Le Brontosaurus gigantomir — F. de Baillehache (1921)

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F. de Baillehache
Le Brontosaurus gigantomir
in Le Figaro, supplément littéraire du dimanche
n° 137, 20 novembre 1921

Le commandant Reverta était un des habitués des dîners de notre cercle ; sec comme une trique, peu loquace, brave comme une arme blanche, fidèle comme une sœur, il gardait l’auréole de ses vingt ans d’Afrique. Notre bonheur était d’arriver à le faire causer, chose rare et fort amusante. Il avait traversé le Continent noir en tout sens à une époque où c’était moins facile qu’à présent. On citait ses compagnons Arcagne, mort dans la brousse, du Paurroy, devenu général et retraité ; Legay, frappé d’un coup de soleil au désert et furieux depuis, enfin, Maurice Matrequin, l’explorateur bien connu, qui voyageait pour faire ensuite des conférences fort suivies à Paris.

Ce soir-là, mon oncle de la Palmède arriva en retard au dîner et s’excusa en exhibant un livre.
— Pardon, messieurs, ce n’est pas ma faute. J’ai tenu à apporter à notre excellent ami Reverta un ouvrage que vient de publier son ami Matrequin…
Vous n’êtes pas sans savoir que la question du grand serpent de mer ou de terre passionne l’opinion publique.
— C’est une fable, opina un convive.
— Oh puisqu’on l’a vu ! cria-t-on.
Mon oncle reprit.
— Le monstre, qui aurait une vingtaine de mètres de longueur serait apparu récemment au centre de l’Afrique, non loin de la région des lacs. Des chasseurs de fauves anglais ont fait une expédition pour le trouver. Il s’agirait du brontosaure antédilivien… Eh bien ! Maurice Matrequin dit l’avoir rencontré, en 1905, au cours de son voyage avec le commandant Reverta. Et voilà l’ouvrage !
Ce fut un concert d’exclamations et tout le monde se tourna vers Reverta qui mit ses coudes sur la table :
- Messieurs, dit-il, avant de lire l’ouvrage de M. Matrequin, je vais vous dire ce que je sais :
« En 1905, nous étions, Matrequin, Olivet et moi, en pleine Afrique, très gênés par les événements politiques. Matrequin étudiait la faune, moi je faisais des relevés topographiques, et Olivet s’adonnait à des expériences de physique et plus particulièrement d’optique. Notre situation, à l’Équateur même, favorisait ses travaux. À l’aide d’ondes plus ou moins électriques, il provoquait des sortes d’aurores boréales, polarisait la lumière, et nous en faisait voir de toutes les couleurs.
» Une fois, Matrequin était à la chasse, il revient bouleversé.
— J’ai vu une bête gigantesque ! Un diplodocus…
» Je me moque de lui, il se fâche, me prie de l’accompagner. Au bout de trois journées d’affût, nous entendons craquer les branches… Quelle émotion ! Matrequin me pince. Une tête paraît sous un arbre immense… Une tête ?… non. Un museau interminable… brunâtre, genre crocodile, ou tortue allongée… un œil… grand comme cette fenêtre… Mon cœur n’osait plus battre… Un bruit ?… tout avait disparu !
» Nous nous regardons, Matrequin et moi, ahuris. La bête devait avoir au moins vingt mètres de long…
» Je ne veux pas vous redire notre chasse, nos pièges, nos affûts… Il vous suffira de savoir qu’en trois mois, dans la forêt marécageuse, nous avons aperçu cinq fois notre brontosaure, mais jamais en entier. Il disparaissait toujours avec une promptitude inouïe.
— Je me suiciderai ! disait Matrequin, si je ne peux ni le tuer ni le photographier !
» Le pis était que dans le marais ses pattes ne laissaient pas d’empreintes.
» Matrequin avait écrit des volumes sur ce monstrueux animal dont les écailles près de l’œil mesuraient près de cinquante centimètres chacune, et les pattes, composées de quatre doigts griffus, pas moins de 1 m 50 de long… Et nos plans échouaient toujours !
» Pendant ce temps-là, Olivet finissait de monter un appareil très compliqué pour décomposer la lumière et commençait ses expériences sur une grande étendue. Nos noirs étaient terrifiés et leur nombre diminuait tout le temps.
» Matrequin avait préparé un piège monstrueux composé de cartouches de dynamite commandées électriquement et qu’il pouvait faire éclater toutes ensemble pour cerner le brontosaure sous bois. Notre cabane d’affût était recouverte de palmes fraîches, tout était prêt. Je n’oublierai jamais ce jour…
» Un bruit se fait entendre dans le marais :
— Le voilà ! chuchote Matrequin.
» La bête avance lentement, se tourne… sa croupe gigantesque est devant nous… j’en vois les écailles brunes et brillantes… elle avance un peu… la tête paraît, aplatie… et une patte, aussi grande que moi-même. La bête est là, tout près… Quelle prise !
-— Ça y est, fait Matrequin, pour le Muséum. Encore un peu en avant et j’allume les pétards.
» Mais voilà que subitement notre bête recule dans le paysage… rapetisse… rapetisse… Hein ?
» Matrequin me regarde d’un air de folie. Nous tremblons comme des feuilles.
» Qu’est cela ? La bête est sur nous, immense son œil de serpent achève de me figer le sang dans les veines…
» Non, ce n’est déjà plus qu’un gros reptile là-bas… là-bas…
» Nous nous essuyons le front :
— Je déménage, fait Matrequin qui transpire à grosses gouttes.
» Je lui dis :
— On ne devient pas fou à deux !
» Encore une fois, la hideuse énormité se précipite sur nous… Le brontosaure !!!
» Je vise cet œil étincelant dans cette tête grande comme une petite chambre.
» Fumée, éclatement… plus rien.
Où est la bête ?
» Évaporée… introuvable. Nous nous regardons. inquiets, ahuris.
» À ce moment arrive Oliyet en criant et gesticulant :
— Eurêka ! Eurêka !
» Il nous raconte très vite le résultat de ses expériences :
— En polarisant et dépolarisant la lumière consécutivement à plusieurs reprises, j’ai découvert que certains corps et certains animaux la faisaient d’eux-mêmes ! Comprenez-vous ! Si nous voyons une fleur bleue, cela ne veut pas dire qu’elle soit bleue. Cela veut dire que des jeux de lumière nous la font paraître bleue. De même, si nous regardons à travers une loupe, les objets nous paraissent grands… Si un animal provoquait autour de lui un jeu de lumière comme celui d’une loupe, il nous paraîtrait énorme… jusqu’au moment où d’autres jeux de lumière contraires lui rendraient ses proportions véritables… J’ai toujours pensé que les animaux susceptibles de produire ce phénomène seraient ceux sur lesquels les rayons se jouent le mieux, des batraciens, des reptiles… Je viens d’en faire l’expérience trois fois de suite sur une espèce de caïman qui sortait du marais… je suis enthousiasmé  !… Je le voyais immense, puis de nouveau normal… deux fois, trois fois de suite.
» Ainsi notre brontosaure était un caïman réflecteur !…
» En effet, nos noirs nous rapportèrent une sorte de reptile bizarre tué d’une balle dans l’œil…
» Matrequin était atterré. Peu de temps après, nous nous sommes quittés et je ne l’ai guère revu…
» Je vois qu’il tient à sa bête. Comment la décrit-il ? »
— Nous sommes en plein Jules Verne, remarqua un convive.
— Silence ! cria-t-on. Laissez la parole à M. de la Palmède.
Mon oncle lut :
« Le brontosaurus gigantomir est un batracien du genre caïman dont la peau écailleuse est très brillante. Je l’ai rencontré dans les marécages de l’Afrique centrale au cours d’une exploration avec le commandant Reverta. Il mesure environ vingt-deux mètres de long…  »

 

Photo : Wikipedia, et à découvrir, des « monstres éteints » sur BibliOdyssey.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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