Le dilettantisme du crime — Jean Rameau

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Le dilettantisme du crime

1
Jehan Racca, arbalétrier, engendra Hugues Racca, maître apothicaire.
Hugues Racca, maître apothicaire, engendra Urbain Racca, chirurgien.
Urbain Racca, chirurgien, engendra Frédéric Racca, restaurateur.
Il était donc naturel que Frédéric Racca, restaurateur, engendrât un fils qui, résumant en lui toutes les professions et aptitudes de ses aïeux, montrât des dispositions spéciales pour l’art voluptueux et fertile en émotions exquises d’exterminer ses semblables.
Aussi n’y eut-il qu’un cri d’approbation, du Rhin aux Pyrénées, lorsque Hyacinthe Racca, le rejeton de cette illustre race, fut élu maître bourreau dans ce beau pays de France.

2
La première fois qu’Hyacinthe Racca opéra en public sur un criminel quelconque qui avait occis pour le vulgaire plaisir de voler, les habitués des exécutions capitales ne purent s’empêcher de battre des mains.
Hyacinthe Racca, certes, s’annonçait comme un remarquable virtuose de la guillotine. Malgré l’émotion inséparable d’un premier début, il commença par un coup de maître.
Correctement vêtu de noir, cravaté de blanc, chaussé de vernis, il arriva sur l’échafaud, salua légèrement les amateurs, sans emphase comme sans fausse honte, avec cette aisance du génie qui a conscience de sa valeur, passa son chapeau et ses gants à son aide, prit le condamné d’une main fine, et faisant basculer son homme, rapidement, avec la prestesse d’un physicien escamotant une muscade, il lui introduisit la tête dans la lunette fatale. Cela en un clin d’oeil, avant que l’assistance émerveillée eût le temps de s’y reconnaître.
Alors, gravement, après deux secondes d’immobilité solennelles comme un point d’orgue, Hyacinthe posa sa main gauche sur la tête du condamné, la mit délicatement au point voulu, comme un coiffeur qui s’apprête à friser son client, puis, sereinement, tandis qu’il sentait sur lui les dix mille regards extasiés de la foule, il leva le bras droit et rapprocha le pouce de l’index, d’un geste de dandy offrant une fleur. Ici un nouveau point d’orgue qui tint en suspens la respiration des dix mille poitrines. Puis Racca effleura de ses deux doigts parfumés le ressort de la guillotine.
Rran !
Avec une vélocité de foudre, le lourd couperet tomba.
Un frémissement d’enthousiasme fit vibrer la foule.
— Bravo ! cria le parterre.
Et les applaudissements redoublèrent quand on vit la tête tranchée faire un demi-tour sur elle-même et reparaître, suspendue par une mèche de cheveux, au bout de la main triomphante d’Hyacinthe Racca.

3
Dès lors, ces matinées dramatiques, que l’on nomme les exécutions, furent excessivement courues. Toute l’Europe voulut voir travailler Racca.
Celui-ci opérait toujours lui-même, et, chaque fois, avec une maestria nouvelle.
Le bourreau, accaparé par son art, ne vivait que pour la guillotine. Entre deux exécutions, il maigrissait, ses yeux se creusaient, le spleen du sang répandu s’emparait de lui, et l’on sentait que cet artiste de génie serait vite mort s’il n’avait pas tué quelqu’un toutes les semaines.
Comme Raphaël, Racca eut plusieurs manières. Il avait d’abord tranché les condamnés entre la deuxième et la troisième vertèbre, ce qui donnait une tête de décapité toute ronde. Après de nombreuses études, il fut amené à trancher les cous une vertèbre plus bas. Dans le panier à son, les têtes avaient ainsi plus de caractère, plus de lignes, et semblaient des effigies de médailles anciennes.
En second lieu, il avait débuté en tranchant obliquement, avec une pointe de fantaisie. Mais en corrigeant son jeu, il redevint classique comme tous les vrais génies, et il ne trancha plus que correctement, dans un plan perpendiculaire à la colonne vertébrale.
Tout cela fut apprécié par les dilettanti, et les juges s’empressèrent d’envoyer à Racca le plus de condamnés à mort possible, ce qui ramena un peu de gaieté dans le pays.

4
Mais la sagesse des nations l’a dit : la gloire et les grandeurs perdent souvent les hommes.
Elles perdirent Racca.
Ayant beaucoup de succès dans le monde, le jeune et déjà glorieux exécuteur des hautes oeuvres voulut bien aller à un rendez-vous qu’implorait de lui une grande dame sentimentale, la veille d’une exécution.
Racca, si sobre d’habitude, se laissa verser de copieuses rasades de la main de l’enchanteresse, de sorte que, l’heure de l’exécution arrivée, le bourreau guillotinait encore des bouteilles de champagne.
Hâtivement, il monta sur l’échafaud. Personne n’eut la pensée de demander pour lui l’indulgence du public.
Ce fut navrant.
Le couperet s’abattit maladroitement, comme décroché par une main profane, et la tête tomba, tranchée de travers, avec une moitié de mâchoire fracassée.
Quand on l’eut dégrisé, Racca frissonna.
Il courba la tête en dévorant des larmes de honte, et, digne, ayant le sentiment de l’outrage ignominieux qu’il avait fait subir à son art, il donna sa démission.
Elle fut repoussée.
Hyacinthe Racca insista.
Des sociétés humanitaires exprimèrent des voeux demandant le maintien de l’héroïque bourreau dans ses hautes fonctions.
Rien n’y fit. Racca fut inébranlable et l’on dut lui donner un successeur.

5
Ô nostalgie du meurtre !
Trois mois après, Racca se mourait, faute de personnes à tuer.
Il eut une idée à temps.
Il se maria, se fit tromper par sa femme, et tua l’épouse adultère, ainsi que son amant, avec toutes sortes de raffinements criminels.
Sa santé s’améliora légèrement.
Ayant été naturellement acquitté, Racca se rétablit tout à fait en tuant quelques personnes en duel.
Alors, comme il se trouvait à la tête d’une immense fortune provenant de legs à lui offerts par des admirateurs de son talent, il dépensa tout ce qu’il avait à perpétrer des crimes artistiques, toujours frappés au coin de la plus haute originalité.
Il tua ainsi plusieurs juges d’instruction de ses amis, sans se faire prendre jamais.
Ayant atteint la perfection dans l’assassinat, il résolut de signer ses oeuvres désormais. Il adopta pour monogramme deux coups de poignard dans le coeur de ses victimes, deux coups de poignard trouant la peau à deux centimètres de distance et se rejoignant en un point déterminé du ventricule gauche.
Une nuit, dans la folie de l’inspiration, il tua ainsi toute une famille : le père, la mère, les trois enfants et les deux domestiques.
Émerveillé par son oeuvre, il signa tous les cadavres, prit du papier et du fusain, et dessina la scène du carnage, de mémoire, sur les lieux mêmes du crime, avant de s’enfuir par le tuyau de la cheminée.
Dans cette occasion, Racca déploya tant de verve, tant d’imagination, tant de variété, tant d’exubérance et de lyrisme, que cette effroyable tuerie mérita d’être appelée, par les hommes compétents, le chef-d’oeuvre de l’assassinat.
Racca lui-même en eut le vertige.
Il ameuta la foule terrorisée le lendemain, et voyant des flots de têtes humaines à perte de vue autour de lui :
— Vous cherchez l’auteur de tous ces crimes épouvantables, n’est-ce pas ? cria-t-il de toutes ses forces.
— Oui ! oui ! hurlèrent trois millions de voix.
— Eh bien, dressez vos arcs de triomphe ! C’est moi !

6
Il fut condamné à mort.
Il marcha vers l’échafaud d’un pied léger, le matin du jour fatal. Seulement, voyant que son successeur était un bourreau banal, dépourvu du feu sacré, Racca souffrit horriblement et faillit s’évanouir.
À un moment donné, n’y tenant plus, il fit un suprême effort sur la bascule où le bourreau l’avait étendu d’une main prosaïque et triviale, et foudroyant son indigne successeur d’un regard de mépris :
— Bourgeois ! rugit-il.
Et, prenant une pose académique, Hyacinthe Racca fit un gracieux salut au public, leva sa main droite d’un mouvement plein de majestueuse ampleur, et brillamment, artistement, avec toute la virtuosité dont il était capable, il se guillotina lui-même.

Jean Rameau, in Fantasmagories, histoires rapides — 1887
Source image : La Guillotine (France, 1900) — Silvestre, Paris

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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