Jehan Soudan — Prophéties électriques (1884)

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Jehan Soudan,
« Prophéties électriques »,
Histoires de l’autre monde, moeurs américaines,
C. Marpon & Flammarion, 1884

 

PROPHÉTIES ÉLECTRIQUES

 

Prenez garde docteur, si vous lui cassiez quelque chose, comme j’ai fait l’autre jour à ce Parisien ! Les journaux électriques feraient un tapage !…
— Oh ! il est all right à présent, fit l’autre médecin.

Et s’adressant à moi :
— Comment vous sentez-vous, monsieur ?
— Mon cerveau est lucide, répondis-je, mais qu’est-il donc arrivé ? Il m’a semblé que le Capitole de Washington s’était écroulé sur moi.
— Vous faites erreur, monsieur, ce noble monument est rentré sous terre comme le piston d’une pompe. Voyons-ça, il y a bien près de mille ans. C’est le poids qui l’a entraîné. Il y avait trop de cervelle à l’intérieur. Après quelque deux cents ans, nous avons fait relever la calotte du dôme, et vous pouvez la voir exhibée dans notre musée national d’archéologie, comme l’un des beaux spécimens de l’art primitif américain. Nous avons eu encore ce matin des visiteurs très distingués, venus tout exprès d’Éthiopie, ce grand centre de la civilisation. Ils ont manifesté un plaisir extrême à suivre les progrès réalisés depuis la période barbare de 1884, jusqu’à la bienheureuse année 3000 dans laquelle nous sommes si fiers de vivre. Les voyageurs ont été fusillés à l’aller et au retour.
- Fusillés ! fis-je avec horreur. Et vous parliez de civilisation !
- Calmez-vous monsieur, dit le docteur tranquillement. Je vois votre erreur. Nos touristes éthiopiens n’ont pas été exécutés, mais ils sont venus à New-York dans le train-éclair, lancés par un fusil électrique, comme jadis une simple balle de plomb. Le système est commode et d’un usage universellement répandu. C’est d’ailleurs le mode de transit le moins coûteux et le plus rapide : 2 minutes pour faire le tour du monde, y compris les rafraîchissements — électriques naturellement.

Je pris le temps de réfléchir.
— Comment vous sentez-vous à présent ?
— Tout ce que je puis dire, c’est que mes facultés paraissent en bon ordre, mais tout mon corps me semble en bois.
— Ha ! Ha ! ricana le questionneur d’un petit air tout à fait scientifique.

Et se tournant vers son collègue :
— Les impondérables n’ont pas encore recommencé à fonctionner.
— Je me sens tout drôle, continuai-je, j’éprouve une impression singulière, comme si j’avais été dis… dis…
— Disséqué ?
— Non.
— Ah ! je vois, disloqué ?
— Non, non !…  je veux dire dé, é… je ne peux pas finir le mot.
— Docteur, fit le savant à son voisin, passez-moi donc le Mnémophone, je vous prie.

Un petit instrument fut apporté ; un fil électrique placé sous le pied de la table, un autre à l’oreille du questionneur.
— C’est desséché que vous avez voulu dire dit simplement le docteur, après avoir écouté.
— C’est cela ! m’écriai-je.
— Eh bien, jeune homme, reprit solennellement le savant, la vérité c’est que vous avez été desséché, comme vous dites en votre langage imparfait. Nous, nous disons électrisé. Dégoûté de la vie, vers la fin de janvier 1883, par le spectacle des dissensions politiques de cette misérable époque, vous avez pris le parti de vous suicider.
— Dites donc, monsieur, interrompis-je, indigné, faites attention à vos paroles. Je ne me laisserai pas accuser.
— Enfin, pour couper court, continua le docteur, le grand fondateur de notre admirable science, un obscur savant de ce temps-là, Théophile Smith, vous a sauvé en vous électrisant. Quarante ans plus tard, lorsqu’il livra au monde le résultat de ses merveilleuses découvertes, Smith a laissé votre corps par testament, avec le sien, à ses disciples. Nous l’avons fait revivre, il y a un siècle et demi. Je vais vous le présenter.

Le docteur appela : John !
— Au nom du ciel, m’écriai-je, n’en faites rien, il n’ aurait… qu’à recommencer !
— Ne craignez rien… Il ne fait violence à personne, mais je continue. Ses disciples firent beaucoup d’affaires. Nous avons expérimenté le procédé sur un spéculateur en terrains, qui avait acheté à bas prix des marais dans l’espoir de les voir un jour se décupler de valeur. Notre homme ne voulait pas se donner la peine d’attendre. Il fut électrisé à mort, et s’est réveillé 30 ans plus tard millionnaire. Cet exemple a lancé la nouvelle invention. Tous les spéculateurs malheureux, banquiers, joueurs à la baisse et à la hausse etc., sont venus à nous comme à des sauveurs. Nous avons en ce moment plus de 3.000.000 de clients qui dorment du sommeil de la mort électrique, scientifique et provisoire, pour se réveiller au jour dit avec de grosses fortunes.
Cette nouvelle branche de la science médicale s’est enrichie de découvertes merveilleuses. Bref, New-York est devenu le premier centre scientifique — j’entends la science appliquée aux affaires.
Je me frottai les yeux, tout émerveillé de ces nouveautés.
— Cela vous étonne, continua le docteur. Mais nous avons mieux. Faire des riches ne suffit pas. Nous avons trouvé le moyen de fabriquer le bon sens en gros et de le vendre au détail.
— Oh ! Oh ! Et comment vous y prenez-vous ?
— Rien de plus simple. Une machine électrique spéciale, recueille en germes les idées qui flottent dans l’air. C’est une des plus admirables inventions de l’année 2998. Nous fixons et incorporons ces germes avec l’extrait concentré des œuvres des grands hommes de l’ancien temps. Ce travail est fait au moyen de l’Omniphone, une autre machine tout à fait curieuse. Puis, la matière rudimentaire ainsi préparée, est mise en contact avec le grand sympathique des clients. Il n’y a plus qu’à faire jouer la batterie électrique, en appuyant le pôle positif à l’organe de la mémoire. Les cellules du tissu nerveux reçoivent les corpuscules de bon sens, qui sont naturellement distribuées par la circulation dans tout le corps humain. Grâce à cette belle invention, la folie, l’idiotisme, la manie politique, le fanatisme puritain, ont à peu près disparu de notre glorieuse Union américaine. Quant aux grands hommes nous nous en passons, tout le monde vivant sous le même toit.

Je regardai autour de moi, et vis pour la première fois que les rues étaient couvertes d’un toit de verre, et scientifiquement éclairées et ventilées. Les passants n’avaient plus besoin de chapeau, et, dans la foule, je n’aperçus pas un seul crâne chauve.
Mon visage dut exprimer la plus grande surprise, car mon docteur me dit tout à coup d’un ton sérieux :
— N’admirez pas trop à la fois, vous vous fatigueriez. Auparavant, il faut prendre des forces.
Il se tourna vers son aide.
— John, apportez le Soupographe n° 14.

La machine fut disposée de façon à agir sur ma région épigastrique, et j’éprouvai immédiatement une sensation agréable, comme après un excellent repas à la française.
— Nous vous donnerons tout à l’heure un peu de repos électrique, ce que les gens de l’âge de 1883, dans leur langage rudimentaire, appelaient du sommeil. Après quoi, nous vous ferons faire un tour dans notre bibliothèque scientifique où vous trouverez 1.500.000.000 volumes à votre disposition.
— Oh ! Oh ! docteur. J’ai déjà mal à la tête de tout ce que j’apprends…
— Un peu de patience ! fit mon cicérone avec un sourire aimable. Vous n’aurez pas la peine de lire. C’était bon de votre temps. Nous avons changé cela. Deux petits instruments combinés, l’ophtalmalographe et le mnémotype vous transcriront en cinq minutes dans le cerveau le contenu de tous les livres, à votre choix. Le procédé est infaillible et garanti cinq ans, pour 5 dollars.
— Docteur, demandai-je après un moment de réflexion, en 1883 j’étais reporter, j’ai conservé de ce métier des habitudes de curiosité. Quels sont les gens qui achètent ainsi les idées et le sens commun au poids ?
— Chacun vient nous demander la spécialité qui l’intéresse, et…
Un homme était entré dans l’atelier de l’idéophone, et sa tête était déjà gonflée comme un ballon.
— Docteur, docteur, dites-moi si avec toute votre science, cet homme est plus heureux que ceux de mon temps, voyons, trouvez-vous cet exercice confortable ?
— Oh ! Cet homme est un fou. Nous l’avons desséché après la grande transformation politique de 1920. Il venait d’échouer aux élections pour la présidence des États-Unis. Il croit que nous nous servons encore de pareilles vieilleries, et vient se gonfler la tête d’idées. Pauvre homme ! Il est persuadé qu’il faut de la cervelle pour être président.
— Docteur, vous prenez avec l’esprit et les muscles des façons qui me semblent étranges.
— Jeune homme, n’espérez pas pénétrer d’emblée le sens de découvertes qui ont demandé des siècles pour se produire. Je veux vous donner encore deux ou trois renseignements, et je vous laisserai après cela, à vos découvertes personnelles… Voici l’atelier médical : les médecins ont renoncé aux drogues. On remet un jambe, un bras, un estomac, un foie neuf, à ceux qui ont ces membres ou ces organes malades. Les médecins sont les charpentiers, les menuisiers du corps.
— Quel blasphème !
— Calmez-vous. Comprenez que par l’usage des machines scientifiques, les cerveaux de tous les hommes sont égaux, du moins en fait de connaissances. Les grands hommes n’existent plus. Aussi les hommes les plus utiles sont aujourd’hui les mécaniciens, les ingénieurs ; c’est-à-dire ceux qui sont capables de nous faire une vie plus scientifiquement agréable, plus confortable, qui peuvent en prolonger la durée. La science est morte après avoir épuisé les limites des connaissances et des combinaisons. Reste l’imagination de chacun, mais déjà il y a un de mes collègues qui travaille à une machine pour manufacturer l’imagination comme le reste. Toutefois, je doute qu’il y arrive jamais. Les idées, pour nous, sont des combinaisons d’actions mécaniques et n’ont rien à voir, selon moi, avec les vrais produits de l’imagination. Cette dernière, ainsi que l’émotion, est produite par la machine humaine elle-même. Comment construire une machine à émotion ? Mais il est une chose au moins certaine, c’est que nous sommes heureux. Les gens de votre temps en pouvaient-ils dire autant ?
— Comment rend-on la justice parmi vous ?
— Il n’y a ni cours ni criminels. On n’a plus l’embarras de la propriété. Pensez que, dans les années de disette, il n’y a qu’à électriser les pauvres gens pour les réveiller dans les années d’abondance. Quant aux criminels, l’absolue certitude d’être découverts les a tous fait renoncer au crime. Notre moralité est garantie par ce fait que la pensée est matière, et palpable aux sens de tout le monde.
— Est-il possible ?…
— Attendez.
Le docteur tira un petit instrument de sa poche.
— Regardez là une minute. Bien. Lisez maintenant.
Je lus ma pensée transcrite en entier…
— Mais alors, fis-je tout anxieux, vous n’avez plus besoin de reporters, ni de correspondants.
— Sans doute. Avec cette machine, un docteur peut tout faire par lui-même. Et puis, un autre avantage du système : plus de fausses nouvelles, plus de polémique sur l’exactitude d’un fait.
— C’est faux ! C’est impossible ! m’écriais-je avec l’énergie que donne l’amour du métier.
— Et pourquoi pas, reprit doucement le docteur. De votre temps le pauvre Edison malgré ses idées arriérées et ses procédés enfantins, n’a-t-il pas fixé vos paroles ? Pourquoi ne voulez-vous pas que nous puissions photographier vos pensées ?
— Mais cela doit arrêter les criminels.
— Assurément. Les enfants à l’école ont leur cerveau photographié chaque soir. On suit ainsi les progrès de leurs idées. On détruit les mauvaises et on les remplace par une infusion de bonnes. Nous n’avons plus ni avocats, ni juges, ni hommes de loi, ni policemen, ni prisons. Les criminels endurcis, ceux qui ont été électrisés de votre temps, sont traités comme les enfants s’ils résistent et se montrent trop longs à guérir, on les électrise à nouveau. Vous voyez l’économie pour l’État.
Il me sembla qu’il me regardait. Je devins pâle.
— Rassurez-vous, me dit-il en riant. Les journalistes sont de bons diables, et puis leur profession leur laisse si peu de loisir, qu’ils n’ont pas le temps de songer à mal, et ils arrivent ici, généralement, bien disciplinés.
— Mais j’y pense, docteur, avec toutes ces inventions électro — comment dites-vous cela ? — pourquoi ne pas me mettre en communication immédiate avec votre cerveau, j’y lirai toutes vos pensées, et j’apprendrai une à une toutes les merveilles qui découlent de celles que vous venez de m’apprendre ?
— Hélas jeune homme (ici l’expression du savant devint profondément triste) votre esprit serait noyé dans la masse de questions qui bouillonnent sous ce crâne…
— Excusez-moi docteur, et permettez-moi une dernière question : croyez-vous qu’avec tous ces appareils divers, les hommes arriveront à vivre éternellement ?
— C’est difficile…
— Mais, ne pouvez-vous pas indéfiniment électriser le corps ? C’est là, il me semble, une immortalité pratique.
— Il y a une limite à tout. À chaque électrisation, le corps perd quelque chose de sa propre personnalité, de sa vitalité particulière. Toutefois, nous vivons plus longtemps que vous, 500 ans en moyenne. Nous arriverons bien à 1000, mais après ?… Je vous quitte, je suis pressé…
— Encore un mot, quel est le secret de la vie humaine ?
Sans doute le docteur n’était pas habitué aux questions des reporters. Sans me répondre, il se tourna vers l’aide qui ne l’avait pas quitté.
Il ne dit pas un mot, mais l’aide, me prenant sous les bras me poussa dans un grand tube semblable à un canon de fusil gigantesque.
Une détonation formidable retentit. Je me retrouvai « fusillé en arrière » à l’année 1883, et tombant sur le toit de ma maison, j’allai me percher assez doucement sur le crâne poli d’un homme aux traits graves et doux à la fois. Je reconnus mon buste de B. Franklin, irrévérencieusement relégué au grenier, à cause de ses dimensions incommodes.
Je garde depuis lors un sentiment encore plus vif qu’autrefois au bonhomme Richard.
En réalité j’avais fait l’épreuve de sa forte tête.
Et je pense souvent que c’est à lui que nous sommes en partie redevables de ces merveilleux phones, graphes, et types qui travaillent en ce moment au bonheur possible de l’humanité.

 

Source de l’image « Benjamin Franklin et l’expérience du cerf-volant », lithographie, 1876.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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