Histoire épouvantable — Armand Silvestre (1880)

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Armand Silvestre,
« Histoire épouvantable »,
Gil Blas n° 151, 17 avril 1880

I

Ce sera en 1900. Non ! c’était en 1900, puisque l’usage est, je ne sais pourquoi, de raconter les histoires au passé. Après tout, imaginons que j’écris ces lignes en 1910 et qu’il y a dix ans que l’aventure eut lieu. Cette hypothèse n’est pas plus invraisemblable que beaucoup d’autres.
Donc, c’était en 1900. La peine de mort n’avait pas encore été abolie en France, mais il y avait une quinzaine d’années, pour le moins, qu’on n’y avait exécuté personne. Alors pourquoi l’avoir gardée ?
Les Prud’hommes disaient à cela que c’était une terreur salutaire à laisser planer sur les criminels, comme si ceux-là étaient assez simples pour s’émouvoir d’un châtiment purement platonique !
Enfin, la peine de mort existait toujours, dans les lois au moins, et la France possédait un bourreau. Ce bourreau, nommé Jolicœur, était un gentleman accompli, qui n’avait gardé de sa profession que l’habitude de porter des chaussettes rouges dans des escarpins vernis. Un élégant, d’ailleurs, un muscadin presque, un peu plus un gommeux, très aimé des blanchisseuses de son quartier, et ayant eu des succès de l’autre côté de l’eau, qu’il pouvait d’ailleurs traverser sans danger de se noyer.
À quoi, me direz-vous, passait son temps le bourreau honoraire ? ― Mais d’abord à élever des locus en chambre dans son quartier, et puis à perfectionner sa petite machine ; car il est remarquable qu’on perfectionne d’autant plus la guillotine qu’on s’en sert moins. Elle sera parfaite quand on l’aura supprimée, et alors ce sera vraiment dommage de supprimer une perfection de ce monde, qui en compte si peu. Seulement, Jolicœur avait travaillé son outil à un point de vue très particulier. Assez longtemps, pensait-il, on s’était exclusivement occupé des commodités du patient et il était temps de penser à celles de l’exécuteur. Tout avait été fait pour transformer la décapitation en un sorbet sur le cou, tandis que rien n’avait été tenté pour l’amusement et l’économie du propriétaire du meuble. Aussi Jolicœur avait creusé la question. Le transport du bois de justice, par exemple, était une vraie ruine. Il avait cherché de ce côté, et, finalement, il avait accouché d’un petit appareil en palissandre, très coupant et très portatif, si portatif qu’on pouvait le mettre dans un sac de voyage, où il ne tenait pas plus de place qu’un nécessaire de toilette. Non, vrai ! c’était devenu un vrai bijou, facile à suivre en voyage et d’un usage tout à fait agréable.
Jolicœur en avait présenté le modèle à l’Institut, et en avait reçu une médaille de philanthropie.

II

Jolicœur achevait un jour une tête de veau à l’huile, quand un pli cacheté de rouge lui vint du ministère de la justice.
C’était tout simplement l’ordre de se rendre à Carcassonne pour y décapiter un nommé Thomas, qui avait tué sa bonne sous prétexte que celle-ci faisait danser l’anse du panier. Pourquoi diable les foudres, depuis si longtemps éteintes de la justice, s’étaient-elles rallumées pour accabler le pauvre Thomas ? Je vais vous le dire. Le crime manquait absolument de pittoresque et de détails horribles. Il était si bourgeois et si bêtement accompli, que les jurés en avaient été écœurés. Tous s’étaient dit : cet homme nous embête avec son forfait de quatre sous ! Son avocat l’avait à peine défendu, n’ayant rien à tirer d’affreux de cette mauvaise action sans relief. Plus souvent qu’on aurait accordé des circonstances atténuantes à cet animal, dont les atrocités étaient nulles, et qui n’avait rien d’amusant dans son vice ! Thomas s’était bien pourvu en cassation et en grâce ; mais à la cour, comme à la présidence, on avait éprouvé un dégoût frisant le dédain pour cet assassin sans physionomie. « Voilà un bon exemple à faire, avait dit M. le ministre de la justice. Ça apprendra à ces messieurs à être un peu plus drôles dorénavant ».
Jolicœur fut assez ennuyé de ce départ qui contrecarrait un rendez-vous d’amour.
Néanmoins, le plaisir d’employer, pour la première fois, sa petite guillotine de poche contrebalança bien vite sa mauvaise humeur. Il serra le joujou à tête dans soir sac de nuit et partit en fiacre pour la gare d’Orléans, ayant l’air du premier voyageur venu.

III

À peine installé dans un coin de son wagon de première, ayant d’ailleurs posé dans le filet son homicide colis, une jeune dame dont une voilette épaisse couvrait le visage, entra. Et puis, le sifflet donna le signal, laissant la nouvelle venue en train d’installer sa valise, une petite valise légère, au-dessus de sa tête.
Ils n’étaient que deux dans le compartiment.
Jolicœur en profita pour faire le galant. Il ne voyait pas les traits de sa compagne, mais il avait pu s’assurer que sa taille était charmante, qu’elle avait un pied de duchesse et une petite main blanche dont chaque geste semblait l’envolée d’un pigeon ; au demeurant, une créature tentante sous l’anonymat de sa coiffure, sentant les parfums les plus suaves et bien faite pour tourner la tête d’un bourreau galant.
On causa. On se fit, bien entendu, un tas de mensonges. Le voyage était long ; il fut abrégé par mille intimités charmantes. Ah ! ma foi ! Jolicœur ne pensait guère à Thomas, et il eût voulu que Carcassonne fût à l’autre bout du monde !
On y arrivait cependant. Le sentimental exécuteur était à bout. Il avait perdu la tête. On criait aux portières : « Carcassonne ! Carcassonne ! » La dame y descendait comme lui. Elle daigna lui donner son adresse et un rendez-vous pour le lendemain matin. Fou de joie, il avait bondi, son petit bagage à la main, et s’était perdu dans la foule, plein de rêves incandescents et voluptueux. Le rendez-vous était pour huit heures. Il fallait que Thomas, ce malencontreux Thomas, fût bâclé avant.

IV

La grande place de Carcassonne regorgeait de spectateurs. Toutes les chaises de l’église avaient été louées au curé. À six heures sonnant, Thomas arrivait, toujours abreuvé de mépris par l’humanité. Il n’est pas jusqu’à l’ecclésiastique qui devait l’assister qui, lorsqu’il avait voulu se confesser, ne l’eût écouté avec distraction et n’eût semblé lui dire :
— Peuh ! un péché de cinquante-sixième ordre ! Du purgatoire tout au plus !
Jolicœur attendait, fiévreux, son paquet à la main. Il n’avait pas un moment à perdre pour dépêcher son client et courir aux pieds de sa belle. Thomas, résigné, s’était mis à genoux sur une dalle que les gendarmes lui avaient indiquée. Alors, Jolicœur ouvrit le sac de voyage et pâlit horriblement.
Les mains, trop précipitées, en avait tiré, au lieu de son outil de travail, une jolie chemise de femme en soie bleu-clair et quelques appareils familiers de toilette, entre autres un charmant clyso à bout d’ambre.
Malheur ! trois fois malheur ! Par une distraction inexplicable, en sautant de chemin de fer il avait emporté la valise de sa voisine et lui avait laissé la sienne.
Cependant, à la vue de ces engins de mort inattendus, la feule avait poussé un hourrah d’étonnement, et Thomas avait jeté les hauts cris.
— Je ne veux pas de votre lavement empoisonné, criait-il ! J’ai droit à la décapitation. Le code est formel. C’est ma tête seule que vous devez frapper ! Vous avez le droit de me tuer, mais pas de me déshonorer en me donnant publiquement ce vénéneux clystère.
Et la foule prenait visiblement parti pour lui. La position de Jolicœur devenait intolérable. Heureusement que c’était un homme de résolution. Il remit brusquement les causes du désarroi public dans le sac et, fendant la presse, il se sauva à toutes jambes, pendant que Thomas pinçait un rigodon de délivrance avec les gendarmes, qui crevaient de rire à se mouiller leurs bottes.

V

À travers rues, ruelles, boulevards, chaussées, promenades, Jolicœur courait, courait, poursuivi par le tumulte des chiens et des polissons. Il avait atteint la demeure de sa bien-aimée et, par un brusque mouvement, il avait disparu dans la maison, dépistant toutes les traces. Un instant après, il frappait délicatement à la porte de la chambre de sa délicieuse compagne de voyage. Mais rien ne lui répondait.
Alors il ouvrit timidement la porte, comme font les amoureux qui espèrent trouver leur maîtresse endormie.
Mais un spectacle horrible l’attendait.
Sur une table, sa petite guillotine était dressée, et, à côté, une tête de femme était posée, si délicatement coupée, qu’elle semblait sourire encore, tandis que le corps, demeuré assis sur une chaise, paraissait attendre tranquillement qu’on le raccommodât. La scène était malheureusement la plus facile du monde à reconstituer. Elle aussi, la dame, en ouvrant sa valise, avait eu une surprise, mais y trouvant quelque chose qui lui avait paru être un délicieux nécessaire de toilette, et prenant en particulier la lunette de la guillotine pour un miroir, elle s’en était si fort approchée qu’elle y avait passé la tête. et, crac ! le ressort mystérieux avait joué. La tête avait roulé.
Jolicœur était à la fois confondu de la beauté de sa découverte et vivement embarrassé de ce cadavre.
Mais la providence veillait sur lui.
Ayant fouillé les poches de la morte anonyme pour tâcher d’y trouver les traces de son identité, il y avait les preuves du plus horrible forfait. Cette femme avait empoisonné toute sa famille pour en hériter et avait fait mourir son mari en lui enfonçant des épingles à cheveux dans le cœur pendant son sommeil. Jolicœur fit, sur place, une petite instruction et prit le parti d’écrire à son ministre la vérité.
Celui-ci fit un rapport au président de la République qui, frappé du caractère providentiel de cette histoire, dans laquelle un quasi innocent avait été miraculeusement sauvé et une grande coupable non soupçonnée, punie, proposa aux Chambres de charger désormais la nature ou Dieu, au choix des croyances, du soin de supprimer de ce monde les gens indignes d’y vivre.
Et voilà comment la peine de mort fut abolie en France, cette année-là. Mais Jolicœur n’a pas été épuré pour cela. Il est bourreau à la suite et porte encore des chaussettes couleur cerise. Les Prud’hommes sont convaincus que la suppression de son traitement au budget porterait un coup terrible à la moralité publique. Dans une vingtaine d’années seulement, on ne lui donnera peut-être pas de successeur à sa mort.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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