Oh ! Jouvence ! — Pontarcy (1898)

Categories À la une, Les textes courts d’ArchéoSF

– Virus de chien ou virus de lapin ? demanda l’illustre Triplane, la seringue à la main. Que choisissez-vous ?
Chaponnet se recueillit pendant quelques secondes, cherchant à se remémorer de façon limpide et complète les avantages respectifs de l’une et l’autre méthode et à en déduire les résultats probables au mieux de ses intérêts personnels, c’est-à-dire de la satisfaction de ses goûts.
« Solidité, énergie, résistance », voilà, lui avait dit le docteur, les qualités inhérentes aux toutous.
« Pétulance, insatiabilité », lui promettait d’autre part la moelle du rongeur.
Des deux côtés, vraiment, rien n’était à dédaigner.
Et Chaponnet restait perplexe.
Timidement, il leva pourtant les yeux vers le dispensateur de la jeunesse, de la vie nouvelle qui allait lui être infusée.
– Et… panaché ? serait-ce possible ?
– Si vous voulez… Mais c’est vingt francs de plus.
– Bigre !… ça fait trois louis.
– C’est vrai ! Mais il y a le mélange à préparer.
« Et puis, pensez-y donc, mon ami : insatiabilité… résistance !… La combinaison, en votre faveur, de deux forces normalement contraires et appelées à se détruire !… Un perpétuel recommencement non décrit par Bourget et que la science met à la disposition de votre sénilité aveulie.
« La volupté de la récidive !…
– Ça va ! Marchez ! s’écria Chaponnet conquis… J’y vais de mes trois louis.
Et, tandis que le praticien terminait ses derniers préparatifs, anxieux, tout secoué d’émotion, le patient supputait que ce n’était pas acheter encore trop cher la faculté de rééditer son passé capiteux.
La récidive !!
Ah ! certes, il l’avait autrefois connue et pratiquée sur la plus grande échelle… et sur un nombre incommensurable de sommiers, alors que, simple débutant dans l’honorable carrière de commis voyageur, il voguait de ville en ville, trimballant, dans sa botte à coins de cuivre, des échantillons de moutarde diaphane, de clous de girofle et de cannelle.
Fichtre ! à cette époque-là, on n’aurait pas eu à lui poser cette question :
– Virus de chien ou virus de lapin ?
Les petites bonnes d’auberges en savaient – en avaient su – quelque chose… Car, maintenant, elles aussi, sans doute, devaient être passablement défraîchies… et rafraîchies.
– Enfin, que voulez-vous ? on ne peut pas avoir été et être.
À son existence nomade il avait donné pour devise : courte et bonne. Et, à vrai dire, les épices conservant il avait réussi à se maintenir, pendant de longues années, dans d’honorables performances.
Puis, un beau jour, lassé de courir, il s’était marié, espérant trouver dans l’union légitime le repos bien gagné auquel semblaient lui donner droit ses campagnes.
Hélas ! il était tombé sur un volcan.
Mme Chaponnet, – en sa qualité de méridionale – possédait un de ces tempéraments sur lesquels le bromure joue l’effet de la cantharide.
Et, travaillé ainsi à la chambrière, aimé à grandes guides, le pauvre Chaponnet, vidé comme un budget, avait donné son rush final.
Maintenant il renâclait lamentablement à la côte, fourbu, haletant entre les brancards.
– Vous m’annonciez du poivre de Cayenne, lui avait dit un jour son impitoyable épouse, …vous m’apportez du son.
Et, cinglante comme un « Perpignan », elle avait ajouté :
– Je vous laisse huit jours pour… prendre une décision.
« Au bout de ce laps de temps… vous me comprenez.
« Je ne me suis pas mariée pour manger des meringues.

– Êtes-vous prêt ? mon cher monsieur, demanda le docteur Triplane, qui revenait de son laboratoire.
Pour toute réponse, Chaponnet tendit ses reins. L’émotion lui coupait la parole.
Une épingle qui lui pénétrait sous la peau. Une légère sensation de brûlure. Et ce fut tout.
Mais alors il se sentit en proie à une sorte d’éblouissement. Une étrange chaleur lui montait au cerveau ; puis, se répandant par tout le corps, lui faisait frétiller le système nerveux tout entier.
Et son cœur vibrait plus vite. Et son pouls battait la chamade, tandis que dans ses yeux émerillonnés passaient d’étranges lueurs de grivoiserie à l’épave.
Il avait vingt-cinq ans.
– Pourvu que ça dure, docteur ! s’écria-t-il.
– Soyez tranquille, ça durera.
« En attendant, allez faire une bonne promenade, en plein air, au bois de Boulogne. Et dans quelques jours vous viendrez me donner des nouvelles de Mme Chaponnet.
Suivant le conseil du savant, Chaponnet, le jeune vieillard, s’était dirigé vers le Bois.
Et voilà que, de loin, à travers l’air léger de cette journée printanière, les flonflons de la fête de Neuilly lui apportaient comme un renouveau du bon temps d’autrefois.
– Ça serait tout de même plus gai que d’écouter des merles aux portes du Pré-Catelan, se dit-il.
Il longea la foire, regardant les baraques, lorgnant les petites femmes, jouant de la prunelle en faveur des trottins qui riaient aux yeux de braise de ce vieux polisson, à l’air cossu.
– Qui veut le caleçon ?
« Il s’agit de tomber le géant noir… le Rempart du Congo. Abdou ben Rouflakett… ex-chef des carabiniers de la garde du Dahomey.
« Ce sera une gloire peu commune, messieurs, que de le vaincre. Jamais Abdou ben Rouflakett n’a encore été tombé !…
« À qui le caleçon, messieurs et mesdames ! A qui le caleçon ?
Personne ne répondait.
La haute stature et la protubérante musculature du géant noir donnaient à réfléchir aux amateurs.
Personne ne relevait le défi.
– À qui le caleçon ? messieurs, mesdames ! Voyons un homme qui aura de la poigne au cœur !
– À moi !
Les plus proches se retournèrent ; les plus éloignés se hissèrent sur leurs voisins. D’où venait cette voix glapissante ?
Et lorsque Chaponnet grimpa l’escalier de la baraque ce ne fut plus qu’un cri :
– C’est un fou !
– Pauvre vieux gâteux !
Tandis que le nègre, du haut de sa monstrueuse corpulence, laissait tomber sur ce ridicule adversaire un sourire de mépris.
Mais cinq minutes de silence n’avaient pas plané sur la foule que, de l’autre côté de la toile, éclatait un tonnerre d’applaudissements, de cris d’ovations.
Et la ruée des spectateurs se précipitait sur l’escalier de la baraque, saluant de ses hourras, portant presque en triomphe le débile vieillard, hué par tous un instant plus tôt.
– C’est lui !… c’est lui !… Il a tombé le nègre !… Qui s’en serait douté à le voir ?…
– Quel gaillard, ma chère !… Il n’y a encore que les vieux, voyez-vous, les godelureaux d’aujourd’hui ! Phutt ! ça tombe par terre !…
Un journaliste – il y en a partout et toujours – voulut l’interviewer.
– Soixante cinq ans, grommela Chaponnet, que cet incongru assommait de ses questions… de l’hygiène… Voilà cent sous… Et, fichez-moi la paix.
Il essaya de gagner l’escalier.
La nuit tombait.
– Je t’aime, murmura dans l’ombre une voix douce, flottant jusqu’à lui à travers de pénétrants parfums.
Stupéfait, il se retourna, ne voyant dans le crépuscule qu’un amas de dentelles.
La voix reprit :
– Je t’aime… Je suis une femme du monde… Ça se voit, n’est-ce pas ?…
« J’ai applaudi à ton triomphe !… Tu es beau, tu es fort… Suis-moi !
Comme son interlocutrice fendait adroitement la foule, Chaponnet s’empressa de voguer dans son sillage.
Cependant, à l’ivresse de triomphe qui chatouillait flatteusement son amour-propre, un embryon de remords se mêlait.
– Et ta femme !… Et Mme Chaponnet !…
Mais le larron d’amour secoua les épaules.
Mme Chaponnet !… Eh ! elle n’y perdrait rien… Insatiabilité !… résistance !…
Eh bien, alors !… N’était-ce pas l’heure de l’apéritif.

– Alors, comme ça, vous m’avez aimé tout de suite ? disait Chaponnet, installé maintenant en face de son élégante compagne, en un cabinet de cabaret à la mode, en face d’un menu délicat.
– Tout de suite, répondit-elle, la voix ronronnante, l’œil lascif.
– Ça ne m’étonne pas… J’y suis fait.
– Tu te nommes Capoul ?…
Surpris, Chaponnet la regarda.
– Non, fit-il, non… Pourquoi ?
Au fond, la dame, avec l’éloignement de la lutte et de l’arène triomphale, sentait ses nerfs se détendre et son emballement se calmer.
Ce vieux goujat, à l’œil de faune, et qui goinfrait comme un roulier, la dégoûtait profondément.
Et, quel que fût son monde, elle était habituée à des allures plus délicates.
Repu, Chaponnet crut le moment venu de faire vibrer les cordes amoureuses.
Mais voilà qu’un trouble étrange l’étreignit tout à coup.
Inconsciemment, il s’était mis à quatre pattes sous les yeux ahuris de sa compagne.
Et entremêlant ses bizarres démonstrations de petits jappements joyeux, il paraissait vouloir jouer avec le froufrou de ses dessous, à la façon dont les jeunes chiens s’essayent les dents sur une guenille.
Mal préparée à ces tendresses inusitées, la dame eut peur et se précipita sur le bouton d’appel.
– Mais ce n’est rien, voyez, belle dame… put dire à temps Chaponnet revenu à son incarnation normale.
Ce n’est rien. N’ayez aucune crainte… Le chien m’est remonté, voilà tout.
– Le chien !… murmura la pauvre femme blêmissant de terreur.
« Cet homme a été mordu par un chien enragé !… Mon Dieu ! je suis perdue !
Mais Chaponnet essayait de la réconforter.
– Soyez sans crainte… je n’ai été mordu que par une seringue…
La dame roulait des yeux hagards…
– C’était un fou !
– Oui, continuait Chaponnet, cherchant à se montrer spirituel… ; par une seringue !… Elle est bien bonne, n’est-ce pas ?
« Et vous avez vu le toutou… Vous allez voir maintenant le lapin.
La dame, à ce seul mot, faillit s’évanouir.
C’était bien une femme du monde.
Du reste, elle n’en eut pas le temps.
Sans le vouloir, sous l’impulsion réflexe de la terreur, elle avait imprimé au bouton électrique une pression suffisante pour faire vibrer le timbre de la caisse.
Et, derrière la porte subitement entrebâillée, le visage glabre du garçon apparaissait, questionnant :
– Monsieur a demandé l’addition ?
Chaponnet roula des yeux terribles.
Et avant que les deux spectateurs de la scène eussent pu se rendre compte de ses projets, il avait ouvert la fenêtre… en avait enjambé l’appui. Et maintenant, il détalait le long du boulevard comme s’il avait senti vingt bassets à ses trousses.
…Madame avait vu le lapin.

*

*        *

Pontarcy, « Oh ! Jouvence ! », La Petite caricature : journal de contes joyeux, n°3, première année, 5 avril 1898

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

Laisser un commentaire