Les pierres fatales

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Tous les dimanches, dans les colonnes d’ArchéoSF, le fameux journaliste Jean Lecoq prend la plume dans la rubrique L’œil de Lecoq !

Le diamant vert vient d’arriver à Londres. Il n’a pas encore de nom, car on l’a trouvé tout dernièrement au Transvaal. Ce n’est que le diamant vert, un diamant tout menu, un diamant minuscule à côté du Cullinom, qui pèse 516 carats, et même du Régent, qui n’en pèse que 136. Le diamant vert ne pesait que cinq carats à l’origine : la taille l’a réduit à un seul, à un pauvre petit carat… Vous avez mieux que cela, n’est-ce pas, Madame, à votre doigt et à chacune de vos oreilles, et vous vous demandez sans doute pourquoi j’attache tant d’importance à l’arrivée de ce diamant-pygmée…
Eh ! bien, Madame, sachez-le, c’est que ce diamant est vert, d’un vert foncé, même, et que des diamants de cette couleur sont excessivement rares ; l’espère en est presque inconnue. Depuis un siècle, c’est le second qu’on trouve… Encore, le premier était-il d’un vert beaucoup plus clair, d’un vert d’eau : c’était presque un diamant blanc.
Et puis, c’est aussi pour une autre raison… Vous n’ignorez pas, Madame, que, dès la plus haute antiquité, les hommes ont attribué aux pierres précieuses des influences diverses. Ils ne se sont pas contentés de leur parler un langage symbolique, ils leur ont accordé tantôt des vertus, tantôt un pouvoir de maléfice ; ils en ont fait tour à tour de bonnes amulettes ou de funestes talismans.
Or, au livre de magie de pierres, le diamant vert est inscrit comme un porte-bonheur. Est-ce pour cela, ou seulement pour sa rareté singulière, que le nouveau diamant a déjà tenté maintes convoitises ?… Je ne sais. Toujours est-il que son propriétaire assure qu’on lui en a offert un demi-million… Et il a refusé de le vendre. Il espère mieux… Avouez qu’une pierre d’un carat qui dépasse le prix d’un demi-million vaut bien qu’on parle d’elle.

 

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Cette croyance à l’influence bénéfique ou maléfique des pierres est, en effet, l’un des préjugés les plus vieux de l’humanité.
Mais bien mieux : les Anciens croyaient même à ce que nous pourrions appeler la « lapidothérapie », l’influence des bijoux sur la santé. Certaines pierres avaient, à ce qu’ils prétendaient, le pouvoir de guérir certaines maladies. Par exemple, pour déshabituer les ivrognes de leur vice, on leur suspendait au cou une améthyste. Il paraît que le remède agissait… en ce temps-là. Du moins Dioscoride l’assure-t-il.
Les pierres avaient toutes, comme les fleurs, leur sens symbolique ; elles possédaient, en outre, chacune leur pouvoir particulier, leur influence sur l’âme ou sur la destinée des personnes entre les mains desquelles se trouvaient.
La cornaline induisait à la mélancolie : l’onyx était également symbole de tristesse. Au contraire, certaines agates rouges avaient la propriété de chasser les pensées mauvaises et les idées noires.
La sardoine faisait naître l’amitié entre hommes et femmes, la sardonyx inspirait la chasteté et la pudeur à qui la portait. C’est une pierre un peu abandonnée de nos jours.
L’œil-de-chat donnait santé, richesse et longue vie ; le jaspe procurait l’éloquence : on l’offrait aux avocats et aux prédicateurs.

 

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Le corail détournait du meurtre, préservait des mauvais génies, éloignait les terreurs paniques, chassait les mauvais rêves et enlevait aux enfants toutes craintes nocturnes… Ce n’est pas tout : il apaisait la tourmente et la fureur des vagues ; et il guérissait, par surcroît, les maladies d’yeux… Que de vertus dans un fragment de polypier !
L’ambre avait également une influence thérapeutique : c’était un remède préventif contre le goitre ; on l’employait aussi contre la surdité aussi que contre l’affaiblissement de la vue.
La croyance populaire, d’ailleurs, attribuait à la plupart des pierres un heureux effet sur la vue. On gardait autrefois, au château de Vériville, dans l’Isère, un diamant qui guérissait la cararacte. De vingt lieues à la ronde, on venait lui demander la vue.
L’aigue-marine apportait l’espérance dans le malheur ; le béryl donnait à la femme le pouvoir de se faire aimer par l’homme de son choix. L’hyacinthe passait pour procurer à qui la possédait tous les honneurs terrestres. La malachite était le symbole de la tranquillité ; elle préservait des procès et donnait le succès dans les affaires.
Le saphir, la topaze étaient aussi des porte-bonheur. Quant au pouvoir de l’opale, il fut, de tout temps assez discuté : tantôt il fut maléfique et tantôt bénéfique.
D’ailleurs, les pierres auxquelles la croyance populaire attachait une influence funeste étaient assez rares. En général, elles ne portaient malheur que par exception. Il est, par exemple, un certain diamant bleu, connu sous le nom de « diamant de Hope », que la tradition accuse de tous les méfaits possibles et imaginables. Mais cela ne veut pas dire que tous les diamants bleus soient des jeteurs de mauvais sorts.
Nous n’avons plus rien à craindre, d’ailleurs, du diamant de Hope, il repose au fond de l’Océan à une telle profondeur qu’on peut être assuré de ne l’en voir jamais sortir. Il a eu, au surplus, une carrière assez longue — beaucoup trop longues, certes, s’il est vrai qu’il peut être tenu responsable de tous les malheurs dont nous allons vous résumer la liste ci-après.
En l’an de grâce 1668, un célèbre voyageur nommé Tavernier rentrait des Indes avec toute une cargaison de merveilles. Il rapportait notamment un certain nombre de diamants du plus bel éclat, trouvés dans les mines de Golconde, et qu’il vendit à Louis XIV pour la somme de trois millions.
Parmi ces diamants se trouvait le diamant bleu.
Or, la légende assure que la pierre fatale commença par porter malheur à l’homme qui l’avait rapportée. Peu de temps après son retour, Tavernier perdit toute ta fortune. Quoique vieux déjà, il se remit en route pour la Perse, fut pris par la fièvre et mourut abandonné de tous en ce pays lointain.
Le roi, cependant, ne garda pas pour lui ce diamant bleu. Il l’offrit à Mme de Montespan. Or, du jour où la favorite se para du joyau fatal, elle commença à perdre la faveur du roi.
Cependant, l’influence funeste du diamant bleu n’est pas encore marqué par des catastrophes. Quelques personnages illustres le portent, sans dommages. Louis XIV fait monter la pierre dans un chaton qu’il met à son jabot. Le régent Philippe d’Orléans fait de même. Louis XV, en 1749, commande au bijoutier Jacquemin une décoration de la Toison d’Or si chargée de joyaux qu’elle fut, lors de l’inventaire de 1791, estimée trois millions trois cent quatre-vingt-quatorze livres.
Le diamant bleu fut la pierre principale qui orna cette Toison d’Or. Le roi la porta pendant tout son règne sans que la pierre lui eût porté de graves malheurs.
Mais l’ère des influences mauvaises va s’ouvrir. Marie-Antoinette séduite par la beauté de la pierre, la fit détacher de la Toison d’Or et la porta. Même, on assure que la princesse de Lamballe, trouvant le diamant fort beau, demande à la reine de le lui prêter et s’en para quelquefois. Or, Marie-Antoinette périt sur l’échafaud, et la princesse de Lamballe fut massacrée par la populace révolutionnaire.
En 1792, les joyaux de la couronne, transportés au Garde-Meuble de la rue Saint-Florentin, tentèrent une bande de cambrioleurs. Les plus belles pièces disparurent dans la nuit du 16 au 17 septembre. Le diamant bleu était parmi les bijoux volés. Il tomba entre les mains d’un recéleur qui l’emporta en Angleterre.
À cette époque, et pendant près de quarante ans, on perd la trace de la pierre fatale. On la retrouve ensuite chez un diamantaire d’Amsterdam, qui l’a achetée pour la retailler. Ce négociant, nommé Fals, a un fils, gredin de la pire espèce, qui, un beau jour, vole à son père les plus belles pièces de sa collection et s’enfuit. Le père Fals meurt de chagrin ; et le fils, traqué par la police, n’a d’autre ressource que de se suicider.
La pierre arrive alors, on ne sait comment, entre les mains d’un pauvre diable de Marseillais, nommé Beaulieu, qui meurt de faim avec cette richesse dans sa poche. Elle échoit ensuite à un Juif, nommé Daniel Eliason, lequel, en 1830, la revend au collectionneur Henry-Thomas Hope, dont la famille, par une immunité singulière, la garde sans inconvénient jusqu’en 1901.
On pourrait croire qu’elle a perdu définitivement sa fatale influence : il n’en est rien. Celle-ci, au contraire, va se manifester avec plus de cruauté que jamais.
Le diamant passe successivement entre les mains d’un joaillier de New-York, puis d’un courtier français, pour arriver en la possession d’un prince russe. Celui-ci l’offre à une artiste des Folies-Bergère qu’il tue d’un coup de revolver le premier soir qu’elle le porte.
Le propriétaire suivant, un joaillier grec, du nom de Montharides, tombe dans un précipice avec sa femme et ses deux enfants.
Le diamant est alors rapporté à Paris et acheté au moins de mai 1908 pour le compte de la cour ottomane.
Abd-ul-Hamid, le « sultan rouge », le confie pour le faire polir, à un certain Ibn-Sabir. Cet homme, accusé faussement d’avoir voulu voler le joyaux fameux, est bâtonné et jeté en prison. Successivement, deux eunuques sont chargés de veiller sur le diamant : un matin, on trouve le premier étranglé ; le second est pendu par la foule pendant les troubles de Constantinople. Bientôt, le sultan lui-même est détrôné et envoyé en exil.
Un riche marchand turc, M. Habib, achète le diamant. Il part pour un voyage en Extrême-Orient et périt dans un naufrage près de Singapour.
On crut même alors que le diamant bleu avait disparu avec son propriétaire dans le naufrage où celui-ci avait péri. Mais il n’en était rien. La pierre était demeurée en France, où M. Habib l’avait expédiée avant son départ.
En janvier 1912, enfin, elle fut achetée par un milliardaire américain pour la somme de 1.500.000 francs.
Le 10 avril, elle était transportée à Cherbourg et remise à bord du magnifique paquebot anglais Titanic, de la White Star Line, qui parti de Southampton, relâchait un instant dans la grande rade française avant de poursuivre sa route vers New-York.
Or, on sait comment, à la hauteur de Terre-Neuve, le gigantesque palais flottant de ces formidables icebergs qui, chaque année, à pareille époque, descendent des régions polaires pour aller se fondre dans les mers tempérées, et constituent pour les navires le plus terrible des dangers.
C’était le premier voyage du Titanic ; ce fut le dernier. Sous le heurt de la masse de glace, l’énorme vaisseau, qui comptait 390 mètres de longueur, déplaçait plus de 60.000 tonnes, avait coûté près de 50 millions et portait à son bord environ 3.000 personnes — la population d’une ville — fut éventré comme une simple coquille de noix et coula en quelques instants.
Le diamant bleu avait été englouti avec lui. Et, comme bien vous pensez, les gens superstitieux ne manquèrent pas d’affirmer que, sans sa présence à bord du Titanic, le vaisseau eût franchi sans encombre les brouillards de Terre-Neuve et certainement échappé aux assauts des icebergs flottants.
Telle est l’histoire tragique du diamant de Hope. Mais ce n’est pas là toute l’histoire des pierres fatales. Maints autres diamants ont été accusés de porter malheur.

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Le premier diamant taillé, le Sancy, notamment. On sait que Charles-le-Téméraire le portait sur lui quand il fut tué à la bataille de Nancy. Plus tard, un serviteur auquel le sieur de Sancy l’avait confié, fut assassiné par des brigands. Henriette de France, femme de Charles Ier d’Angleterre, dont la vie fut une longue suite d’infortunes, posséda le Sancy. N’est-ce pas à lui qu’elle dut tous ses malheurs ?
Le Sancy, cependant, semble avoir perdu son influence funeste. Depuis un siècle, il n’a pas fait parler de lui. On ne sait pas même exactement où il se trouve aujourd’hui.
Le fameux Kohinoor n’avait pas meilleure réputation. Il passait pour faire mourir tragiquement tous ses possesseurs. De fait, les grands-mogols auxquels il appartint tout d’abord eurent toutes sortes de malheurs ; il passa ensuite en Perse, puis vint entre les mains du roi de Lahore qui, il y a une soixantaine d’années, l’offrit à la reine Victoria. Mais son fils Edouard VII, en dépit de la mauvaise réputation du diamant, le fit enchâsser dans le diadème que portait la reine Alexandra le jour du sacre.
Depuis lors, Kohinoor n’a plus causé la moindre catastrophe : le mauvais sort était rompu.
Pour annihiler la funeste influence des pierres qui passent pour maléfiques, le mieux est de ne pas y croire, apparemment.

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Jean LECOQ, Le Petit Journal illustré, 27 avril 1924

Evalyn Walsch McLean portant le diamant Hope.
Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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