(Nous proposons à l’attention de nos lec­teurs ces quelques lignes extraites d’un cours que professa vers l’an 2800, à l’Université de Tombouctou, le professeur de sociologie bien connu Malinh-Koko.)

Or il advint messieurs, qu’en l’an 2000 (et quelques), la vieille Europe glissa dans un état de décrépitude de plus en plus affligeant : les enfants envoyaient leurs parents à l’école, les femmes se tatouaient le visage et se passaient les yeux au noir animal, les hommes allaient nu-tête comme à l’origine des temps, les poètes faisaient des vers en piquant des mots au ha­sard dans un indicateur de chemins de fer ; on ne votait plus parce que tous pouvaient voter, on payait ceux qui ne voulaient plus travailler et on faisait travailler ceux qui ne payaient plus ; depuis que les employés des administrations ne pouvaient plus chercher midi à quatorze heures pour s’occuper dans leurs bureaux à cause de la transformation des cadrans, ils n’y mettaient plus les pieds.
En ce temps, Lausanne [bourgade de l’Helvétie] ne comptait plus que quelques huttes aux abords de la Place St-François [endroit où aimaient à se donner rendez-vous les tramways], et de Paris il ne restait qu’un ithyphallique tronçon de Tour Eiffel.
Selon un rythme scientifiquement déterminé, la civilisation s’est lentement déplacée et, partie des profondeurs de l’Asie, après avoir traversé l’Europe, elle a abouti tout naturel­lement en Afrique, qui est devenue à son tour le cerveau du monde.
Or, messieurs, il m’a semblé qu’il était d’un intérêt capital d’étudier avec vous quels furent les symptômes de cette décadence européenne et les premières manifestations du réveil de notre race.
C’est au début du XXe siècle qu’il faut situer notre première ingérence dans l’économie de l’Europe, qui fit appel à nos qualités guerrières pour trancher l’un des plus formidables débats de l’histoire.
Peu reconnaissants de nos services, les blancs affectaient de nous considérer comme une race inférieure et nous traitaient avec cette pitié humanitaire dans laquelle le mépris et l’orgueil prennent une si grande place. Cepen­dant, durant notre long séjour, les femmes des blancs ne tardèrent pas à se laisser toucher par la beauté de notre physique. Mais ce fut notre musique et cette maladie propre à l’Eu­ropéen appelée snobisme [en nègre : Gogo, note du traducteur] qui hâtèrent le triomphe de notre cause.
Or, messieurs, quelle était, à cette époque, notre musique ? Un amalgame incohérent de sons provenant d’instruments aussi rudimen­taires que disparates qui dévidaient des mélo­dies monotones, aux temps brisés brochant sur une basse continue. Seuls nos négrillons y trouvaient du plaisir, le soir, autour des cases, à l’heure où la lune émergeait des palé­tuviers, et qu’au loin retentissait le bâillement des alligators. Souvent nos aïeules, énervées par ce tintamarre, dispersaient la bande des négrillons par ces mots en vieux nègre : « ali bandjo jazz ! » ce qui voulait dire, à peu de chose près : « Allez jaser ailleurs ».
Ce fut de ce tintamarre que les Européens s’engouèrent et qu’ils dénommèrent on ne sait trop pourquoi : Jazz-band. Dès lors, ce fut pour nous le succès assuré. Toute l’Europe se tré­moussa au bruit de nos cacophonies, cependant que nous gardions sur nos dents magnifiques ce sourire qui en disait long.
Nos ancêtres ne s’en tinrent pas là ; ayant compris que l’intelligence des blancs n’était pas ce qu’elle voulait bien paraître et qu’il suffisait d’en imposer aux esprits, ils importèrent en Europe la sculpture nègre. C’étaient de pauvres troncs d’arbres maladroitement équarris, pourvus d’un nez et de deux yeux ; mais il avait suffi de les baptiser « fétiches » et « art naïf » pour que les Européens, qui aimaient beaucoup les faux-dieux, en accep­tassent avec enthousiasme.
Puis nous achevâmes de les gagner en leur offrant de la verroterie, des tapis, et, pour hâter leur démoralisation, de l’eau-de-vie du Cap, que nous échangions contre des faux-cols et des boutons de manchettes. Notre habit national obtint également le plus grand suc­cès. Longtemps, en effet, les femmes euro­péennes, qu’un amas de préjugés et d’étoffes superflues engonçaient avec la plus morne des rigueurs, s’en défirent de plus en plus, jus­qu’au jour où, en 1925, elles adoptèrent notre pagne.
Dès lors, messieurs, le développement économique de notre continent a pris un essor inouï. Notre sable pour canaris fut universelle­ment reconnu comme le meilleur ; l’industrie du lait de noix de coco condensé devint floris­sante ; nos coupe-papier en celluloïd et nos pianos en caoutchouc durci remplacèrent avan­tageusement l’ivoire et l’ébène que nous four­nissait l’Europe.
C’est à la fin du XXIIIe siècle qu’éclata la terrible guerre entre l’empire du Soudan et les Etats du Haut-Nil. À cette époque, nous fîmes appel au concours des troupes blanches, mal­gré la répugnance que certains professaient à l’égard de ces « troupes de couleur », ainsi qu’ils les appelaient, puisque le blanc est la fusion de toutes les teintes du prisme, tandis que le noir en est l’absence. Ces soldats nous rendirent également d’utiles services quand éclatèrent les grèves dans le Baghirmi et que nous fîmes occuper les villes révoltées par les blancs, malgré les protestations indignées des indigènes.
Aujourd’hui, messieurs, l’ère des guerres touche à sa fin ; notre action bienfaisante s’étend sur toute la terre ; par milliers, nos missionnaires et nos pédagogues partent pour l’Europe ; la plupart de nos États abandon­nent le système monarchique, nous marchons vers l’abolition du militarisme, vers l’affran­chissement de la pensée ; déjà le socialisme fait des pas de géants et tout nous permet d’espérer que, vers l’an 3000, une aube de justice et de fraternité se lèvera sur la terre.
Pour traduction conforme,
P. D.

 

Texte publié dans La Tribune de Lausanne, n° 121, daté du dimanche 2 mai 1920
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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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