Le Photographe — Joseph Montet

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M. Thomas, chef de la Sûreté, était dans son cabinet, fort perplexe.
Les deux coudes sur son bureau, et la tête entre ses deux mains, il songeait.
Ah ça ! est-ce que ça allait durer encore longtemps, cette malchance, et les assassins n’auraient-ils pas bientôt fini de se jouer de lui ? Parole d’honneur, on aurait dit qu’ils le faisaient exprès ! Huit assassinats de suite, et des vrais, des gros, des crimes de fort calibre, de ces beaux crimes qui peuplent de visions horrifiques les rêves des lecteurs de journaux. Et pas un assassin à se mettre sous la dent ! Tous partis, disparus, évanouis. Pfft ! des souffles, de purs souffles ! Célérité et discrétion… Leur affaire faite, ils s’esquivaient à l’anglaise, négligeant absolument de laisser leur adresse, ou déposant sur le lieu du crime, en manière de carte, des ceinturons dont aucun ventre suspect ne consentait à s’avouer titulaire…
Franchement, le procédé commençait à devenir indélicat.
Et pour couronner l’oeuvre, un neuvième meurtre accompli la veille dans les mêmes conditions : une vieille dame égorgée, cinquante mille francs de bijoux enlevés, et toujours pas plus d’assassins que sur la main !
Aussi, malgré sa robuste philosophie qui commençait à faire l’admiration de son siècle, M. Thomas se laissait-il glisser sur la pente d’une réflexion mélancolique, lorsque son secrétaire pénétra dans son bureau, une carte à la main.
— Ce monsieur, dit-il en la remettant à son chef, insiste énergiquement pour vous voir. Il affirme être en état de vous fournir un renseignement décisif sur le crime d’hier.
— Faites entrer ! répondit vivement M. Thomas.
Et, tandis que son secrétaire regagnait la porte, il jeta un coup d’oeil sur la carte.
— Frédéric Bouscal, lut-il à mi-voix… Bouscal… Bouscal ?… Il me semble que je connais ça !
Et griffonnant quelques mots sur un carré de papier, il le tendit à son secrétaire, qui venait de rentrer. Celui-ci inclina la tête, et disparut.

*
*     *

M. Thomas leva les yeux. Un homme était devant lui, simplement mais proprement vêtu, la physionomie honnête et ouverte, mais comme voilée d’un nuage de tristesse, l’oeil net et bon, la moustache et la barbiche grisonnantes, un peu l’air d’un militaire retraité.
— Vous avez des renseignements à me donner sur le crime d’hier, monsieur ? demanda le chef de la Sûreté.
— Je l’espère, répondit simplement le visiteur.
— Comment, vous l’espérez ? Vous n’en êtes donc pas sûr ?
— Il ne tient qu’à vous que je le sois. Tout dépend d’une opération dont vous pouvez seul me fournir le moyen.
— Expliquez-vous.
— Je m’explique. Vous avez peut-être entendu parler, monsieur, d’un procédé scientifique qui permettrait, dans de certaines conditions, de reconstituer mieux que le signalement : le portrait même d’un assassin ? En trois mots, le voici. Vous n’ignorez pas que, dans le phénomène de la vision, l’objet que nous voyons forme sur la rétine une image qui y reste jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par une autre. Or, il a été prouvé que cette image persiste après la mort. On doit donc admettre que, si une personne assassinée a été frappée de face et à la lumière, la dernière chose que ses yeux ont fixée étant évidemment la figure de son assassin, l’image de cette figure doit être restée sur la rétine, où il est possible non seulement de la retrouver, mais de la reproduire. Eh bien, monsieur, dans le cas qui nous occupe…
À ce moment, la porte du cabinet se rouvrit, et le secrétaire de M. Thomas entra, tenant à la main un dossier qu’il tendit à son chef. Celui-ci le prit, y jeta un coup d’oeil, et d’un geste discret, congédia son subordonné.
— Vous vous appelez Frédéric Bouscal ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Quel âge avez-vous ?
— Cinquante-trois ans.
Le chef de la Sûreté fouilla rapidement le dossier.
— Vingt-sept ans… murmura-t-il. Ce n’est donc pas vous qui avez été, l’an dernier, poursuivi et condamné par contumace pour un vol de seize mille francs ?
Une rougeur subite empourpra les joues du visiteur.
— Non, monsieur, répondit-il avec effort, d’une voix sourde. Ce n’est pas moi… c’est mon fils.
— Employé au Crédit Agricole, n’est-ce pas ? Et vous ignorez ce qu’il est devenu ?
— Absolument… Voilà quinze mois que sa mère et moi sommes sans nouvelles de lui. Cet enfant, monsieur, c’est notre malheur et notre honte. Il a brisé nos coeurs, et déshonoré notre nom.
Il y eut un silence.
— Pardon, monsieur, reprit le chef de la Sûreté, d’avoir avivé votre plaie. Continuez : je vous écoute.
L’homme passa sur son visage sa main qui s’attarda un instant sur ses yeux.

original-photographe

Puis il reprit :
— Je disais donc, monsieur, que, dans le cas qui nous occupe, la reconstitution de la figure de l’assassin doit être possible. En effet, la victime a été frappée de face, la direction du coup et la forme de la plaie l’indiquent assez. De plus, elle a sûrement vu le visage du meurtrier, car ses yeux, affirment les journaux, ont gardé, même après la mort, une expression d’épouvante. Enfin, ce visage devait être assez éclairé pour se fixer nettement sur la rétine de la victime ; car il est établi que celle-ci, lorsqu’elle a été frappée, tournait le dos à la cheminée sur laquelle était un flambeau portant quatre bougies allumées, si bien allumées qu’elles ont brûlé jusqu’au matin et se sont éteintes d’elles-mêmes, en faisant éclater les bobêches… Donc monsieur, nous nous trouvons ici en présence d’une quasi-certitude. Ce qui est possible, presque certain, c’est que l’oeil du cadavre actuellement couché sur une dalle de la Morgue, contient la reproduction exacte des traits de l’assassin que vous cherchez. À vous de l’en tirer.
— L’en tirer ? Comment ?
— Par la photographie. Je suis photographe, monsieur, et j’ai étudié la question de près, avec passion, car j’y ai toujours vu, en cas de succès, l’une des plus utiles et des plus belles applications de la science moderne. Eh bien, monsieur, ce succès, je l’ai, je le tiens ! J’en ai fait, il y a huit jours, l’expérience décisive sur l’oeil d’un mort dont on m’avait demandé de faire le portrait. Seul dans la chambre mortuaire, j’ai pu opérer à mon aise, et, avec ma lampe à magnésium, j’ai trouvé une épreuve superbe, admirable, de la suprême vision du mourant : j’ai retrouvé sur sa rétine le visage du médecin qui, au dernier moment, s’était penché sur lui !
L’homme s’était animé en parlant ; sa voix vibrait, et dans ses yeux brillait l’éclair légitime d’un orgueil.
Le chef de la Sûreté le regardait, visiblement ébranlé par cette conviction ardente.
— Et vous concluez ? demanda-t-il au bout d’un instant.
— Ceci. Autorisez-moi à tenter l’expérience sur le cadavre de la femme assassinée hier. Si je réussis, comme j’en suis sûr, c’est pour ma femme et moi un peu de gloire et d’argent, un rayon d’espoir dans notre misère. Si j’échoue… eh bien, nous sommes faits au malheur ! Une déception de plus ou de moins… Nous n’en sommes plus à compter. Dans tous les cas, vous ne risquez rien à l’aventure, que la chance d’un succès inespéré.
— Soit, monsieur, dit M. Thomas. Soyez avec vos instruments à la Morgue demain matin à dix heures. J’aurai donné des ordres. Au surplus, j’y viendrai moi-même.

*
*     *

… Dans le réduit obscur où il s’est enfermé, Frédéric Bouscal, le corps penché en avant, épie anxieusement le résultat de son dernier lavage. La plaque est là, dans le bain d’argent, où il l’a posée avec des précautions infinies…
Sensibilisée ?
… Elle doit l’être ! Si les conditions du crime sont bien celles qu’il pense, si la victime, avant de mourir, a bien vu son meurtrier en face, le portrait de l’assassin doit être là, sous cette couche de gélatine en train de se dissoudre…
La gorge serrée par l’angoisse, l’opérateur reste immobile, écoutant le bruit de son coeur qui bat à coups violents dans sa poitrine…
Enfin, il se redresse, tenant la plaque par les deux bords, et, clignant les yeux, il l’approche de l’unique rayon de jour qui, à travers un papier jaune, filtre dans l’obscurité de la pièce.
Un cri rauque et sourd s’échappe de sa gorge.
— Mon fils !…
La plaque, tombée par terre, s’est émiettée en cent morceaux.
Cinq minutes après, lorsque Frédéric Bouscal sortir de son réduit, le chef de la Sûreté, qui l’attendait avec impatience, vit tout de suite à sa pâleur que le malheureux n’avait rien de bon à lui dire.
— Eh bien, interrogea-t-il. Rien ?
— Rien ! murmura le photographe.
— Si l’on faisait recommencer l’expérience par un autre ?
— Impossible. La transparence de la cornée est maintenant détruite. J’ai voulu la laver, et je l’ai brûlée en me trompant de flacon.
… Le lendemain, le commissaire de police du quartier des Ternes envoyait à la préfecture le rapport suivant :
« Ce matin, à dix heures, nous nous sommes rendu au numéro 150 de la rue Laugier, sur l’invitation du concierge mis en éveil par des émanations délétères sortant du logement des époux Bouscal, ses locataires.
« La porte ayant été force par notre ordre, nous avons trouvé les époux Bouscal étendus sur leur lit et ne donnant plus signe de vie. Un réchaud encore allumé indiquait le genre de mort auquel ils avaient succombé.
« On attribue ce double suicide à la misère.
— Ces inventeurs ! murmura en haussant les épaules M. Thomas, à qui son secrétaire communiqua ce rapport, tous les mêmes ! Le plus ennuyé des deux, c’est moi, je pense !
« Et du diable si j’ai songé une minute à me suicider !

Mon bonheur, octobre 1907

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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