Que nous réserve la révolution de demain ? — Émile Pouget, 1909 (Partie 4)

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Leurs moyens d’action étaient surtout d’ordre financier et les organismes dont ils espéraient faire le pivot de leur opposition étaient adaptés à la société capitaliste. Tant que le problème s’était limité à garantir un patron, ou même toute une industrie, contre une grève ou un soulèvement partiel, ces associations, très armées financièrement, avaient pu faire face au danger. Le cas était différent. Il fallait enrayer la désorganisation du régime. Œuvre considérable, pour laquelle ces groupements étaient d’autant plus impuissants que leur domination industrielle ou commerciale était annihilée. Pouvait-on espérer mieux des organisations diverses, mixtes et hybrides, panachées de patrons et d’ouvriers, et où de bonnes âmes avaient cru faire éclore les éléments de la réconciliation des classes ?

Ces fondations étaient sans consistance. Les ouvriers qui y étaient venus autrefois, par timidité ou esprit d’imitation, n’étaient pas hommes à se mettre en bataille pour leurs patrons. Qui plus est, une transformation s’opérait en eux : ils subissaient l’influence des événements et leur déroulement leur causait une satisfaction qu’ils osaient à peine s’avouer.

C’était là un phénomène rationnel. Chaque fois que, croyant se garantir l’avenir et éviter la propagation des idées révolutionnaires, la bourgeoisie favorisa la création de groupements ouvriers dont elle espérait user comme d’instruments, elle eut des déboires. Le plus typique exemple fut la constitution, en Russie, sous l’influence de la police et la direction du pope Gapone, de syndicats jaunes qui évoluèrent vite du conservatisme à la lutte de classes. Ce furent ces syndicats qui, en janvier 1905, prirent l’initiative de la manifestation au Palais d’hiver, à Pétersbourg, point de départ de la révolution qui, sans parvenir à abattre le tsarisme, réussit à atténuer l’autocratie.

Les bourgeois, désireux de tenir tête à la révolution, se trouvaient donc, sauf de rares exceptions, réduits à leurs uniques forces et privés de ce qui, jusqu’alors, avait fait leur puissance : l’influence financière. L’or avait perdu son attraction d’asservissement. La vie était possible sans lui. Et parce que l’existence par le travail était assurée à tous, le recrutement de mercenaires devenait difficultueux.

Outre que les révolutionnaires avaient eu la précaution de dissoudre l’armée, de renvoyer les soldats dans leurs foyers, ils avaient veillé avec soin au désarmement des corps qualifiés d’élite, où s’était toujours maintenu un esprit d’aristocratie. Pour compléter ces mesures de prudence, il avait été procédé au licenciement des écoles militaires.

Les « ci-devant », jusque-là habitués à être défendus, étaient donc obligés de payer de leur personne. Ils étaient un état-major sans soldats. Et encore, si les officiers de l’ancienne armée leur étaient acquis, il ne s’en pouvait dire autant des officiers et sous-officiers de l’armée industrielle.

Ceux-ci — personnel de directeurs, d’ingénieurs, de contre-maîtres — n’étaient pas d’une fidélité éprouvée ; certains même avaient passé au peuple, sans arrière-pensée.

Malgré les conditions défavorables à une coalition réactionnaire, la bourgeoisie militante avait conservé assez d’attirance pour rallier autour d’elle quelques aventuriers et risque-tout.

Cette poignée de réacteurs fut promptement réduite à l’impuissance, elle fut paralysée avant même l’offensive. Il n’en pouvait être autrement. En effet, il ne s’agissait plus de renverser un gouvernement, mais d’anéantir la puissance créatrice des corporations et de replonger tout un peuple dans le salariat. Et puis, par où attaquer la société nouvelle ? Il n’y avait plus de centralisation étatique et les moyens de communication et de transport étaient aux mains des fédérations de travailleurs qui paralysèrent la tentative sans grand effort. L’œuvre de réaction était donc impossible, car elle impliquait l’abdication de la classe ouvrière.

D’ailleurs, le peuple était maintenant armé, et peu disposé à se laisser arracher les fruits de sa victoire.

Lorsque l’armée permanente avait été disloquée et dispersée, les révolutionnaires n’avaient pas commis la faute de détruire les armements formidables accumulés par le gouvernement capitaliste. Un recensement avait été fait des armes et des munitions existant dans les magasins de la guerre et, par l’intermédiaire des Bourses du travail, leur distribution s’était effectuée entre les syndicats, au gré des demandes.

Désormais, hérissée de fusils et de baïonnettes, la France syndicale était invincible. Tandis que les sans-culottes de 1792 n’avaient guère eu que des piques, — plus décoratives que dangereuses, — elle avait, elle, des armes sérieuses, maniées par des hommes de tempérament et de résolution.

Dans chaque syndicat un groupe de défense s’était formé, auquel affluaient volontairement les éléments jeunes et actifs ; on s’y exerçait au maniement des armes et aux manœuvres de résistance. Ces groupements se coagulaient autour des Bourses du travail et, tout en liant des relations avec les groupes similaires de la région et des centres éloignés, ils ne cessaient d’être partie agissante du syndicat dont ils émanaient. Ils n’étaient donc pas une force extérieure au peuple, ils étaient le peuple lui-même qui, ayant libéré le travail, avait la prudence de s’armer pour protéger la liberté conquise.

Cette organisation de défense, à base corporative et fédéraliste, rendait impossible toute intrigue tendant à détourner cette force armée de la fonction qu’elle s’était donnée : d’autant plus que les éléments hétérogènes et suspects ne s’y pouvaient incorporer, la Condition essentielle étant d’être syndiqué.

Ainsi, malgré toute l’amertume que lui inspirait le bouleversement social et la ruine de ses privilèges, la bourgeoisie ne pouvait rien d’efficace contre la Révolution : elle n’était plus qu’une poussière humaine, sans cohésion et sans moyens d’action. Certes, il y avait en elle des individualités ayant du ressort, capables de courage personnel et d’actes héroïques, mais qui manquaient de terrain où poser le pied, s’efforçaient dans le vide : il leur était aussi impossible de combattre le Fédéralisme triomphant que d’étreindre l’Océan à pleins bras.

Les convulsions de la réaction agonisante ne troublèrent, à aucun moment, l’œuvre de réorganisation.

Dans les villages, la prise de possession se continuait. Elle ne s’effectuait pas sur un mode uniforme, ni d’après un plan préconçu. Cependant, l’orientation se faisait vers la solution communiste. Les paysans s’y ralliaient par instinct, plus que par raisonnement.

L’atmosphère était saturée d’aspirations sociales et les paysans étaient aiguillés dans cette voie par les sentiments d’entente et de solidarité, survivance des anciennes pratiques communistes que l’État s’était efforcé d’extirper.

Le syndicat devenait le noyau de la communauté en germe et c’est de lui que partaient toutes les initiatives. Dans les centres où il n’en existait pas encore, il s’en créait sans retard et l’ensemble des habitants, sans distinction aucune, s’y ralliait.

Les syndicats se substituaient aux anciennes municipalités et, pour la solution de toutes les questions, ils en appelaient aux assemblées de village qui, remises en vigueur, ramenaient les paysans à la vie sociale que l’isolement avait fait disparaître.

La grave question était celle des propriétés. La rigide solution communiste concluait à la mise en commun de toutes les parcelles et à l’exploitation sociale de l’ensemble. Dans les agglomérations où dominait la grande culture, cette solution fut facilement admise ; par contre, elle répugna de prime abord dans les pays de petite culture.

Les propriétaires qui cultivaient eux-mêmes, pour dur que fût leur labeur, s’offusquaient de la mise en commun.

Comme il ne pouvait être question de les contraindre, ceux qui le voulurent gardèrent leurs parcelles, les cultivant à leur gré. On poussa même le scrupule, pour ne pas introduire des ferments de discorde dans la jeune communauté, jusqu’à laisser individualisées de moyennes propriétés, que leurs tenants continuèrent à cultiver seuls ou familialement, sans main-d’œuvre mercenaire. Le temps et l’exemple eurent charge de convaincre ces réfractaires.

L’important était qu’en face de cette exploitation parcellaire moribonde se dressât, en antithèse convaincante, le domaine commun. Ce fut fait.

En même temps, et d’urgence, on améliorait le sort des parias de la terre, les salariés d’hier. Ils furent élevés à une aisance adéquate au milieu. D’autre part, les anciens maîtres ne constatèrent guère une diminution de leurs aises qu’en ce qu’ils n’eurent plus l’orgueil de commander, qu’ils furent privés de domesticité et qu’ils durent mettre la main à la besogne.

Ainsi, la transformation se manifestait plus par un accroissement d’aisance en faveur des déshérités que par un resserrement dans la vie des privilégiés de la fortune. D’ailleurs, un équilibre s’établit, résultant de l’équivalence des fonctions ; la division du travail s’opéra et chacun, ancien fermier, métayer, « ci-devant », bouvier, berger ou petit cultivateur, besogna selon ses aptitudes et l’accord se dégagea. Certes, il y eut des heurts et des tiraillements. Mais, comme le labour avait cessé d’être écrasant ; comme les courtes journées remplaçaient les interminables journées de travail d’antan ; comme la certitude du pain quotidien avait chassé l’angoisse du lendemain, la bête humaine s’améliora, les mœurs s’adoucirent et on glissa à une harmonie grandissante.

Simultanément à l’Organisation du travail, le problème de la répartition s’était posé. Dans bien des villages, les coopératives d’achat (procurant semences, engrais, machines, etc.) de même que les coopératives de vente (caves communes, laiteries, fromageries, etc.) avaient déjà ouvert des horizons nouveaux et éliminé, en partie, l’intermédiaire, le spéculateur.

Cependant, la mentalité ambiante n’était pas assez développée pour que, du premier jet, fut pratiqué un large communisme. Tant qu’il ne s’était agi que de reprendre la terre, il n’y avait eu à vaincre que les minimes résistances des privilégiés. Mais, pour la répartition des produits les obstacles surgirent : le vieil homme ne put, d’emblée, faire litière de ses préjugés et des vestiges du passé persistèrent. Tandis que certains produits de première nécessité étaient mis, sans restriction, à la disposition de tous, d’autres continuèrent à s’échanger suivant le mode ancien. La notion de valeur persista et la monnaie conserva en partie sa fonction transactionnelle, avec cette restriction qu’elle fut limitée aux échanges. L’or avait perdu sa puissance de « capital » et ses détenteurs n’avaient plus possibilité de le faire fructifier. Ils ne pouvaient non plus l’employer à asservir leurs semblables ; l’eussent-ils voulu qu’ils n’eussent trouvé personne à exploiter, et s’ils l’eussent tenté ils se fussent suscité des représailles. La libération du travail avait eu pour conséquence une si prompte élévation de la dignité humaine que nul n’eût consenti, à aucun taux, à redevenir un salarié. Bien des critiques pouvaient donc être faites sur l’imperfection du système d’échange. Mais, si des ombres existaient au tableau, si l’idéal n’était pas atteint, du moins la route était déblayée. Désormais, nulle force coercitive ne pouvait se mettre au travers de l’évolution. Comme nul n’avait plus intérêt à ce que se perpétuent les coutumes du passé ; comme nulle institution compressive ne pouvait — ainsi que l’avait fait l’État au cours des siècles — étouffer les aspirations nouvelles, écraser dans l’œuf le progrès, la marche en avant allait se continuer sans entraves.

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La suite au prochain épisode…

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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