Le Tour du monde en moins de 80 jours — Épisode 2

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Georges S…, que pour la commodité du récit, nous appellerons simplement Georges, désormais, était monté en fiacre, passait chez lui où il ôtait son habit pour revêtir un costume de voyage, bouclait, en dix minutes, une valise dans laquelle il entassait quelque linge de corps, puis prenait dans son secrétaire une liasse de billets de banque.
— Trois mille francs ne me suffiront pas, se dit-il.
Il écrivit une lettre au directeur d’une Société de crédit, à laquelle il est inutile de faire une réclame, le priant d’aviser télégraphiquement les succursales de New-York et de San-Francisco d’avoir à lui remettre les fonds qu’il réclamerait en cas d’urgence, — vu le dépôt fait à la maison de Paris.
Ses affaires ainsi réglées, en cinq minutes, il dit à son valet de chambre : « Je reviendrai dans quatre-vingts jours, » puis il se fit conduire à la gare Saint-Lazare.
Sur les quais, c’était une animation inaccoutumée. Un train transatlantique était formé, dans lequel s’engouffraient, à grands renforts de cris, des centaines d’émigrants italiens, entourés de femmes et de marmaille, les bras encombrés de ballots, de paquets et de victuailles. Tout cela allait, venait, dans un inexprimable tumulte. Figures hâves et maladives, sous des chapeaux de feutre bossués ; vêtements de grossier velours, boueux, sales. Les femmes, coiffées de foulards multicolores, donnaient des taloches à de jolis gamins à allures de pifferaro, nez droit, yeux noirs brillants, cheveux de jais, bouclés. Çà et là, des jeunes filles au profil de madone…
Georges, qui avait pris un billet de première classe pour le rapide de onze heures dix, apprit d’un employé que ce train spécial, — que tout le monde entourait, amusé par le grouillement pittoresque de la foule des émigrants, — contenait de superbes wagons de luxe.
— Si vous vous embarquez demain, monsieur, dit l’employé, mieux vaut prendre ce train qui, arrivé au Havre, va directement, sur une ligne spéciale, jusqu’au bassin do l’Eure, à l’embarcadère des paquebots… Nous partons cinq minutes après le rapide…
Cela valait mieux, en effet, que de traverser le Havre en fiacre, en pleine nuit, à cinq heures du matin… Sans compter que Georges ignorait à quelle heure devait partir le paquebot ; il ne savait rien des prix ni de l’itinéraire à suivre. Il comptait étudier son plan, une fois en mer, où les voyageurs américains sauraient, sans doute, le renseigner, sinon les officiers du bord.
— Vous avez votre ticket pour le Havre ?
C’était un inspecteur du train transatlantique, galonné, fort correct…
— Ah ! monsieur, il fallait retenir vos places au bureau des passages du boulevard des Capucines…, je ne sais s’il nous reste un fauteuil. Je vais voir.
Georges se demandait si le voyage allait commencer par un « ratage ». Il était assez superstitieux, — car il était joueur à l’occasion. Il se disait : « Si je ne puis prendre le train transatlantique, c’est qu’il y aura des à-coups dans la marche, et alors, je ne réussirai pas! » Mais comme il avait des superstitions peu banales, à rebours de celles de tout le monde, il avait déjà confiance en la réussite, à la pensée qu’il partait un vendredi.
— Monsieur, revint dire l’inspecteur, il y a encore une place dans « La Bretagne » ; en tout cas, vous pourriez vous caser à « La Lorraine ».
— Mais, ce sont des noms de bateaux, cela ! Il s’agit du train !
— Parfaitement, monsieur, nous avons donné les noms de nos steamers les plus célèbres aux wagons de notre train. La « Lorraine » est un fumoir avec bar. La « Bretagne », la « Bourgogne » et la « Gascogne » contiennent des fauteuils-lits avec cabinet de toilette… Tous ces wagons communiquent ensemble.
Georges alla s’installer dans le wagon indiqué. Des coups de cloche se firent entendre. Un employé du train spécial, qui portait sa valise, lui dit :
— Monsieur n’a pas d’autres bagages ?… Monsieur ne va pas loin…
— Je vais assez loin…
— A New-York ?
— Plus loin.
— A San-Francisco ?
— Non, à Paris !
L’employé le regarda, atterré, convaincu qu’il avait affaire à un fou. Le train s’ébranla.

Rendez-vous dimanche prochain, pour découvrir la suite des aventures de Georges dans son voyage autour du monde, dans son défi contre le temps !

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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