Henderson Building — Lucien Corosi (4/4)

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« — Allo, l’école Rewd ? Ici Berkeley Smith junior, marchand de thé en gros et détail, sous-sol 22e étage… Je suis indisposé pour le moment, mais pendant ma convalescence, je désire suivre vos cours par correspondance, relatifs à l’étude du mécanisme de l’auto et l’obtention du permis de conduire. Veuillez en conséquence me faire parvenir quelques bons livres avec des croquis… c’est çà. Merci monsieur. »

« — Allo, Brown and Son ? Ici Berkeley Smith Junior, marchand de thé en gros et détail, sous-sol 22e étage. Je désire voir la collection réduite des nouveaux modèles Ford. Je voudrais une voiture solide pour de longues randonnées. Il n’est pas impossible que je fasse le tour du monde. Oui, je suis très pressé… je préfèrerais voir çà dès cet après-midi. Oui, merci, à tout de suite. »

XXII

Les plus petits secrets du moteur, les qualités particulières de chaque huile, de chaque essence ne lui étaient plus inconnus. Il annonça aux médecins que, malgré sa jambe malade, il comptait partir.

Les médecins lui rirent au nez et lui démontrèrent avec force termes latins qu’une telle imprudence pourrait lui coûter la vie. De son côté, il comprenait bien qu’une pareille promenade ne répondait nullement à son désir de vagabondage. Il ne voulait pas être mis dans une voiture comme un mannequin, mais, au gré de sa fantaisie, errer tout seul dans la rue, s’élancer vers des aventures dangereuses, risquées.

Il attendrait donc, la force de décision et la volonté qui lui ont manqué pendant 25 ans, il les aura à ce moment.

Pourquoi risquer, par imprudence, de perdre le bénéfice des spectacles du monde qu’il ne manquerait pas d’obtenir avec le temps, avec de la patience.

Des années ont passé.

Cas pathologique incompréhensible, qui fait hocher la tête aux médecins du Henderson Building, la plaie n’a pas voulu guérir. Une paralysie inconnue gagne l’autre jambe. Des douleurs atroces tourmentent sans cesse le malade. Dans son visage amaigri, les yeux ont perdu leur éclat. Il est devenu incapable de tout travail. Son caractère s’est également modifié. Il est devenu misanthrope. Il hait tous les hommes en général ; sa femme en particulier.

Il se nourrit de récits de voyages et demeure plongé des journées entières dans la théorie du pilotage des avions. Il a maintenant dépassé la cinquantaine. Sa famille l’a fait enfermer dans une chambre .de clinique. Elle se refuse à satisfaire ses caprices de malade les moins dispendieux. Ses fils restent des semaines sans aller le voir. Les médecins lui dispensent quotidiennement l’encouragement banal, de phrases toujours pareilles :

« — Il est possible que vous soyez rétabli dans quelques semaines. Il se peut toutefois que vous traîniez encore des années sur votre chaise longue. »

Un matin il fut repris par ses souffrances.

Le médecin consulté par téléphone, lui conseilla les cachets habituels.

Impatient et triste, Berkeley laissa retomber le récepteur sans répondre.

Par instant, il s’assoupissait vaguement.

Il était fatigué. Il se remémorait ses projets de voyages. Le docteur s’inquiéta cependant, vint voir Berkeley accompagné d’un confrère. Le malade, blasé sur le soulagement qu’il pouvait attendre de leur incompétence ne leur rendit même pas leur salut.

Les médecins le crurent endormi et chuchotèrent: « Pauvre type, il ne verra pas sa Californie. Je le vois bien, parbleu ! Il n’y a rien à faire. Je lui accorde encore un an ou deux…

— Rejetez-vous, cher collègue, toute possibilité pour notre client de se tirer d’affaire ?

— C’est matériellement impossible. Sur cent malades de ce genre, cent meurent. Le plus triste, c’est que ce pauvre diable veut absolument faire le tour du monde !

La porte était à peine fermée que Berkeley, s’efforçant de se maintenir assis sur son lit, fondit en larmes. Son cœur battait. La douleur se faisait plus aiguë. Il prit un cachet.

Il se calma lentement.

Il fallait agir. Mieux valait savoir : Berkeley Smith Junior, pas de Californie pour toi !

Tout de même il ne pouvait pas mourir ainsi !

D’un ton tranquille, il parla à sa famille convoquée à son chevet.

XXV

Il lui vint bientôt une nouvelle idée. Il voulait parler à un juge d’instruction pour faire un aveu important. On fut bien
obligé de le satisfaire.

— « J’ai fait du chantage pendant des années ; j’ai trompé mes clients, j’ai roulé le fisc. Dans mon coffre-fort n°9 vous trouverez un petit carnet avec les vrais chiffres. Je n’ai guère payé que la moitié du montant d’impôts que je devais. »

On examina ses livres et force fut de constater qu’il disait la vérité. Le bureau des contributions déposa une plainte contre lui pour dissimulations et fraude dans les déclarations de son revenu.

XXVI

Des champs et des villages avaient péri.

Les trains traversaient les déserts et les landes incultes.

Comme la mer subit l’attrait de la lune, les métropoles attiraient à elles des millions d’hommes, qui, lentement, s’en allaient à leur tour. De Tokyo aussi bien que du Cap, de formidables cortèges se dirigeaient vers New-York.

Pour des raisons économiques, on avait essayé de limiter cette immigration. Mais une nouvelle école démontra que l’arrivée de l’âge d’or était possible, si toute l’Humanité se réunissait en une seule ville, gigantesque. Le monde n’avait jamais vu une telle ruée de population.

New-York avait grandi, comme si ces deux milliards d’hommes avaient pris les buildings sur leurs épaules pour les élever vers le ciel. Par contre la surface semblait ne pas devoir s’accroître.

Henderson Building était incontestablement, de tous les gratte-ciel de New-York, le plus considérable. Personne ne savait exactement le nombre de ses habitants, de ses appartements, de ses étages.

La circulation à ses abords était assurée par des brigades d’agents. L’immeuble possédait sa propre Chambre des députés. Tous les rites et religions présidaient avec autorité à la célébration du culte. Il y avait déjà deux mille dix-huit ans que le Christ était né !

XXVII

De tout cela, Berkeley savait bien peu de choses : il ne lisait pas les journaux, n’écoutait pas la T.S.F., ne voyait personne. Il attendait.

Enfin, le jour de son procès arriva. Tels qu’il les avait imaginés souvent, deux gardiens armés entrèrent dans sa cellule.

Deux infirmières le déposèrent sur une civière. La porte s’ouvrit; il fut porté à travers un couloir, puis introduit dans un ascenseur qui s’arrêta à l’un des étages du sous-sol.

— Tiens, dit Berkeley en levant légèrement la tête, on ne va donc pas au tribunal ?

— Nous y sommes, répondirent les gardes. Les délits commis au 22e sous-sol ressortissent de la juridiction de la 14e Chambre correctionnelle de Henderson Building.

— La 14e Chambre du Henderson Building ? s’exclamait l’infortuné Berkeley ! Je ne comprends pas ! Henderson Building possède-t-il donc son propre tribunal ?

— Il en a même sept ; c’est la loi de 2014.

— Mais ce n’est pas possible! Je ne veux pas rester ici! J’ignorais qu’il existât des tribunaux à Henderson Building. Je vous en supplie, emportez-moi ailleurs. Je veux être jugé par le tribunal central de Broadway ou à celui de Hoover Street !

— Pauvre type ! Il ne sait même plus ce qu’il dit ! Il sera certainement acquitté et envoyé dans une maison de fous ! pensaient les témoins de la scène.

XXVIII

Grâce à de nombreuses circonstances atténuantes, Berkeley ne fût condamné qu’à trois mois de prison. Son état de santé l’obligeait à passer sa détention à l’infirmerie de la prison du 203e étage.

À l’énoncé de sa peine, il s’était évanoui. Quand il revint à lui, au bout de quelques heures, il était dans son lit. Il souffrait de partout. Une extraordinaire mélancolie le déprimait. Il était assuré de sa fin prochaine. Cependant, des semaines passèrent. Son énergie lui revint. Il cessa de penser à sa mort. Il se remémora ses projets.

Pourtant, jamais de sa vie il n’avait souffert aussi atrocement. Seul un miracle, il s’en rendait compte, pouvait le faire sortir de Henderson Building.

Il avait déjà renoncé à se rendre en Californie, ou au Texas. Il ne désirait plus que visiter des forêts, badauder dans la rue, canoter sur des fleuves. Il s’était écoulé un an depuis que les deux médecins l’avaient condamné.

Maintenant, même en rêve, il n’espérait plus la santé. Cependant, il n’était pas encore absolument résigné à son sort.

Une nuit, au cours de laquelle il avait éprouvé de vives souffrances, il poussa des cris. Pour la première fois, depuis longtemps son ancien médecin vint le soigner.

À sa demande, il ne lui cacha rien de son état :

— Vous pouvez encore durer comme ça… quelques mois !

En proie à une fièvre intense, Berkeley veillait et pleurait. Il ne prenait plus de cachets. Tout son passé revenait le tourmenter. Il se reprochait sa lâche jeunesse.

En esprit, il étrangla sa femme cent fois, ainsi que Madeleine, la vraie cause de tous ses malheurs. Il n’attendait plus rien de la vie.

Un matin, pour la première fois depuis qu’il se trouvait à l’infirmerie de la prison, on lui annonça une visite. Son cœur faillit se rompre au nom annoncé :

— Madeleine, il se dressa sur son lit, toute sa faiblesse disparue comme par enchantement. Il éprouva un éblouissement soudain et grelotta de fièvre… Il se trouvait en ce moment si heureux! si heureux qu’il eût désiré mourir…

— Introduisez ! balbutia-t-il. Il s’efforça de sourire, mais ses lèvres déformées par la souffrance conservaient jusque dans la joie un étrange rictus.

— Mon pauvre ami, fit Madeleine, en entrant — j’avais depuis très longtemps l’intention de venir vous voir. Je ne peux pas vous exprimer combien je prends part à vos souffrances. Je voudrais vous soulager! Combien je serais heureuse de pouvoir faire quelque chose pour vous !

Elle s’était assise au bord du lit et regardait avec une répulsion mal dissimulée, mais aussi avec quelques regrets les bras amaigris de Berkeley Smith. Un instant peut être éprouva-t-elle même un léger remords de sa conduite à son égard. Berkeley savait déjà ce qu’il voulait faire. Il se maîtrisait et souriait d’un air hautain.

— Comme vous êtes gentille d’être venue. Il ne s’est pas passé un seul jour que je n’aie pensé à vous ! Pour ne pas en dire plus, regardez cette petite chaîne d’or…

Souriante, elle aussi, elle se pencha vers lui avec douceur.

— Excusez-moi, Madeleine, je ne peux pas me lever davantage, haletait Berkeley.

— Où se trouve cette chaîne d’or, cher ami ? Je ne l’aperçois pas.

— Ici, hurla Berkeley dans un gémissement.

Et de ses mains exsangues et maigres, il entoura le cou de la jeune femme et serra, serra…

— Au secours, il m’étrangle !… Au secours !…

Le gardien, qui se tenait derrière la porte, se précipita. Mais trop tard! Madeleine, sans vie, gisait déjà par terre. La jupe relevée laissait voir ses bas de soie jusqu’aux genoux.

— Enfin, je me suis vengé ! s’exclama Berkeley avec satisfaction, même si toute la méchanceté du monde s’alliait contre moi, je quitterai Henderson Building !

Il ne possède tout de même pas de Cour d’Assises ! Ni de chaise électrique !

XXX

— Jaloux de ma maîtresse de jadis, j’ai longuement prémédité mon forfait. Je reconnais ma pleine culpabilité et désire qu’on me châtie, confirma Berkeley Smith junior devant les Assises du 200e étage.

— Je réclame l’examen mental de mon client, clamait l’avocat. Il est clair qu’il n’est pas responsable de ses actes !

Berkeley souriait. Il s’attendait à cette intervention. Il savait qu’en ce moment il devait rester calme.

Les médecins légistes commis à l’examen conclurent :

— Un peu d’exaltation, mais somme toute, un normal.

— Enfin, s’écria Berkeley, nous connaîtrons New-York.

Le verdict, qui en découlait, ne pouvait être que la mort.

Pour plus de sécurité, il refusa de signer un recours en grâce.

— En ce cas, proclama le président, l’exécution aura lieu après-demain à l’aube, au 314e étage du sous-sol.

— Comment ? s’écria le condamné, prêt à se trouver mal, Henderson Building a maintenant un fauteuil électrique ?

— Reconduisez le condamné, ordonna le procureur.

XXXI

Berkeley n’avait cependant pas perdu tout espoir. Au contraire, il croyait le moment de la réalisation de son désir
tout proche.

— Condamné, avez-vous une dernière volonté à exprimer ? demande le directeur de la prison, à l’aurore du jour tragique.

— Monsieur le directeur, je désirerais traverser en voiture la Cinquième Avenue.

D’abord il ne comprit pas. Cependant, par respect pour le règlement, il soumit la requête à l’avocat général. On tint conseil. On redoutait pour le condamné, en raison de son état, les conséquences d’une telle excursion, une apoplexie, par exemple, grâce à quoi il eût échappé aux mains de la justice.

On ne put satisfaire à son désir.

— Messieurs, mes bons Messieurs, j’attends cet instant depuis 55 ans ! Quitter Henderson-Building ! C’est là la cause de ma maladie, la raison de mon premier aveu. C’est pour ce même motif que j’ai tué ! Ayez la charité de me descendre devant la porte, pour qu’une fois au moins, une fois avant de mourir, je vois les maisons d’en face !

On ne prêta aucune attention à ce souhait. Il continua de crier, de hurler.

Deux gardiens l’empoignèrent et lui passèrent les menottes, afin de l’empêcher de se faire du mal.

XXXII

Ils arrivaient sur le seuil de la salle du 314e étage.

— Du courage, mon enfant ! murmurait le prêtre en lui tendant la croix.

On lui banda les yeux et on l’attacha sur la chaise électrique.

— C’est fini, pensa Berkeley. Mais je me console en pensant que mon cadavre parviendra là où je n’ai pas pu aller vivant.

— La bonté et la miséricorde du Christ sont incommensurables, reprit le prêtre à l’extérieur.

Comme il disait ces mots, le bourreau brancha le courant.

XXXIII

— Au nom de l’État de Henderson Building, j’ai l’honneur d’entrer en possession du four crématoire.

Et ce disant, le président tendit la main à l’architecte.

— Actuellement, la dispersion des fumées n’est pas encore parfaitement au point, mais je pense que rapidement les incinérations s’effectueront à la pleine satisfaction de tous.

— Mais je viens de lire qu’on a exécuté ce matin un assassin. Vous pourriez peut-être réclamer son corps pour inaugurer.

Lucien COROSI.

(Fin)

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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