Dégelons le Pôle, Alphonse Allais (1904)

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N’hésitons pas à publier in extenso la lettre suivante, qui nous parvient à l’instant, affranchie au moyen de timbres du plus rare septentrionalisme :

« Monsieur et honoré docteur (sic),
Seulement aujourd’hui, car j’habite une lointaine bourgade du Spitzberg, je prends connaissance d’une étude que vous fîtes paraître dans le Journal, et dans laquelle vous proposiez de créer un gulf-stream artificiel, en installant à la surface de la mer une longue file de ces cloches à melons, dont les effets calorifiques sont bien connus des cucurbitocoles.
Curieuse coïncidence : au moment où votre remarquable travail m’était remis, je m’occupais, moi, de la même question, à savoir : le réchauffement de certaines parties de la mer par des procédés artificiels.
Mon ambition même, s’élève au-dessus de la vôtre : ne me suis-je pas mis en tête de dégeler le Pôle Nord !
Gigantesque entreprise ! vous écriez-vous. Gigantesque, en effet, mais au bout de laquelle je ne désespère point de parvenir.
Il va sans dire qu’il ne saurait être question, dans cette œuvre, de la collaboration du moindre combustible, à cause des frais qu’entraîneraient, non seulement l’achat de la houille, mais encore son transport sur lès lieux et l’entretien des feux.
Non, plus simple et plus économique, mon intention consiste à dégeler le Pôle par le Pôle, la glace par la glace.
Avec l’intervention — hâtons-nous de l’ajouter — de Sa Majesté le Soleil.
Au moyen — vous l’avez deviné — de lentilles convergentes.
De lentilles, non point en coûteux cristal de roche, mais composées de cette bonne glace dont, dans les contrées australes, c’est bien le cas de le dire, qu’il n’y a qu’à se baisser pour en prendre.
Des lentilles de glace !
L’idée n’est-elle pas des plus simples ?
D’accord, mais encore fallait-il y songer.
Restait l’importante question de la taille et du polissage de ces lentilles.
Allions-nous nous voir forcés d’amener au Pôle de ces spécialistes qui, déjà fort exigeants par les zones tempérées du centre de Paris, nous demanderaient, pour apporter leur industrie dans nos régions arctiques, les yeux de la tête tout au moins.
Et puis, même fort habiles en leur profession, ces opticiens, habitués à travailler des pièces, tout au plus, de télescope, qu’est-ce qu’ils prendraient devant la commande de quelques milliers de lentilles, dont le poids ne décédera ( !) pas, pour chacune, deux ou trois cents tonnes !
Après mille tâtonnements, je me suis arrêté au procédé suivant, dont l’élégance, vous pourrez le constater, le dispute au bas prix de revient.
Je détache une banquise de volume convenable ; au milieu, et sur le dessus de cette banquise, j’installe un solide piquet, auquel atteint une corde rendue fort rugueuse par agglutinage de poudre d’émeri.
À l’autre bout de la corde, est attaché un robuste phoque, dressé à nager sans relâche, et la corde maintenue raide autour de la banquise.
Il se produit bientôt, ainsi qu’il est aisé de s’en rendre compte, une érosion qui, bientôt, donne au dessus de notre iceberg brut la forme d’une moitié de lentille : nous n’avons plus qu’à retourner la banquise et opérer de la même façon sur la face inférieure.
Et nous obtenons ainsi, à fort bon compte, d’énormes lentilles convergentes, qui, placées selon l’angle voulu, répandront des torrents de chaleur sur les parages que nous souhaitons dégeler.
Telle est, monsieur et honoré docteur (sic), l’entreprise à laquelle j’ai consacré le but de ma vie.
Dès que j’aurai liquéfié quelques milliers d’hectares de la zone arctique, j’espère que vous voudrez bien me faire le plaisir de venir constater de visules glorieux débuts d’une œuvre appelle, je le dis sans fausse modestie à bouleverser la face du monde.

Agréez, etc…, etc.

Professeur SVENSKAPUNCH.

Entendu, mon vieux Svenska, et charmé de ton invitation ; mais préviens-moi, quand tu seras prêt, au moins la veille, que j’aie le temps de faire ma valise.

ALPHONSE ALLAIS.

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Alphonse Allais, « Dégelons le Pôle », chronique « La Vie Drôle », dans Le Journal, 20 septembre 1904.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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