Le Voleur inconnu — Louis Picon (1922)

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Docteur Louis Picon,
« Chronique des temps futurs – Le Voleur inconnu »,
in Le Timbre-Poste, Journal mensuel indépendant des collectionneurs,
n° 145, décembre 1922

« Qui sait ? Un temps viendra où nous ne nous rappellerons plus nos visages » — Flaubert.

Un document qui excita une vive curiosité, vient d’être lu à la grande séance de la Fédération le 6 Décembre 1999 ; c’était un mercredi, jour de repos (1), tous les membres étaient présents. Cette curiosité se fût changée en stupeur admirative si les sociétaires avaient pu contempler les timbres dont la liste était jointe au document. C’est le 1er secrétaire du Musée Postal qui l’apporta et qui raconta comment il était tombé entre ses mains. Rappelons quelques détails peut-être ignorés de nos lecteurs étrangers. Les cimetières étaient désaffectés depuis 1938, la crémation était devenue obligatoire, mais ils ne devaient être démolis qu’en l’an 2000 ; en fait, depuis une quinzaine d’années, ils étaient complètement abandonnés, personne n’y allait plus ; il n’y avait plus que de vieux morts que nul n’avait connus et que l’oubli « noir et morne assassin » avait tués une fois de plus. Les enfants avaient commencé par jouer autour des tombes, puis sur les tombes et peu à peu les intempéries avaient creusé des fondrières, mis à nu des caveaux, des cercueils, un amusement rémunérateur pour « les chercheurs d’or » était né, les enfants s’étaient mis à récolter l’or des râteliers, quelques-uns en avaient trouvé de quantités assez considérables ; dans un triple cercueil qui n’avait malgré cela pas résisté à l’injure du temps, au milieu d’un « magma » sans nom, un enfant découvrit une boite d’un métal inconnu qu’il apporta à son père, non sans avoir essayé de l’ouvrir avec ses camarades. Son père « bouif » aux ateliers nationaux fit à grande peine sauter la serrure et ne fût pas peu estomaqué de ne trouver qu’un papier. Il le lut, vit qu’il s’agissait de timbres et n’y entendant goutte, mais ayant entendu parler de la valeur considérable des vignettes, le porta au Musée Postal. Ce Musée, qui portait en sous-titre « La Poste à travers les âges, le timbre, sa naissance et sa mort » — nous nous excusons encore une fois de rappeler des choses peu connues — avait comme conservateur un philatéliste érudit, arrière petit neveu d’un directeur de journal philatélique du début du siècle. C’était le plus beau musée postal du monde. Il avait été créé en 1931 par un savant ingénieur des Postes, romancier de grande valeur, qui en avait le premier conçu l’idée et suggéré de demander à l’Allemagne après sa défaite de 1931, la collection du Musée Postal de Berlin. Des journalistes peu documentés avaient à cette époque qualifié cette collection de « Crocodile empaillé » (2) l’assimilant ainsi aux nombreuses cessions, à la quantité « d’ersatz » de toutes sortes dont cette race maligne entre toutes s’était complue à nous gratiner. Pour une fois, nous n’avions pas été trompés, la collection avait une prodigieuse valeur. Avec quel amour, le Conservateur veillait sur elle ! Il lut le document et le porta au Président de sa Fédération des S. P. qui décida qu’il serait lu à la séance solennelle du 6 Décembre. Le document était d’une écriture ferme et nette, il était daté de décembre 1922. Sa lecture se fit au milieu d’un silence qu’on eut qualifié dans le temps de « religieux », un de ces silences d’attention aiguë que les latins appelaient acre silentium (3). Nous ne le ferons suivre pour cette fois d’aucun commentaire.

« Je n’ai pas peur de l’inconnu, écrivait le « de cujus » (4), je sais trop bien qu’il ne peut rien sortir de mauvais des grandes puissances de l’ombre et je me laisserais volontiers aller aux mains endormeuses du destin si tout le connu de la terre ne me retenait par des liens innombrables. Hélas ! nous n’avons rien, nous ne possédons rien, nous ne sommes que des nomades, quelle tristesse de penser que rien n’est à nous et que nous n’emporterons rien ! Les maisons où nous vivons, nos meubles, nos livres, tous les objets familiers qui nous entourent, vivront plus longtemps que nous, les forêts, les fleuves, les champs féconds, les mers et les montagnes vivront des siècles et des siècles et nous serons sous la terre, réduits en cendre à jamais et depuis longtemps. Notre souvenir aura disparu de la mémoire des hommes il y aura longtemps et toutes les choses que nous auront connues vivront encore sans qu’aucune d’elle ait la moindre souvenance de celui qui passa. Tout reste et nous fuyons ! Me suis-je assez apitoyé sur la fragilité des timbres ! Que de fois ai-je tremblé de voir s’effilocher sous mes doigts la trame si délicate des premières figurines de l’âge d’or ! Insondable candeur de l’homme qui se croit le roi d’une création dont il n’est qu’une moisissure éphémère ! Cet Oldenbourg a peut-être des chances de mourir de mort violente sans doute, mais il en a si peu ! Il vit heureux, honoré, comblé de bien-être sous l’édredon d’un album, dans la bibliothèque. De quels soins ne l’ai-je pas entouré !… c’est à peine s’il supporte la lumière du jour, s’il me quittait — peine suprême il est trop beau pour parcourir des destins hasardeux, quelque amateur le recueillerait, lui ferait la vie douce, jusqu’au jour où au gré du destin, il reprendrait sa course aventureuse, mais quelles tièdes retraites en perspective ! Quels havres de tranquillité, avant de devenir la proie de la vieillesse affreuse ! Sa beauté le préserve des entreprises louches, sa richesse le voue au bonheur, nous serions tous plus oubliés qu’un Pharaon de la 14e dynastie, qu’il serait encore choyé, adoré, adulé. Eh bien, je veux que mes timbres m’accompagnent. Mon cercueil sera ouvert en 2022, le cahier qui contient les timbres dont je joins l’énumération est enfermé dans une cassette en coesium, ce métal si dur dont la trace n’était apparue jusqu’à présent que dans la photosphère du soleil et qui a été isolé l’an dernier par mon ami Claude ; chaque timbre est dans une petite enveloppe de verre souple uranié, le temps ne prévaudra pas contre eux. Je ne lèse personne, les miens sont riches et comblés de toutes sortes de biens, je ne me dissimule pas d’ailleurs qu’ils m’ont toujours traité de « vieux timbré », tout le monde me croit un peu « marteau » dans la famille, une douce clairvoyance m’a permis de ne pas me tromper, je laisse ceci au descendant le plus rapproché de ma famille en 2022. Je n’en ai plus pour longtemps, j’ai un cancer de l’estomac depuis plusieurs mois, ma souffrance est parfois telle que je n’ai plus de plaisir à regarder mes vignettes ! J’ai les jambes enflées, mon ami le Dr. Picon a hoché la tête en me découvrant des ganglions sus-claviculaires, il n’a rien dit, mais j’ai compris que l’échéance approche. L’heure a passé, comme disait Balzac, de fumer des cigares enchantés ! « Tout est prêt… Je vais les enfermer, je n’ouvrirai plus la cassette. »

Suivent la liste des raretés qui auraient dû être contenues. De la famille aucune trace, elle était éteinte depuis 1945, une enquête démontra qu’il n’y avait rien d’autre que le document dans la cassette au moment de sa découverte. Tout porte à croire qu’un des parents au courant des intentions du défunt — il y avait pas mal de neveux dans la famille — avait allégé la cassette de son trésor au moment du décès et remit en circulation des timbres plus accoutumés à la douce tiédeur des poêles, à la tendre lumière des loupes qu’à la noire humidité des tombeaux. La Fédération n’a pas manifesté son opinion par des discours, mais elle a voté à l’unanimité une adresse de félicitations au Voleur inconnu.


(1) Loi de 1939, 15 mars — dite du repos bihebdomadaire.
(2) Naturellement, l’ignorance des journalistes de la grande presse n’ayant pas diminué.
(3) Nos écoliers se servent encore aujourd’hui du vocable « acré ».
(4) Personne dont la succession est ouverte.


Source image de la boite : CC Joe Flintham
Source timbres : Mike Davis’ Stamp Page
Oldenburg stamps : un lien ici et source du timbre .
Philatélistes, intéressés par la SF ? Un lien ici.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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