L’art de rajeunir les hommes

Categories L'œil de Lecoq

Tous les dimanches, dans les colonnes d’ArchéoSF, le fameux journaliste Jean Lecoq prend la plume dans la rubrique L’œil de Lecoq !

Si nous en croyons une correspondance de l’Afrique du Sud, cet art de rendre la jeunesse aux humains, dont on cherche le secret depuis que le monde est monde, serait mieux désormais qu’une vaine espérance.

Une simple glande thyroïde de jeune singe suffirait.

Mais, expliquons-nous :

Donc, il y avait dernièrement à Johannesburg, un certain M. Ben Knott qui se voyait vieillir à regret et supportait mal les inconvénients de la vieillesse. Or, M. Ben Knott, infirmier de son état, avait vu pratiquer quelquefois l’opération de la greffe humaine : il avait entendu parler de certaines expériences de laboratoire consistant à rendre la vigueur et la jeunesse à des animaux vieillis, en leur greffant des glandes intersticielles prises sur des animaux de même race plus jeunes. Il avait même ouï dire que pour rajeunir l’homme, à défaut de glandes prises sur un autre homme, on pourrait emprunter celles d’un grand singe. De célèbres savants affirmaient que l’expérience devrait réussir. M. Ben Knott décida de tenter l’aventure.

S’étant procuré un superbe babouin en pleine force, il l’amena à l’établissement chirurgical du docteur Clarence Andrew, à Pietersburg, dans le nord du Transvaal.

— Docteur, dit-il au chirurgien, voici un babouin dont les glandes thryoïdes me font envie. Voulez-vous les lui extraire et me les greffer ?

— Volontiers ! dit le docteur.

M. Ben Knott fut chloroformé. Derrière la porte même de la salle d’opérations, on tua le babouin d’un coup de fusil. Ses glandes thyroïdes furent enlevées immédiatement et greffées à M. Ben Knott.

Ce dernier est rentré chez lui tout guilleret. Il assure qu’il a retrouvé ses jambes de vingt ans et que sa vue, qui s’affaiblissait beaucoup, s’est si bien rétablie qu’il lit maintenant sans lunettes.

Ne nous hâtons pas trop d’y croire et n’oublions pas que toutes ces histoires de jouvence nous arrivent du Transvaal.

A beau mentir qui vient de loin.

La légende console les hommes de la réalité. C’est ainsi que les Anciens avaient inventé l’histoire de certaine fontaine dont les eaux avaient le pouvoir de rendre la jeunesse à ceux qui s’y baignaient. Junon, dit-on, avait l’habitude de venir s’y plonger de temps en temps, afin de paraître toujours jeune et belle, à Jupiter. Mais les innombrables infidélités du maître des dieux auraient dû faire douter des vertus de ces eaux.

La croyance à la fontaine de Jouvence n’en persista pas moins à travers les siècles. Elle durait encore au Moyen Âge. Maints romans de chevalerie en font mention. « Cette source merveilleuse, dit l’auteur du roman de Huon de Bordeaux, venait du Paradis terrestre et avait une telle vertu que, si un homme malade en buvait et en lavait ses mains, il était aussitôt sain et guéri, et s’il était vieux et décrépit, il revenait à l’âge de trente ans, et une femme était aussi fraîche qu’une vierge… »

D’autres traditions, moins absolues, reconnaissaient à la fontaine de pouvoir de rendre, à ceux qui buvaient de son eau, la force, la santé, en prolongeant leur existence, mais sans leur enlever les signes extérieurs de la vieillesse, tels que les rides et les cheveux blancs.

Le scepticisme commençait à se glisser dans l’âme populaire. Cependant, à l’époque de la découverte de l’Amérique, on croyait encore si bien à la fontaine de Jouvence que l’on espérait la découvrir dans les contrées nouvelles. La source, disait-on, coulait sur un sol d’or (l’or, on va le voir plus loin, était, dans l’imagination des savants de cette époque, l’élément indispensable au rajeunissement des hommes) et communiquait une jeunesse éternelle aux mortels assez fortunés pour y tremper leurs lèvres. C’est même en recherchant cette source magique qu’un navigateur espagnol découvrit la Floride.

Cependant, pas plus dans le nouveau monde que dans l’ancien, la fontaine de Jouvence n’avait été trouvée. Mais ce secret, que la nature ne livrait pas, les savants prétendaient le découvrir au fond de leur laboratoire.

Les alchimistes cherchaient l’or potable. C’était, disaient-ils, le remède à tous les maux, la prolongation indéfinie de l’existence humaine.

Théophraste Paracelse, le plus célèbre d’entre eux, affirma avoir atteint le but et donna la formule d’un certain Élixir de longue vie, qui devait faire vivre les gens « autant que Mathusalem ». Mais il faut croire que Paracelse négligeait d’utiliser son élixir pour lui-même car il mourut à cinquante-neuf ans. C’était une longévité plutôt raccourcie.

Après lui, et pendant deux cents ans, il ne fut plus guère question de l’or comme médicament régénérateur.

Mais au XVIIe siècle, un médecin vénitien, Angelo Sala, décrit un procédé qu’il a découvert pour stabiliser le métal précieux ; et tout aussitôt, les élixirs de longue vie reparaissent de tous côtés. Les charlatans en vendent sur le Pont-Neuf.

La Faculté s’émeut ; on saisit les fioles, on analyse les liquides qu’elles contiennent : il n’y a pas plus d’or que dans la poche d’un pauvre homme. Paris s’amuse de la naïveté des gens qui ont cru aux vertus de l’élixir, et le bon La Fontaine leur consacre un spirituel rondeau :

Grand dommage est que ceci soit sornettes ;
Filles connoy qui ne sont pas jeunettes
À qui cette eau de jouvence viendroit
Bien à propos

Hélas ! il faut renoncer à l’eau de Jouvence. L’or, cependant, est entré dans la thérapeutique. Nous possédons aujourd’hui l’art, que les alchimistes ont tant cherché, de le rendre soluble ; et les médecins vous diront qu’il a, en effet, d’indéniables propriétés dynamogéniques et reconstituantes, qu’il exerce sur l’organisme une puissante stimulation, et que son action est, par conséquent, employée utilement dans la débilité sénile.

* **

Les émules du docteur Faust, les vieux chercheurs d’absolu du Moyen Âge, n’étaient donc pas si fous quand ils en faisaient l’élément principal de leur élixir de longue vie.

Il est bien rare, voyez-vous, qu’au fond des légendes et des croyances populaires, il n’y vit pas quelque parcelle de raison, quelque atome de vérité.

Voici les temps modernes. Nous ne croyons plus à la fontaine de Jouvence ; nous ne comptons plus sur l’or pour retrouver nos vingt ans ; mais, bien qu’on ait pris soin, dès notre jeune âge, de nous persuader, en nous faisant traduire le De Senectute de Cicéron, que le poids de la vieillesse est chose facile à supporter ; bien qu’on nous répète avec Buffon que « le philosophe doit regarder la vieillesse comme un préjugé », nous ne sommes pas tous, hélas ! des philosophes ; et nous redoutons la vieillesse, et nous songeons sans cesse à en reculer la fatale échéance.

C’est pourquoi les méthodes médicales, dont le but est de prolonger l’existence et de retarder l’heure de la décrépitude, passionnent aujourd’hui l’opinion publique, tout comme le faisait autrefois l’annonce de quelque élixir de longue vie.

Quelles espérances faut-il fonder sur la découverte de cette extraordinaire propriété que possèderait la glande thyroïde de rendre aux vieillards, par le procédé de la greffe, la force et l’énergie physique et cérébrale ?… L’expérience nous le dira peut-être un de ces jours. Laissons faire la science et parler les savants.

Déjà, il y a un an, à pareille époque, on signalait à ce propos les curieux travaux d’un médecin anglais, le docteur Huxley. Ce praticien avait constaté que l’ablation des glandes thyroïdes, pratiquée chez les animaux, arrêtait immédiatement leur croissance et leur développement. Privée de thyroïde, une chevrette n’était pas plus grande à six mois que si elle avait un mois ; un jeune coq, ayant subi la même opération, avait cessé de grandir.

Par contre, le savant, ayant nourri des têtards avec des préparations de glande thyroïde de n’importe quel animal, ces têtards s’étaient changés en grenouilles dans l’espace de trois semaines, alors que, dans la nature, cette transformation demande trois mois.

Cette propriété des glandes thyroïdes n’était d’ailleurs pas inconnue : des chirurgiens l’avaient signalée à maintes reprises. On sait que ces glandes sont formées de deux lobes placés de chaque côté du larynx. Leur hypertrophie constitue l’infirmité connue sous le nom de goltre. Or, les chirurgiens ont remarqué depuis longtemps que lorsqu’ils enlèvent le goltre, et par conséquent le corps thyroïdien à un enfant ou à un adolescent, celui-ci ne tarde pas à perdre ses forces, son énergie, sa mémoire et à tomber dans un véritable état de crétinisme.

Mais supposez l’expérience contraire. Elle a été tentée, d’ailleurs, paraît-il, en 1914, sur un jeune Corde idiot, par le docteur Voronolf, directeur des travaux de chirurgie expérimentale à la Sorbonne. La greffe de glandes thyroïdes pratiquée sur ce jeune homme aurait fait de lui en peu de temps un homme normal.

De là à conclure que la greffe de glandes thyroïdiques, empruntées à un animal — même à l’animal le plus proche de l’homme — et pratiquée sur un vieillard, rendra à celui-ci la santé, la vigueur et tous les privilèges de la jeunesse, de là à supposer qu’après l’expérience l’opéré pourra chanter comme Faust :

À moi l’énergie
Des instincts puissants

il y a loin, excessivement loin. Les plus audacieux physiologistes, les « greffeurs » les plus fameux, n’osent pas y penser. Ne soyons pas plus impatients qu’eux-mêmes… Attendons.

Mais, en attendant, si nous voulons vivre vieux, gardons-nous de attrister en voyant fuir la jeunesse. Le docteur Regnault assure qu’il a un guéri un vieillard hypocondriaque en le forçant à regarder sans cesses ces mots qu’il lui avait fait écrire sur la muraille : « Je suis gai. »

Rappelons-nous ce que disait Renan de la vieillesse : « Âge charmant que celui de l’Ecclesiaste, le plus propre à la sereine gaieté, où l’on commence à voir, après une journée laborieuse, que tout est vanité, mais aussi qu’une foule de choses vaines sont dignes d’être longuement savourées… »

Et consolons-nous de vieillir en nous répétant ces vers qu’écrivit un poète presque centenaire :

Chaque jour est un bien que du ciel je reçois ;
Jouissons aujourd’hui de celui qu’il nous donne
Il n’appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi
Et celui de demain n’appartient à personne.


Le Petit journal illustré, 27 mars 1921

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

Laisser un commentaire