Visions d’Apocalypse — Emmanuel Desrosiers (1931)

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Chapitre extrait du roman de M. Emmanuel Desrosiers La Fin de la Terre, roman publié à L’Action Canadienne Française, et dont Monsieur Larivière donne une étude dans la présente édition de la revue.

Après l’humiliation de la conférence de Stockholm, Stinson revint à Dove Castle. Le grand homme se rendit compte plus profondément que l’humanité était grandement menacée. La menace d’ordre moral était la folie, plus terrible encore que la menace d’ordre physique. Ohms était devenu fou à la pensée du temps révolu qui marquait la fin de la terre et du bouleversement de la planète où les peuples grouillaient comme de la vermine, mais quelle vermine intelligente cependant ! Stinson avait tenu secrète la folie de Gustav Ohms. Il avait envoyé le savant suédois à l’hôpital cérébral de Berlin où déjà des légions de savants étaient sous traitement.
Il faut convenir pourtant que de cet hôpital de fous étaient sorties plusieurs des plus grandes découvertes scientifiques des siècles passés, confirmation nouvelle de la théorie aulienne que la folie côtoie le génie de près bien souvent. Stinson ne se doutait pas alors que des événements, d’ordre physique ceux-là, rendraient démente toute une partie du monde et diminuerait l’humanité de près d’un milliard d’habitants.
En effet, la réserve mondiale de Bagdad, immensément étendue, dernière jungle du globe où était conservée la faune la plus féroce du règne animal et où également étaient gardés les énormes pachydermes résultant des essais de croisement du professeur Sindh Abramah de l’École de Biologie de Bombay, fut bouleversé par le tremblement de terre qui avait secoué tout le sud de la Chine. Décrire l’affreuse panique qui s’empara des animaux de la jungle est impossible.
Le 23 juillet 2405, les gardiens d’une des casemates disséminées sur l’immense réserve firent savoir au commissaire de l’Union des Peuples, de Calcutta, que des hordes de tigres se massaient sur les confins de la jungle et menaçaient de se répandre dans les terres habitées. Un tel phénomène n’ayant jamais été constaté auparavant, des aéroplanes furent dépêchés sur les lieux et établirent un rideau opaque de fumée qui arrêta la horde grandissante des félins. D’autres avions furent envoyés en reconnaissance vers l’extrême nord et rapportèrent que la réserve s’affaissait et qu’une troupe innombrable d’animaux féroces se dirigeaient vers le sud et qu’en peu d’heures les carnassiers envahiraient les villes. Les mastodontes du professeur Sindh frayaient le chemin à la meute de millions de bêtes prises de panique.
Quand Stinson, président de l’Union des peuples, eut apprit la terrifiante nouvelle, il se dirigea immédiatement vers l’Inde.
En effet, le sol, des monts Himalayas à Benarès, sur le Gange, s’effondrait. Les bêtes, au nombre de millions, arrêtées par les montagnes fuyaient vers le grand fleuve parsemant la plaine qui fléchissait de charognes innombrables. Les hameaux et casemates étaient disparus sous la vague féroce et bientôt les bêtes comme devenues folles obstruèrent le cours du fleuve sacré. Le choléra apparut malgré les médecins et la Commission spéciale de l’Union des peuples dépêchée en ce pays. Des milliers de tonnes de chairs pourrissaient sous un soleil ardent pendant qu’une mer intérieure se formait dans le Penjab, de Lahore jusqu’à l’Indus et d’Haiderabad à Agra.
Le K-1000, l’aérobus mis à la disposition de Stinson, survola l’Inde pendant plusieurs mois, surveillant la progression du cataclysme qui devait détruire ce pays des Himalayas au cap de Comorin, ensevelir les Laquedives et les Maldives, Colombo, respectant cependant tout le nord de Ceylan.
L’agonie de l’Empire indien avait été effroyable.
Le sol disparut progressivement, les bêtes féroces d’un côté et la mer mugissante de l’autre avaient traqué les Hindous. C’est à peine si quelques milliers d’individus avaient pu être hissés à bord des aérobus de sauvetage.
Le carnage le plus indescriptible régnait toujours lorsque quelque avion osait lancer une échelle de corde : un individu pouvait monter à bord, dix mille le voulaient. Alors les brownings entraient en scène, des mitrailleuses dissimulées crachaient leurs aiguilles d’acier et les individus tombaient par rangs serrés, hurlant la mort, se tordant dans des spasmes nerveux : puis les tigres, les lions, les panthères bondissaient, fouillaient les chairs tièdes, remuaient les entrailles des cadavres, augmentant ainsi l’horreur de l’orgie sanglante. La nuit, les réflecteurs des aérobus interrogeaient le sol. De loin en loin, on apercevait des groupes d’hommes hagards qui fuyaient sans but, perdus, pris de folie.
Le Dr Sindh, de l’Institut de biologie de Bombay, fut heureusement hissé à bord du K-1000. C’est lui qui raconta la fin de son malheureux pays. Stinson l’écouta avec grand intérêt. La fin de Bombay, sur la mer d’Oman, avait surtout présenté des scènes d’indescriptible horreur. En peu d’heures les autorités de cette ville de 6.500.000 habitants avaient fait dresser du côté de la plaine des murailles d’acier dont les plaques furent soudées au chalumeau ; dans des casemates disséminées sur un secteur de 200 milles, des instruments contrôlés par la télévision devaient déclencher des explosions formidables ; ordre avait été donné à tous les habitants de la région de se rabattre en toute hâte sur Bombay et d’abandonner les terres que les bêtes devaient envahir plus tard.
Le 12 septembre de cette même année 2405, les vigies aériennes annoncèrent, peu après les avions envoyés en reconnaissance, que les mastodontes du professeur Sindh s’approchaient de la zone minée. Le commissaire extraordinaire de l’Union des Peuples délégué aux Indes et réfugié à Bombay surveillait aux côtés du Dr Sindh l’avance de la faune indienne prise de panique.
Dans la nuit du 14 au 15 les lunettes-projectives qui par milliers étaient braquées vers l’horizon, entrevirent une longue ligne noire qui semblait s’étendre dans la plaine. Depuis des heures et des heures les charges de mines sautaient à différents points du territoire sans avoir pu enrayer l’avance des bêtes féroces. Ordre fut donné immédiatement d’électriser à 300.000 volts la muraille protectrice de la ville. Les avions rentrèrent un à un et se rangèrent sur l’esplanade Gandhi, presque tous les pilotes devenus déments tant l’épouvante les avait saisis au cours de leurs reconnaissances au-dessus des plaines où des millions d’animaux de la jungle couraient affolés. Plus tard, les canons électriques entrèrent en scène, rien ne fit ; il y avait toujours des bêtes pour remplacer celles qui étaient hachées par la mitraille invisible des merveilleux instruments de mort. Au devant de la vague animale qui déferlait on voyait les mammouths géants du Dr Sindh. Leurs chairs labourées par les obus percutants ou éclatées par le rayon électrique des canons de défense mettaient à jour des tibias solides comme des colonnes de temples antiques. Ces masses sanguinolentes avançaient pesamment sans tomber. Puis venaient les lions nerveux, le pelage tacheté des léopards, des jaguars, des panthères, le corps souple des pumas, des tigres, des hyènes qui ricanaient, des chacals hypocrites : tout cela respirait la plus affreuse férocité et la plus étrange détermination de passer. La horde innombrable se heurta à la barrière d’acier électrisée. La mort fit son oeuvre pendant quelque temps, carbonisant les pachydermes annihilés au contact de l’acier mortel. Mais la vague était trop formidable et les travaux de défense tombèrent sous l’effort des bêtes. C’en était fait de Bombay et de l’Inde toute entière. Les immeubles s’effondrèrent comme des châteaux de cartes, les pavés étaient éventrés par les mastodontes aveuglés, et la vague déferla pendant des jours vers la mer. Un long frémissement secoua le sol, un raz-de-marée titanesque survint et la terre fut engloutie dans les entrailles de la mer.
L’Inde n’était plus.
Demain, pensait Stinson. ce sera le globe entier qui sombrera. Il revint à Dove Castle avec l’idée bien arrêtée de hâter les préparatifs du départ vers Mars, la planche de salut.

Extrait publié dans Mon Magazine (Québec), mai 1931
Image adaptée de CC MikeLehen

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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