L’inondation du métropolitain — Paul Vibert (1908)

Categories Les textes courts d’ArchéoSF

L’INONDATION DU MÉTROPOLITAIN
Comment la catastrophe se produira
18.319 VICTIMES — HORRIBLES DÉTAILS
in Pour lire en traîneau : nouvelles entraînantes,
éditions Berger-Levrault , 1908

 

Je me trouvais dernièrement en soirée dans une maison amie avec l’ex-célèbre Melle Couesdon qui était inspirée, comme chacun sait, par l’ange Gabriel. Et comme je lui marquais en riant ma profonde incrédulité, elle me répondit tranquillement :
— Tout ce que vous voudrez, mais mettez-moi à l’épreuve et vous verrez que vous serez bien vite convaincu. Ainsi tenez, par exemple, voici déjà de longues années que vous écrivez régulièrement une chronique fantaisiste, chaque semaine, à l’Ouest Républicain et au Glaneur Savenaisien ; eh bien, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous dicter celle que vous serez obligé d’écrire le 11 mars 1927 pour rendre compte de la dernière et terrible catastrophe parisienne, l’inondation du Métropolitain, 18.319 victimes, les épouvantables détails, etc., etc.
— Je ne demande pas mieux, mais je vous ferais remarquer qu’en 1927 j’aurai déjà soixante-seize ans et rien ne prouve que j’irai jusque-là et, si même je ne suis pas mort, que je pourrai encore écrire des chroniques, surtout fantaisistes, pour le Glaneur et l’Ouest Républicain.
— Pardon, pas de bêtise, vous savez bien que Mme de Thèbes vous a déclaré à vous-même que vous aviez la ligne de longue vie ; quant aux chroniques fantaisistes, vous en ferez jusqu’à votre dernier soupir, car vous êtes trop Parisien pour pouvoir jamais y renoncer.
— J’en accepte l’augure et vraiment pour une fois, savez-vous, au lendemain de la campagne électorale, j’ai bien le droit de me reposer un peu. Ça y est donc, dictez, je vous écoute.
Et la célèbre pythonisse commença incontinent à me dicter de la sorte :

« Paris, le 11 mars 1927
, à 10 heures 54 minutes du soir.

« C’est avec une plume trempée dans mes larmes que je vous adresse à la hâte cette chronique qui, pour une fois, hélas n’a rien de fantaisiste.
« Paris est en deuil, Paris pleure 18.319 de ses enfants, sans compter ceux qui étaient en espérance. Voilà comment la catastrophe s’est produite ce matin sur le coup de 8 h44, très exactement, sur la ligne de la Porte Maillot à Vincennes, la première qui a été créée et ouverte au commencement de 1900, pour l’Exposition universelle, comme s’en souviennent les personnes d’un certain âge.
« Les trains étaient bondés dans les deux sens, parce que tout le monde voulait profiter des aller et retour avant le coup de neuf heures et puis parce que des milliers d’Anglais, en avance, se trouvaient dans les wagons pour aller visiter avant la lettre — pardon, avant la feuille — le marronnier du 20 mars dans le jardin des Tuileries.
« Donc à cette heure précise, ce matin, comme un train venait de franchir le tunnel profond sous le grand égout collecteur ou collectionneur, comme il vous plaira, du Châtelet, ce dernier, sous une forte poussée d’eau provoquée par les giboulées de mars s’effondra dans le tunnel du Métro, l’inondant absolument d’eau dans les deux sens, avec une violence rare. Par une fatalité inouïe et qui ne peut s’expliquer vraiment que par le contre-coup et l’ébranlement général, quinze secondes plus tard, le tunnel qui passe sous le grand égout de la place de la Concorde s’effondrait de même et alors les eaux mariées et furieuses des deux collecteurs s’élancèrent par les deux bouts.
« Du côté de la Bastille, une partie s’écoula dans le canal et une partie seule poursuivit sa route atténuée sur la gare de Lyon ; mais de l’autre côté, sous la poussée furieuse et faisant siphon, les eaux remontèrent à l’Étoile, descendirent en cascade le long de la ligne de la Nation, jusqu’à l’embranchement de l’Avenue de Villiers et là, retombant encore en nouvelle cascade, allèrent s’engouffrer avec un bruit d’enfer dans les trois étages de la gare centrale de la Place de l’Opéra.
« Ce fut tout à la fois un spectacle grandiose et terrifiant et, d’après les manquants, l’on peut estimer que l’eau, dans un coup de folie, avait dû faire un nombre incalculable de victimes que l’on évaluait à 18.319, sans compter, etc. je l’ai déjà dit.
« Le préfet de police, M. Onésime Lépinette, était sur les lieux partout à la fois et tout le monde perdait la tête.
« Enfin l’on finit par trouver le célèbre oculiste Galetbrousky qui parvint à aveugler les deux trous des grands égouts du Châtelet et de la Concorde et les pompiers se mirent en devoir, aidés de 24 régiments de pontonniers et de 31 régiments du génie, d’épuiser l’eau qui avait ainsi rempli tout le système métropolitain en moins de quarante minutes.
« Tout d’abord les premiers pompiers les plus braves et les mieux outillés, transformés en scaphandriers, s’enfoncèrent résolument dans le bouillon de culture qui remplissait les tunnels du métropolitain. Ce fut un moment solennel de suprême angoisse. En ce moment l’on eut entendu battre le cœur des quatre millions de Parisiens, en y comprenant la banlieue et le brave préfet de police lui-même, Onésime Lépinette, éternuait bruyamment pour cacher son émotion.
« Cependant au bout de dix minutes, les pompiers revinrent joyeux ramenant avec eux une vingtaine de personnes, trempées jusqu’aux os, mais point mortes, puisqu’elles claquaient des dents et demandaient à cor et à cri de l’eau de Cologne !
« Alors les pompiers, débarrassés de leur casque-hublot, déclarèrent qu’il y avait peut-être moins de mal qu’on l’avait cru tout d’abord, attendu que l’eau s’était écoulée et étendue partout dans les tunnels, qu’il y en avait à peine cinquante centimètres de haut et que la première émotion passée, si le public était resté dans les wagons, une grande partie avait dû conserver la vie.
« Du reste l’on entendait partout des cris, des appels au secours et il semblait que l’on barbotait là-dedans comme dans une mare aux canards. Malheureusement la force de l’eau avait coupé tous les fils et il faisait nuit comme dans un four.
« Forts de ces indications, les hommes des 24 régiments de pontonniers et des 31 régiments du génie, renforcés de toutes les brigades d’égoutiers de la ville de Paris, se plongèrent dans le gouffre, à visage découvert, simplement avec une lampe à leur chapeau et au bout de trois heures de travail ils avaient sauvé 18.322 personnes, soit, 3 de plus que le chiffre des disparus, car, comme il fallait s’y attendre, trois femmes, sous le coup de la peur et ramenées à la lumière, mirent au monde trois nouveaux Moïse.
« Au fond il y avait moins de mal que l’on pouvait tout d’abord le supposer, mais cependant ce ne fut qu’à la nuit tombante, avant le dîner, que la population parisienne fut tout à fait rassurée, et cela, après avoir passé des heures d’angoisse terrible. »
Alors, s’interrompant, Melle Couesdon me dit :
« Que pensez-vous de cette chronique ? Est-ce que je sais prédire l’avenir oui ou non ? Mais ce n’est pas fini ; continuez à écrire sous ma dictée :
« — S’il n’y eut pas de victime, il y eut du moins des milliers de malheureux, atteints de rhumatismes pour le restant de leurs jours et, quel que soit leur sexe, qui doivent se trouver fort inquiets de cet état de choses. Heureusement qu’en s’adressant à la pharmacie…
— Pardon, mais c’est une réclame ça.
Je ne marche pas, j’ai les pieds nickelés et le salon tout entier se tournant contre moi et file huant, s’écria :
— Vous ne saurez jamais faire du journalisme de votre vie ! »
Et c’est alors que je compris que l’on m’avait fait écrire cette chronique simplement pour lancer la dernière spécialité à la mode. Et, après cela, allez donc vous étonner de la décadence de la littérature. C’est triste, profondément triste, et les honnêtes gens comme moi sont traités d’imbéciles.

 

Image : source Cparama

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

Un commentaire sur “L’inondation du métropolitain — Paul Vibert (1908)

Laisser un commentaire