Que nous réserve la révolution de demain ? — Émile Pouget, 1909 (Partie 5)

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Après avoir promené la Révolution de la ville à la campagne, où il nous la montre installant d’emblée et partout le bien-être, M. Emile POUGET, ancien secrétaire-adjoint de la C. G. T. peut bien nous expliquer comment— l’homme étant nécessairement parfait, honnête, laborieux, affranchi de tous mauvais instincts, dès qu’il cesse d’être corrompu par les injustices sociales — le monde est devenu soudain le paradis terrestre. Nous ne nous pardonnerions pas de priver nos lecteurs d’un panorama aussi enivrant. [note de l’éditeur]

LA TROISIÈME ÉTAPE

L’ère de bien-être

À Paris, dès que l’État centralisé, militarisé, expression du droit romain et césarien eût été renversé, les vainqueurs entravèrent la reconstitution de nouvelles formes gouvernementales. Pour cette œuvre de préservation, la force révolutionnaire était efficace ; par contre, il lui était difficile de prétendre imposer les conditions de la réorganisation sociale. Si elle l’eût tenté, elle n’eût fait que substituer au gouvernement jeté bas une dictature de classe qui, quoique animée des meilleures intentions, fût finalement devenue oppressive.

Ce péril fut évité. Après avoir déblayé le terrain de toutes les superfétations politiques, la force révolutionnaire, qui était matérialisée par les comités de grève, la Bourse du Travail et la C.G.T., laissa les intéressés réaliser eux-mêmes les conditions de la vie nouvelle. Il était logique qu’il en soit ainsi : les créations sociales ne sont pas œuvres d’autorité et ce n’est pas par la force qu’on peut faire le bonheur des gens.

Un moment, pourtant, on put redouter cette reconstitution gouvernementale. La toute-puissance et l’omniscience de l’État avaient si longtemps pesé sur les cerveaux que, très loyalement et de très bonne foi, de nombreux socialistes avaient caressé le rêve d’une prise de possession du pouvoir, de manière à opérer la transformation sociale à coups de lois et de décrets. Ceux-là eussent, avec joie, continué la tradition et substitué au pouvoir renversé un gouvernement provisoire. Un personnel était tout prêt, tout indiqué pour recueillir la succession : les parlementaires de l’opposition.

Cette tentative fut contrariée. L’imprégnation syndicaliste était d’ailleurs trop profonde pour que cette dérivation étatiste pût endiguer le courant révolutionnaire. Dans les esprits s’était trop fortement ancrée la notion de la souveraineté corporative, de la capacité d’organisation et de direction que recelait le syndicat, pour que le fédéralisme économique ne triomphât pas.

L’incapacité administrative de l’État avait été si notoire que la gestion autonome des groupes intéressés fut acceptée comme la seule solution plausible. La transformation des anciens services publics fut facilitée par leur forme même ; il n’y eut qu’une préoccupation, les adapter aux besoins pour lesquels ils étaient créés de manière à obtenir le maximum de rendement avec le moindre effort.

Ce qui se passa pour le service des postes, des télégraphes et des téléphones, se renouvela pour d’autres services. Dès que le gouvernement eût été annihilé, les postiers se préoccupèrent de rétablir les communications. Une commission de révision administrative fut nommée par eux, avec mission de procéder à l’épuration du personnel. Les chefs incapables, parasitaires, furent balayés ; après quoi, cette commission, s’inspirant de toutes les indications qui lui parvinrent, procéda à une réorganisation qui substitua la compétence, à l’autorité. Les ingénieurs, les spécialistes, les administrateurs et, en un mot, les hommes de réel savoir ne furent ni dédaignés ni méconnus, et ils furent mis à même d’utiliser leurs compétences. Cela changea du temps passé, alors que l’intrigue et le « piston » primaient le savoir.

Cette préalable besogne menée à bien, il fut procédé à une simplification du service. La paperasserie qui, dans l’ancien système parasitaire, s’était follement développée, fut réduite à la plus simple expression. Il en résulta un allégement tel que le travail réel put être effectué mieux et plus vite, et avec un personnel moindre.

Naturellement, cette commission de révision ne trancha pas seule et ne décida pas arbitrairement de la réorganisation. La division des services, existante précédemment, facilita la lâche. Puis, une fois le plan d’ensemble élaboré, ce furent les intéressés qui, dans leur rayon d’action, dans leur groupe ou leur section de travail, procédèrent à la refonte et à la réorganisation du service. Par cette méthode, il n’y eut pas étouffement des initiatives et ce fut grâce à cette coordination des efforts communs, aiguillés dans une direction convergente, que put être obtenue une unité de fonctionnement, jamais encore réalisée.

Ce que firent, en l’occurrence, les postiers — et ce qui se fit dans les différents services publics — ne fut que la répétition de ce qui s’opérait, couramment, pendant la révolution de 1789-1793. Seulement, à cette époque reculée, c’était dans le cadre militaire, et non dans le cadre social, que la révolte se matérialisait en actes significatifs.

C’est ainsi que, dans les premiers jours d’avril 1791 (donc, sous le règne de Louis XVI), le régiment d’Auvergne, en garnison à Phalsbourg, destitua tous ses officiers et les remplaça par des hommes de son choix. Un témoin oculaire nous a laissé le récit de l’opération. Vers une heure de l’après-midi, le régiment, conduit par ses sous-officiers, se range en carré sur la place d’Armes. Les officiers nobles sont au café à boire et jouer ; les tambours battent… Trois briscards sortent des rangs ; l’un d’eux tire un papier de sa poche et lit. Il intime au sergent Ravette l’ordre de sortir des rangs. Celui-ci s’avance, l’arme au bras, et le vieux soldat lui dit : « Sergent Ravette, le régiment vous reconnaît pour son colonel… » Ensuite, continuant à lire, il désigne successivement le lieutenant-colonel, le major, les capitaines, les lieutenants, etc.

Les officiers nobles, que ce spectacle avait attirés et encolérés, voulurent s’interposer. Le nouveau colonel, d’un ton sec, leur dit : « Messieurs, vous avez six heures pour évacuer la place… » Après quoi, le régiment rentra à la caserne… Le lendemain, plus un des anciens officiers n’était en ville.

Cette épuration militaire était de même ordre, — quoique dans une sphère différente, — que celle à laquelle procédèrent les postiers de la nouvelle révolution.

Il s’avère ainsi qu’il y a, dans les tactiques révolutionnaires, une persistante identité ; on les retrouve à des époques différentes,—modifiées seulement par la diversité du milieu.

Outre la réorganisation des services publics, qui constituaient pour la société le réseau nerveux et circulatoire, des problèmes se posaient auxquels il fallait, sans délai, apporter la solution efficace. Il s’agissait de mener à bien la prise de possession sociale et, ce qui primait tout, de pourvoir aux besoins de la consommation.

Une ville telle que Paris ne peut se passer de l’afflux continuel des produits alimentaires. Il était d’autant plus pressant de rétablir les arrivages que, durant la période de grève générale, les stocks s’étaient épuisés. D’autre part, aux premiers moments, la confiance en le nouveau régime n’était pas si grande que maraîchers, éleveurs et fournisseurs divers consentissent à expédier sur Paris, sans la certitude de recevoir rémunération de leurs envois.

Cette difficulté fut tournée par des expédients. Une des premières opérations révolutionnaires avait été de prendre possession de la Banque de France et d’occuper les grandes maisons de Banque et de Crédit. Cette mesure avait un double résultat : enlever à l’ennemi les ressources financières qui eussent pu lui faciliter un retour offensif et, d’autre part, constituer une réserve où il pourrait être puisé, pour faire face aux besoins par les anciens procédés commerciaux.

Des délégués furent expédiés en province, parcourant les centres d’approvisionnements, donnant aux expéditeurs les garanties désirables pour que fussent rétablis les envois. Leur mission n’était pas que commerciale. Ils avaient à jeter les bases d’un système d’échange moins rudimentaire que celui auquel la nécessité les obligeait à recourir. À cette intention, partout où ils s’arrêtaient, ils faisaient œuvre de propagande, éveillant et coalisant les initiatives, afin que se substituât la propriété commune à l’ancien régime d’accaparement et d’exploitation.

Parallèlement, les syndicats parisiens de l’alimentation, chacun dans sa sphère, dressaient inventaire des approvisionnements en magasin et élaboraient une statistique approximative des quantités de produits nécessaires quotidiennement. Les uns et les autres, syndicats de boulangers, bouchers, laitiers, épiciers, etc., s’étaient mis à la besogne pour organiser la répartition. La distribution se fit sur un mode communiste, et sans rationnement pour les aliments de première nécessité. Il ne fut d’ailleurs pris aucune mesure d’exception contre les adversaires du nouveau régime, qu’on ne se crut pas en droit d’affamer sous le prétexte qu’ils regrettaient le passé.

La trustification de certaines branches de l’alimentation facilita le ravitaillement et la répartition. Ainsi fut-il, entre autres, pour la laiterie. Les services des trusts furent remis en activité et il n’y eut qu’à modifier le régime de ces maisons d’accaparement pour en faire des organismes sociaux.

Dans les diverses branches de l’ancien commerce, l’organisation des services de répartition s’opéra sur le même plan que pour l’alimentation : les syndicats d’employés de chaque catégorie visèrent à servir d’intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs, en simplifiant à l’extrême les opérations. Comme il ne s’agissait plus de faire du commerce, de tirer bénéfice du service que rendaient ces intermédiaires, le fonctionnement des magasins rappela le système des coopératives de consommation. À la multiplicité des maisons qui, autrefois, se concurrençaient âprement fut substitué un réseau de magasins généraux avec dépôts de quartier. Cette simplification eut pour premier résultat d’alléger considérablement le mécanisme de répartition et quantité d’employés, devenus inutiles, se rejetèrent sur la production. L’organisation méthodique de ces magasins généraux et de ces dépôts ne s’opéra pas sans résistances. Bien des petits commerçants s’apeurèrent et persistèrent à vivre leur vie d’antan. À ceux-là, il ne fut pas fait violence. On les laissa végéter dans leur coin. D’autres s’amadouèrent. Avec certains d’entre eux il y eut transaction : leurs boutiques se muèrent en dépôts de quartier. Et quand ceux-ci eurent constaté qu’à se transformer de commerçants en répartiteurs ils n’avaient pas perdu au change, comme ils n’avaient plus à redouter d’aléas, comme leurs aises s’étaient accrues, heureux d’avoir la vie plus large et l’avenir assuré, leurs appréhensions disparurent.

Une des préoccupations immédiates fut de songer à nipper et à loger convenablement les déshérités de l’ancien régime. Ce soin incomba à des groupements d’aide et de solidarité qui s’étaient créés à côté des groupements corporatifs.

Un peu partout, par quartiers, par rues, par blocs de maisons, des groupes d’affinité se constituaient ; ils s’enchevêtraient, chevauchaient, les uns sur les autres, ayant chacun une visée particulière, — veillant les uns à l’hygiène, les autres à l’entretien des immeubles, etc.

À côté de ces groupements, floraison vigoureuse qui secouait les torpeurs, vivifiait les individus jusque-là ankylosés dans la vie étatiste, des groupes d’enquête et d’initiative s’étaient formés qui faisaient pour les malheureux, engourdis par leur misère endémique, ce que ceux-ci n’eussent osé : ils leur procuraient vêtements, linges, etc. Ces groupes recensaient les locaux habitables et inhabités, — de même que ceux habités et inhabitables. Les locataires de ces derniers étaient déménagés et installés confortablement. Quant aux taudis abandonnés, ils étaient marqués pour la destruction et signalés aux syndicats du bâtiment qui les jetaient bas avec l’ardeur qu’ils apportaient à bâtir.

Cette préoccupation constante d’apporter une amélioration immédiate au sort de la masse, était la caractéristique de la nouvelle révolution. Les plus inconscients sentirent qu’il y avait quelque chose de changé, que l’air était plus respirable, la vie moins âpre, moins douloureuse.

Et parce que les éléments révolutionnaires furent dominés par cette préoccupation — accroître immédiatement le bien-être général, — la révolution fut rendue invincible et put triompher de toutes les résistances, surmonter toutes les difficultés.

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La suite au prochain épisode…

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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