l’itinéraire que vous avez suivi dans vos voyages depuis trois ans.
— Vous m’intriguez.
— En 1841, vous aviez vingt-deux ans, vous parcouriez les États-Unis, étudiant les moeurs des peuples libres.
— En effet, mais vous…
— Moi, instruit des sciences des hommes civilisés, je cherchais les secrets des peuples sauvages : je me suis souvent mêlé aux naturels des États de l’Union. Plus tard, en 1842, on vous aurait rencontré dans la République de l’Équateur, explorant la flore des Andes.
— Vous m’effrayez.
— Rassurez-vous, je cherchais parmi les sauvages de t’Amérique du Sud les mystères de ce terrible poison dont ils se servent pour rendre mortelles les blessures de leurs niches. Plus tard encore, emporté sur un vaisseau hollandais, vous avez parcouru les résidences javanaises. L’ardeur de vous instruire vous poussait ; qu’avez-vous appris ? des formules ; quelle est votre
puissance ? vous tremblez devant une jeune fille dont vous n’avez pas su deviner la valeur. Vous avez appris enfin comme on apprend dans les livres. Vous avez une grande ingénuité dans le coeur, une forte envie de faire le bien au fond de votre esprit, et dans vos sens des désirs immenses. Avec de telles dispositions, vous serez perpétuellement la dupe des autres et la dupe de vous-même,
À moins qu’il ne se rencontre sur votre route quelque nature forte, énergique et positive, qui vous ouvre, comme Méphistophélès à Faust, la
route de la vie réelle, vous seriez encore à vous morfondre, amoureux transi que vous êtes, si je n’avais pas saisi le hardi expédient qui, du même coup, vous a jeté au sein de la famille de celle que vous aimez et qui fait de votre belle votre perpétuelle obligée.
— Oh ! je sais tout ce que je vous dois, dit Franck avec élan, et ma reconnaissance…
— Peut se tenir tranquille, car elle n’a que faire ici.
Ces mots, dits d’un ton froid, glacèrent Franck il referma sa main près de s’ouvrir.
L’inconnu vit le mouvement et fit un signe de tête.
— Vous êtes un jeune homme plein d’illusions, reprit-il aussitôt, et vous croyez aux mystérieux protecteurs ; mais vous vous trompez, du moins en ce qui me concerne.
— Mais enfin, dans quel but avez-vous agi ?
— Dans un but personnel.
— Et je ne puis le connaître ? demanda le docteur violemment intéressé par les réticences de son interlocuteur.
— Qui de nous n’a pas son but caché ? Vous-même vous fréquentez peu les hommes, vous aimez la solitude, et qu’est-ce que vous trouvez au fond de vous ?
— Un amour limpide et profond.
— Hum il est trop agité pour n’être pas troublé, et trop troublé pour être profond.
— Vous êtes négateur ?
— Je ne nie pas toutes les impressions de l’âme, puisque j’en vois une forte et ineffaçable au fond de la vôtre.
— Que voulez-vous dire ? demanda Franck qui tressaillit.
— Je veux dire qu’il est des êtres mystérieux qui portent dans un coin ignoré de leur esprit un souvenir terrible, et que ce souvenir terrible fait naitre des projets implacables.
— Expliquez-vous, dit le jeune docteur qui, à ces mots, manifesta un trouble visible et une grande stupéfaction.
Mais l’inconnu parut n’y prendre pas garde.
— Tenez, dit-il alors, et comme s’il eût voulu lui-même donner un autre tour à la conversation, voulez-vous m’accompagner demain à quelques lieues
de votre domicile ; j’ai l’intention d’acheter une propriété sur les bords de la Bièvre, nous la visiterons ensemble.
— Je ne sais, dit Franck hésitant.
— Nous avons encore à causer.
— Au moins me direz-vous qui vous êtes ?
— Peut-être.
— Promettez-le-moi.
— Viendrez-vous ?
— Eh bien ! soit, j’accepte.
— À demain donc.
— À demain, répéta Franck qui s’éloigna tout pensif.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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