Terre-Lune aller et retour, Michel Herbert (1930)

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L’astronautique est à la mode. Un jeune savant, M. Esnault-Pelleterie, consacra même à cette science nouvelle une conférence à la Sorbonne.
Comme pas mal de précurseurs, M. Esnault-Pelleterie se contente d’être un doux rêveur, voire un poète, et n’exécute ses voyages interplanétaires qu’en imagination. Mais, voici qu’un ingénieur allemand prétend que la place d’un savant astronautonier n’est pas seulement « dans la Lune » mais aussi « sur la Lune ».
En grand secret — il n’a guère accordé d’interviews qu’à 473 journaux quotidiens — cet ingénieur ingénieux, et quelque peu ingénu, met au point un engin capable de le transporter jusqu’à l’astre des nuits.
On s’étonne de ne pas voir au moins un Anglais mêlé à une telle expédition. Hélas ! leurs actuels ennuis hindous ont à jamais dégoûté les Anglais de la colonisation. Nice, Le Touquet, et la terrasse du Café de la Paix suffisent désormais aux besoins émigrateurs des concitoyens de M. Macdonald.
Si le savant allemand, réalisant le magnifique exploit qu’il médite, plante son étendard sur Phébée et prétend en prendre possession au nom de son gouvernement, il est probable d’ailleurs que M. Briand saura rappeler à M. Curtius les droits du premier occupant, lesquels, en matière coloniale, sont imprescriptibles.
En effet, il y a trois siècles, un Français, cher à notre journal, a déjà réalisé le raid Terre-Lune. Il a même raconté ses impressions dans un livre fort documenté.
Mais, Cyrano de Bergerac, étant du Midi, risque de n’être pas pris au sérieux et ses assertions passeront peut-être pour des galéjades.
Dédaignant les procédés compliqués employés avec succès par son illustre devancier, l’ingénieur allemand a décidé d’aller à la Lune à l’aide d’une fusée. On ignore encore où il se la mettra. Ce qui est certain, c’est qu’il accomplira ce long voyage dans des conditions fort peu confortables.
Il ne s’agit, bien entendu, que d’un raid d’étude, de préparation. Des améliorations sont déjà prévues en cas d’établissement d’un service régulier.
C’est ainsi que l’ingénieur allemand fait construire des astres artificiels — sortes d’énormes sphères en aluminium — amarrés dans l’espace à des ballons. Ces astres artificiels seront disposés de 5.000 kilomètres en 5.000 kilomètres sur le chemin de la Terre à la Lune.
Les touristes y trouveront un dépôt d’essence, un bureau de tabac, un garage à fusées, un hôtel, et même un dancing et un casino.
Quant à la Lune, un groupe financier se propose de la louer en totalité et de l’aménager de façon à attirer et satisfaire la clientèle cosmopolite.
Pour l’instant, le savant allemand a réservé sa réponse car il prétend avoir reçu des offres plus intéressantes d’un autre groupe financier, présidé par Mme Hanau, qui entend mettre la Lune en société anonyme.
En fait, cet ingénieur n’est même pas fixé sur l’itinéraire qu’il empruntera. Il hésite à filer droit au but à cause des étoiles intermédiaires et pense procéder par bandes, comme au billard. Il partirait à 75 degrés, ricocherait sur Saturne, la Grande-Ourse et enfin Jupiter.
Un carambolage aussi délicat exige, on le conçoit, de longs calculs préparatoires.
Ce qui l’enchante, c’est qu’il pourra se livrer en toute liberté à l’ivresse de la vitesse, aucun code de la route ne réglant encore les communications interplanétaires.
Mais, même allant à 80 kilomètres à l’heure (ce qui est une moyenne honorable si l’on tient compte des arrêts volontaires ou non, fatigue, pannes, encombrements, etc.), il ne lui faudra pas moins de 208 jours et 18 heures pour franchir les 400.000 kilomètres qui séparent les deux planètes.
C’est pourquoi un appareil de T.S.F. reliera constamment la fusée à la Terre. Il permettra à l’ingénieur allemand de se tenir constamment au courant des derniers événements terrestres et de ne pas apporter aux lunatiques des nouvelles vieilles de près de sept mois.


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Michel Herbert, « Terre-Lune aller et retour », in Cyrano, nº 310, 25 mai 1930

The Path to the Moon — W. T. Horton, 1898
Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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