Le Conte futur, Paul Adam (1893) — Partie 2

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II

 

Les soldats attachent des lampions à des mâts le long des chemins de ronde. On hisse des drapeaux pleins de noms de victoire. Les vétérans agacent les singes rapportés d’Asie par les troupes du commandant de Chaclos qui fêtent, ce soir-là, leurs succès aux pays d’Orient. Le fort contient mille animaux singuliers, des chiens dépourvus de tout poil, des bouquetins apprivoisés, des perruches loquaces habiles à réciter les poèmes des barbares. On a construit des trophées avec des armes étranges, des sortes de faux dentelées, des sabres courbes couverts de damasquinures, des cuirasses de fer et de laque. Les lunes et les dragons féeriques des étendards conquis flottent sur les arcs de triomphe en branches de sapin. Les chants patriotiques sonnent dans les cantines pleines de monde ; et les papiers peints des lanternes dansent au vent.

Chez le colonel, on achève le dessert. Comme la nuit se prépare à luire de tous ses astres, les fenêtres s’ouvrent… Les deux sœurs viennent sur le balcon pour assister au ciel. En bas, on a ouvert les fenêtres aussi dans la salle des invités où dînent les adjudants… Aidés par le vin, ils content leurs exploits. Une brave rumeur de gaieté éclate là, pour se propager ensuite par tout le fort, entre les ifs de feu, les lumières tricolores des lanternes, et les lampions des cantines…

Plus bas, la musique prélude… et puis les cuivres donnent l’essor aux sons. Ils s’épandent vers le cours du fleuve qui chatoie dans les ombres…

Francine et Philomène se sont accoudées. La plus jeune des sœurs retient le commandant par son babil… Philomène murmure vers Philippe :

— Puisque je ne saurais avoir de l’amour, puisque nul jamais ne possèdera mon âme entière, que vous importe ?… Hors du monde et hors des hommes, seule ici, parmi ce misérable peuple en livrée de guerre, je me suis créé une vie seconde toute d’idées folles et magnifiques. Je m’y suis retirée pour toujours. Rien ne me touchera plus des choses humaines, — que superficiellement et selon le décor de l’existence.

— La gloire du commandant vous a touchée.

— Certainement je l’aime moins que je ne vous aime ; oui, moins. Mais lui n’essaiera pas de pénétrer mon âme intime, de posséder au delà de ce que je lui donnerai de moi.

— Votre corps…

— Voilà où votre jeunesse se déclare et où elle m’effraie… Qu’est-ce, le corps ? Moins que rien. Je ne méconnais cependant pas ma beauté. Je prétends, toutefois, ne pas devenir, pour l’imprudente ardeur de votre âge, un seul instrument de joies… Cela m’outragerait.

— Laissons… et dites-moi, Philomène… Vous croyez-vous à jamais incapable, soit d’une compassion, soit d’une admiration telles que vous consentiez au sacrifice de votre orgueil intellectuel et à vous absorber en celui-là…

— Par compassion… qui sait ! Par admiration… oui. Mais pour que je l’admire jusque l’adorer… quel héros inouï il me faudrait connaître !

— Simplement celui dont les actes réaliseront le rêve de votre âme.

— Je ne le chérirai donc que mort… Car quiconque annonce aux hommes une foi nouvelle et agit afin de convertir, quiconque veut offrir, pareil au Christ, l’exemple vivant de la doctrine, celui-là encourt jusque la mort, la haine des hommes. Et il doit tenter le sacrifice pour le sacrifice, ignorant la consolation même de le savoir utile au rachat du monde. Il lui faut aimer le sacrifice en lui-même, sans appât de gloire, pour la seule beauté de mourir inutilement… Mais vous ne comprenez pas.

— Je comprendrai, si vous m’initiez à vous.

Le silence des musiques qui cessèrent alors interrompit leur propos. Dans le calme subit de l’air, on entendit les vantardises des adjudants.

« Ah ! ah ! nous autres, pendant la campagne de l’Indus, nous mettions nos Asiatiques au bûcher, les pieds en avant ; et on les poussait dans le feu à mesure que le bout se consumait… Quels gaillards. Ils grimaçaient laidement, mais ils ne criaient pas… — Chez nous, dans la Légion, on leur coupait d’abord les tendons du pied avec un canif… — En Éthiopie, nous menions nos prisonniers par vingt au fond des grottes. Devant, on allumait du bois vert, et ils éternuaient leur vie dans la fumée… Tu te le rappelles, Firmin ?

« Quand le général nous eut interdit de dépenser la poudre à fusiller les Chinois, on les empilait dans les fosses des rizières et on cassait les têtes à coups de crosse de peur de fausser les baïonnettes… Leurs crânes sortaient en rangs d’oignons… Le premier m’a fait de la peine… si jeune, n’est-ce pas, avec de beaux yeux orientaux qui imploraient… Quoi ! la guerre, c’est la guerre. On ne pouvait les emmener en avant, ni les laisser derrière la colonne… — Et puis, quand on entrait dans leurs villages, trouvait-on pas, piquées sur des bambous, les têtes des camarades surpris aux avant-postes ? Ça ressemblait même aux doubles files des lampadaires sur les boulevards de la ville. Seulement, les yeux des pauvres diables n’éclairaient plus guère. — Tout ça, mes vieux bougres, ça ne vaut pas encore le coup du commandant de Chaclos — Ah ! Dieu de Dieu ! mes enfants, j’y étais : quelle marmelade ! Moi-même ai posé la cartouche sous la pile du pont… On les a laissés s’engager, et quand ils y furent en bon nombre… le commandant poussa le bouton de la batterie électrique… Vlan ! Le paquet a sauté !

« On retrouvait des doigts, des nez qui se promenaient tout seuls à plus de deux cents mètres, et des yeux collés contre les arbres, entre les morceaux de cervelle et des bouts de nerfs… et ces yeux-là vous regardaient… C’était effrayant, mon cher, effrayant !… Du coup, ils battirent en retraite, les survivants. Nous eûmes sans peine leurs positions… et nous voilà ici, victorieux, le verre à la main… On dresse des arcs de triomphe. Le commandant a eu sa croix… Vive la guerre donc !… quand on en revient… »

… Francine qui tenait en ses mains une touffe de primevères, les laissa soudain tomber… et elle se passa les paumes sur les tempes comme pour dissiper un cauchemar… Sans doute ne vit-elle pas le geste de M. de Chaclos relevant les corolles éparses afin de les lui remettre, car elle s’enfuit aussitôt ; et, avant qu’elle eût gagné la porte, elle s’abattit contre le sol avec des cris affreux, secouée par la convulsion des nerfs.

Durant la maladie qui suivit cette crise, la fillette subit des hallucinations sinistres. Elle voyait dans la fièvre se tracer en images tangibles les souvenirs de guerre contés par les adjudants. On dut écarter d’elle tout l’appareil militaire ; les uniformes, les armes, les gravures signalant la bravoure historique. Le son lointain du tambour suffisait pour l’évocation sanglante ; et c’était une chose horrible. Elle se dressait menue, hagarde, les mains ouvertes et tendues pour repousser la hideur du rêve… « Oh ! disait-elle, que de pauvres vies tranchées… Le fleuve de sang saute les digues… Les têtes roulent comme des boules… Les doigts se crispent sur le sabre qui les coupe… Oh ! les yeux des mourants… les yeux ! les yeux ! les yeux !… Le sang monte, monte… Il est à ma bouche… pouah !… il m’étrangle… je ne veux pas… » Et elle retombait dans des crises…

Le mariage de Philomène se trouva retardé par l’état très grave de la petite sœur… Elle ne la quitta plus. Son affection se fit même plus fervente pour l’être que tous maudissaient. Le colonel entrait dans de grandes fureurs où il souhaitait la mort de cette triste enfant. Les officiers de son entourage, bien qu’ils affectassent de l’indulgence et de la pitié, parlaient sans aisance de ce délire qui flétrissait leur gloire.

D’ailleurs, la légende de la petite prophétesse avait bientôt visité les imaginations des soldats ; et ils en causaient tout bas dans les chambrées, avant le couvre-feu. Leurs courages allaient mollir. Dans les rangs, à deux reprises, des recrues se révoltèrent contre les commandements ; et on murmurait que l’heure viendrait bientôt où les hommes cesseraient d’apprendre l’art de tuer. On fondrait les canons pour fabriquer des charrues. La fraternité universelle ne tarderait plus à s’épanouir.

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La suite au prochain épisode…

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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