La jeunesse d’Alfed de Musset

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Tous les dimanches, dans les colonnes d’ArchéoSF, le fameux journaliste Jean Lecoq prend la plume dans la rubrique L’œil de Lecoq !

Une rectification d’alignement du boulevard Saint-Germain, entre la rue des Carmes et la rue Saint-Jacques, va faire disparaître prochainement ce qui subsistait encore d’une vieille voie de ce quartier : la rue des Noyers. Avec elle sera détruite la maison où naquit le plus aimé des poètes : Alfred de Musset.
On a cru longtemps que la famille de Musset était originaire du Barrois. Il s’y trouve, en effet, un village du nom de Mussey, dont l’un des seigneurs fut un des compagnons de Jeanne d’Arc. Dans un livre très documenté qu’il publia lors du centenaire du poète, Maurice Dumoulin démontre qu’il faut renoncer à cette tradition.
Le premier ancêtre dont il ait trouvé trace est un légiste, Simon Musset, établi à Blois en 1561, conseiller du duc d’Orléans, lieutenant-général et bailli, anobli par sa charge. La famille est donc, à l’origine, de la noblesse de robe. Pendant plusieurs générations, elle continue à fournir des hommes de loi, dont l’un, par son mariage avec une Salviati, s’allie à la haute bourgeoisie florentine.
Puis, au XVIIe siècle, les Musset deviennent une famille militaire et on les voit de père en fils prendre une part brillante à toutes les campagnes du siècle. Le plus célèbre soldat de la famille est Alexandre de Musset, seigneur du Puy, compagnon d’armes du maréchal de Saxe. Il est l’arrière-grand-père du poète des Nuits.
Musset-Pathay, le père d’Alfred, avait commencé, lui aussi, par la carrière des armes ; il l’abandonna pendant la Révolution pour la littérature. Il publia la première édition complète des œuvres de Jean-Jacques Rousseau, écrivit quelques romans, des essais philosophiques, une « Chronique amoureuse de la France »… Mais la littérature, en ce temps-là, ne nourrissait pas son homme. Musset-Pathay dut entrer dans l’administration. Il était chef de bureau au ministère de la Guerre, direction du génie, et habitait au premier étage du numéro 33 de la rue des Noyers, quand, le 11 décembre 1810, le futur poète vint au monde.
Alfred et son frère Paul, de six ans plus âgé, passèrent leur enfance dans cette maison. Chaque jour, on allait les promener au jardin du Luxembourg, tout proche de là. Paul de Musset a noté quelques-uns de leurs souvenirs d’enfance ; celui-ci notamment : le 21 mars 1815, les deux enfants se trouvèrent sur le passage de Napoléon revenant de l’île d’Elbe. « Je vois encore, écrivit Paul, plus tard, son front olympien, ses yeux enchâssés comme ceux d’une statue grecque, son regard profond fixé sur la foule. » L’empereur passait dans une clameur d’enthousiasme. Les deux petits Musset ressentirent ce jour-là une de ces impressions d’enfance qui ne s’effacent qu’avec la vie.
Deux ans plus tard, la famille Musset quittait la rue des Noyers pour aller habiter rue Cassette, dans une maison appartenant à la baronne Gobert, veuve d’un général de l’Empire. Le petit Alfred se montrait déjà un enfant rêveur. Déjà sa petite âme avait eu la révélation des joies et des douleurs de l’amour.
Paul de Musset a conté l’anecdote. L’héroïne en était une jeune parente, nommée Clélie qui, un jour, était venue de Liège passer quelque temps à Paris. Elle était jolie, gaie, sémillante, comme le sont généralement les filles de Wallonie. L’enfant s’était réellement épris d’elle.
— Veux-tu être ma femme ? lui dit-il un jour.
Et, comme elle acceptait en riant, lui, qui ne riait pas, se crut de bonne foi son mari.
Pourtant vint l’heure du départ. Alfred pleurait à chaudes larmes.
— Ne m’oublie pas, lui disait sa cousine en partant.
— T’oublier ! répondit-il. Mais tu ne sais donc pas que ton nom est gravé dans mon cœur ?
Pour correspondre avec elle, il s’adonna avec ferveur aux leçons de lecteur et d’écriture. Un jour, pourtant, la cousine Clélie se maria pour de bon. Quelqu’un annonça devant Alfred qu’elle était devenue Mme Moulin.
L’enfant pâlit, pleura. Pour le consoler, il fallut lui raconter que ce n’était point de sa cousine qu’il s’agissait, mais d’une autre Clélie. Il fallut même lui montrer une jeune femme et son mari :
— Voilà, lui dit-on M. et Mme Moulin.
Alfred regarda longuement la jeune femme, puis tirant à part le mari, il lui dit :
— Elle est jolie, votre Clélie, mais j’aime mieux la mienne.
À moins de dix-huit ans, le 31 août 1828 — on eût pu en marquer ces derniers temps le centenaire — le poète publiait, dans le Provincial de Dijon, sa première pièce : Un Rêve. Le 25 décembre de l’année suivante, il conviait Mérimée, Alfred de Vigny et quelques autres illustrations de la littérature à venir chez ses parents entendre la première lecture des Contes d’Espagne et d’Italie. Déjà, sa jeune gloire rayonnait sur Paris.
C’était alors — écoutons ce que dit de lui Larmartine — « un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottant sur le cou… Un front distrait plutôt que pensif ; des yeux rêveurs plutôt qu’éclatants — deux étoiles plutôt que deux flammes — une bouche très fine, indécise entre le sourire et la tristesse ; une taille élevée et souple qui semblait porter en fléchissant déjà le poids encore si léger de sa jeunesse, un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d’une société jaseuse de femmes et de poètes complétaient sa figure. »
Il est délicieusement parisien, ce poète de vingt ans ; il l’est non point seulement par la naissance, mais encore par l’élégance, par la grâce de sa personne et de son esprit ; il l’est jusque dans son existence capricieuse, ardente, mouvementée, également enfiévrée par le travail et le plaisir.
Il est Français surtout, et il le restera entre tous les poètes de France, par son génie fait de clarté, de distinction et de hardiesse, par son mépris des règles étroites, par sa verve spontanée et brillante, par cet amour de la femme, enfin, amour sensuel et chevaleresque à la fois, qui déborde son œuvre et l’emplit de douleurs et de joies.
Comment, dès ses premières œuvres, l’âme de la France n’aurait-elle pas vibré à l’unisson de la sienne ?
Mais, trop tôt, la fièvre des passions a ravagé ce joli visage d’adolescent. Et voici le Musset prématurément vieilli, tel que l’a dépeint Maxime du Camp dans ses Mémoires littéraires :
« Alfred de Musset entra et s’assit près de la cheminée, avec la figure ennuyée d’un homme qui accomplit une corvée. Il regardait les femmes comme s’il eût cherché à les comparer entre elles. Je pus le contempler à mon aise. De sa beauté passée, il n’avait conservé qu’une admirable chevelure blonde que dorait le reflet des lumières ; le visage allongé était amaigri ; des rides précoces accusaient les traits ; le front avait de la grandeur, mais la lèvre inférieure semblait amollie et donnait à l’ensemble une sorte d’expression d’hébétude ; la main, belle et soignée, ramenait parfois les boucles de cheveux… Au bout d’une demi-heure, il se leva tout d’une pièce, resta un instant immobile et traversa le salon d’un pas posé, la taille raide.


» Dès qu’il fût parti, une femme qui l’avait attentivement suivi du regard dans une glace, dit :
» — Pauvre garçon !
« Pauvre garçon !… » De combien de cœurs de femmes ce cri de pitié n’a-t-il pas jailli au récit des souffrances et des faiblesses de ce pauvre cœur de poète !
Certaines natures exceptionnelles ont le privilège d’attirer à elles la tendresse, l’indulgence, le dévouement des âmes féminines. Chateaubriand, qui, pourtant, ne le méritait guère, fut de ces êtres favorisés. Musset en fut aussi ; mais, du moins, la sincérité de ses affections, les élans de son cœur chaleureux éveillaient-ils justement les sympathies féminines. Il n’est point une femme, même parmi celles qui ont le plus souffert de ses inconstances, de ses cruautés, de ses dédains, il n’en est point une qui l’ait poursuivi de ses ressentiments. Toutes furent pour lui pleines de clémence et de miséricorde. Elles lui ont beaucoup pardonné parce qu’il les avait beaucoup aimées.
Une passion, dont on a trop remué les cendres, avait, dans sa jeunesse, éveillé dans l’âme du poète, les tourments de l’amour et de la jalousie. Toute sa vie, Musset en devait garder l’empreinte douloureuse. Mais les souffrances qu’il a subies ont exalté son génie ; et c’est de cette époque que datent les Nuits, qui sont les plus belles pages de son œuvre, les plus belles pages, peut-être, de notre poésie lyrique.
En vain écrit-il :
Je te bannis de ma mémoire,
Reste d’un amour insensé…

En vain dit-il ailleurs :
Les larmes d’ici-bas ne sont qu’une rosée
Dont un matin au plus la terre est arrosée
Que la brise secoue et que boit le soleil
Puis l’oubli vient au cœur comme aux yeux le sommeil.

L’oubli ne lui vient pas au cœur ; le sommeil fuit sa paupière. Son existence se passe, lamentable, à la recherche de sensations fortes… Une femme, une délicieuse artiste qui avait assuré, au Théâtre Français, le succès de sa comédie Un Caprice, Mme Allen, l’aime, en dépit de son humeur fantasque et de ses crises d’hypocondrie, en dépît même de son abandon et de ses débauches.
Vingt fois la rupture éclate… « Mais, dit-elle, après un temps plus ou moins long, il me revient si tendre et si amoureux que je ne puis lui résister ; il ne peut renoncer à moi, et, de mon côté, je lui pardonne tout. »
On lui pardonne tout… Voilà le secret de son influence sur l’âme féminine. C’est une victime de l’amour et une victime sincère. Taine a fort bien exprimé les sentiments qu’ont éveillé dans les âmes le poète et son œuvre.
« On ne l’a pas admiré, dit-il, on l’a aimé : c’était plus qu’un poète, c’était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes ; il s’abandonnait, il se donnait, il avait les dernières vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillissante : la jeunesse. »
Voilà pourquoi les femmes, toutes les femmes — depuis les plus modestes ouvrières — n’est-il pas aussi le père de Mimi Pinson ? — jusqu’aux plus grandes dames, ont été les meilleurs artisans de sa gloire ; et pourquoi cette gloire, imposée par elles, est éternelle — éternelle comme ce qui fit le génie du poète : l’amour et la douleur.

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Jean Lecoq, Le Petit Journal illustré, 21 octobre 1928

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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