La cité Jeanne-d’Arc est une voie étroite de Paris où se pressent des maisons d’aspect misérable. Elle est habitée par une population laborieuse, mais parmi elle se trouvent quelques individus aux allures étranges. C’est là que s’est déroulé l’horrible drame qu’évoque notre grande page en couleurs.
Au cinquième étage d’une maison sordide, dans un taudis encombré de meubles boiteux et peuplé de chiens, de chats et d’oiseaux, habitaient l’ouvrir Paul Lefèvre et son amie, Lucie Brunet. Celle-ci, âgée de 52 ans, se faisait appeler Aïcha-la-Voyante. Elle avait loué, dans le parc de la Grande-Roue, une petite boutique où elle tirait les cartes et prédisait l’avenir. Son commerce, d’un genre particulier, ne marchait pas trop mal, dit-on, mais on ajoutait qu’elle cherchait plus souvent ses prévisions dans la bouteille que dans les tarots. Au reste, son compagnon avant le même vice.
En revenant, un soir, dans leur logis, Aïcha trouva Paul Lefèvre dans un état d’ivresse avancé. Il y eut entre eux une vive discussion. Tout à coup la femme s’empara d’une lourde barre de fer et frappa l’homme à plusieurs reprises sur le crâne et sur le corps. Il tomba baigné dans son sang.
Le lendemain, la voyante alla déclarer à la police qu’elle avait trouvé par avouer son forfait. Elle fut immédiatement écrouée à Saint-Lazare.

Les Marchandes d’espoir

Le « crime de la cartomancienne », dont la dramatique horreur a été si bien rendue par notre dessinateur, ramène l’attention sur tout ce monde de somnambules, voyantes, devineresses, tireuses de cartes, liseuses d’avenir dans la main ou dans le marc de café, qui pullulent généralement dans les grandes villes et surtout dans leurs quartiers populeux.
Sans doute, les classes élevées de la société n’échappent pas plus que les autres à la superstition ; mais c’est surtout dans les classes pauvres que sévit l’exploitation de la crédulité humaine.
Avant la guerre, on avait fait la statistique des sorciers et des sorcières de Paris. C’est par milliers qu’on les comptait. Et leur chiffre augmenta pendant la guerre, car, par un phénomène fort explicable, c’est aux heures de bouleversement social que s’épanouissent surtout les croyances au surnaturel.

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Or, qui l’eût cru ?… On nous apprit que l’Angleterre, ce pays, pourtant, de sens pratique, avait encore plus de sorciers et de sorcières que nous. Londres, pendant la guerre, était la proie des charlatans, diseurs de bonne aventure, chiromanciennes, tireuses de cartes, marchands et marchandes d’espérance de toutes sortes dont le profit consiste à exploiter le gogo.
La police londonienne, dans une seule semaine, en poursuivit plus de sept cents.
Et ce n’était pas seulement dans les quartiers populeux, parmi les pauvres gens, naturellement prompts à payer l’espoir de jours meilleurs, que gitaient tous ces augures. Dans trois des plus belles rues de la ville, Regent Street, Bond Street et Oxfort Street, on en avait relevé 150.
À Londres, comme à Paris, tous ces exploiteurs de l’humaine crédulité faisaient, paraît-il, de bonnes affaires. Ce qui tendrait à prouver que les peuples qu’on croit généralement les plus rationalistes, les plus sceptiques, n’échappent pas à ce petit besoin de surnaturel et de merveilleux qui se retrouve partout au fond de l’âme humaine, aussi bien en pays sauvage qu’en pays civilisé.
Car la civilisation ne débarrasse pas l’homme de ses superstitions : elle lui apprend seulement à les dissimuler. Les nègres du centre africain exhibent leurs gris-gris, les portent suspendus autour de leur cou : nous autres, nous les cachons au fond de nos poches, mais ce sont des gris-gris tout de même.
Les charlatans, vendeurs de talismans, n’ont pas moins de clients chez nous que n’en ont les sorciers du Dahomey
Et puis, comme dit la chanson, il y a l’amour, « la belle amour, la folle amour ». En tous pays du monde, il y a des tas de petits cœurs innocents qui ne se contentent plus d’effeuiller la marguerite. C’est trop simple et trop vieux jeu. On va chez la somnambule, chez la tireuse de cartes. L’amour, voyez-vous, c’est le grand pourvoyeur de superstitions ; c’est le grand rabatteur des charlatans qui vendent de l’espoir.
Et l’amour est éternel. Comment la superstition qu’il entretient ne le serait-elle pas ?
On sait comment se compose surtout la clientèle de ces marchandes d’espoir des quartiers populeux. Ouvrières et domestiques en forment le fond. Combien de ces pauvres filles candides portent à la voyante le plus clair de leur salaire péniblement gagné.
Dans le monde des théâtres, on est aussi singulièrement superstitieux. Il y a toujours quelque vieille habilleuse ou quelque ouvreuse qui manie les tarots, connaît le langage des cartes et les lignes de la main ; et nos princesses de la scène ne dédaignent pas d’appeler la devineresse dans leur loge et de se faire dire la bonne aventure. Des actrices à Paris, et non des moindres, n’entrent jamais en scène sans s’être fait faire les cartes auparavant.

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Enfin, dans le monde tout court, la croyance au surnaturel est infiniment plus répandue qu’on ne l’imagine. Telle femme élégante, instruite, qui aura tenu à sa table des propos sceptiques, s’empressera le lendemain d’aller chez la devineresse à la mode d’acheter un peu d’espoir.
Car Paris a des boutiques d’espérance pour toutes les classes, du surnaturel pour les gens riches et de la sorcellerie à la portée de toutes les bourses. Mme de Thèbes, qui fut la devineresse du grand monde, est morte en laissant une assez jolie fortune, gagnée en exploitant la crédulité des classes dites « éclairées ». Nous avons des sorcières pour la bourgeoisie aussi bien que pour le peuple. Un fonctionnaire de la police prétendait même naguère qu’il y avait plus de devineresses que de médecins.
Je ne sais pas si ça prouve que l’état sanitaire de la population est excellent, mais ce que ça démontre à coup sûr, c’est que son état moral aurait besoin de quelques soins.

Le Petit Journal, 8 mai 1921, Ernest Laut

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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