Une prédiction photographique — Pierre Véron (1861)

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Pierre Véron

UNE PRÉDICTION PHOTOGRAPHIQUE

in Paris s’amuse  (1861)

Et le collodion montait toujours.

 

I

 

En ce temps-là, — vers l’an 2000, — le recensement triennal de la population parisienne donne un chiffre de 6.997.323 habitants, sur lesquels 3.975.000 exercent la profession de photographes.

L’autorité, justement émue, convoque d’urgence un congrès de statisticiens pour aviser au double danger signalé par ces chiffres imprévus — qu’on aurait dû prévoir.

Les délibérations du congrès durent un mois et demi ; quatre cent douze discours sont prononcés, ce qui, — vu la longueur des harangues, — nécessite plusieurs séances de nuit.

Un quatre cent treizième orateur demande la parole. Le président, se rappelant que l’autorité attend, déclare la discussion close.

Un an après, un volumineux rapport est déposé par ledit président à la préfecture de la Seine. Les conclusions de ce rapport, développées en plusieurs volumes, se résument en ces deux propositions lumineuses :

1° « Si la population de Paris s’accroît dans des proportions qui menacent l’existence du reste de la France, la faute en est à l’extension abusive qu’a prise la photographie ;

2° « Si la photographie a pris une extension abusive, la faute en est à l’accroissement formidable qui grossit de jour en jour la population parisienne. »

Puis les choses reprennent leur cours accoutumé, et les photographes gagnent un million et demi à débiter les portraits-cartes des membres du fameux congrès.

 

II

 

En ce temps-là, — vers l’an 2050, — la population de Paris s’élève à 12.953.000 habitants, le nombre des photographes à 8.650.911.

Un nouveau congrès de statistique, renforcé d’un congrès d’économie politique, est convoqué et présente des considérations écrasantes de bon sens sur l’abandon des campagnes et des provinces :

« La désastreuse immigration qui entraîne vers la capitale toutes les convoitises, — est-il dit dans ces considérations, — n’a qu’une cause : la photographie.

« Les immenses fortunes réalisées par tous ceux qui s’adonnent à cet art, tentent incessamment les autres classes sociales.

« Tous les travailleurs quittent la charrue et viennent apprendre en quelques jours la profession qui leur promet la richesse.

« Puisse notre cri de détresse être entendu et éveiller l’attention des hommes compétents. »

 

Le cri de détresse est entendu : en lisant les affiches que l’autorité s’est empressée de faire placarder pour communiquer à tous les Français l’argumentation de la statistique doublée d’économie politique, chacun se dit :

— Pour qu’un congrès constate officiellement les bénéfices réalisés par la photographie, il faut que ces bénéfices soient vraiment incroyables.

Si je me faisais photographe !

 

III

 

En ce temps-là, — vers l’an 2100, — la ville de Paris offre le plus étrange des coups d’œil.

Au-dessus de l’entrée de chaque maison s’étalent des écriteaux ainsi conçus :

 

M. PALIBON, PHOTOGRAPHE

AU PREMIER

(La porte à droite, ne pas confondre avec la porte à gauche)

 

MADAME JEANNISSON, PHOTOGRAPHE

AU PREMIER

(La porte à gauche, ne pas confondre avec la porte à droite)

Mlle HERMINIE GRANDVOISIN, PHOTOGRAPHE

AU SECOND, AU FOND DU CORRIDOR

(Ne pas confondre avec les établissements du premier)

M. LEGUILLARD, PHOTOGRAPHE

(Ne pas confondre les établissements du premier et du second. M. LEGUILLARD est au troisième. — Il y a un pied de biche au cordon de sonnette)

 

La nomenclature continue jusqu’au sixième où est installée, ainsi que l’annonce l’écriteau placé sur le toit :

LA PHOTOGRAPHIE DU PEUPLE

DIX CENTIMES — SANS RETOUCHES.

 

Dans les boutiques, des débits d’épreuves photographiques depuis la Vue de Naples jusqu’aux principales scènes de la pièce en vogue.

Sur la façade des maisons, des étages superposés de cadres dont les proportions grandissent à mesure qu’ils s’éloignent de terre.

Dans les journaux six colonnes consacrées aux découvertes et applications nouvelles de la photographie.

L’annonce photographique. — Offrant aux regards du public les traits de la clientèle complète d’un entrepreneur de mariages et les échantillons d’un magasin de nouveautés.

Le roman photographique. — Substituant au texte des anciens feuilletonistes les scènes photographiées de la vie de l’héroïne.

La correspondance photographique. — Remplaçant les lettres de l’ancien temps par une épreuve où la pensée de l’expéditeur est traduite dans sa physionomie et dans son attitude.

 

Dans les rues, des voitures à bras, — les ci-devant voitures des marchands des quatre saisons, — colportant, au lieu de fruits et de légumes, des objectifs, du collodion, du papier albuminé.

À ce tableau significatif s’ajoutent des indices de la plus haute gravité.

Pour la première fois depuis l’existence du monde, des plaideurs n’ont pu trouver d’avocat ; — trois malades ont succombé sans voir dix médecins se disputer leur pratique ;—huit places de surnuméraires sont restées sans candidats dans un ministère ; — enfin les cartons des directeurs de théâtres n’ont reçu dans le mois de janvier que cent onze manuscrits de débutants littéraires.

Et pourtant la population de Paris a atteint le chiffre monstrueux de 29,340,000 habitants !

Des départements entiers ne sont plus habités que par leurs gardes champêtres.

L’autorité, plus inquiète que jamais, se décide à couper le mal par la racine et à proscrire le métier de photographe, source de l’épuisement général.

 

IV

 

En ce temps-là, — vers l’an 2150, — la France entière a élu domicile à Paris, dont les barrières se trouvent reculées de force jusqu’à Rouen d’un côté, jusqu’à Orléans de l’autre.

La photographie proscrite a trouvé dans la proscription même un redoublement de popularité.

Un soulèvement général des photographes, — les huit dixièmes de la population,— étant imminent, l’ordonnance n’a pas tardé à être rapportée.

La maladie dès lors ne connaît plus de bornes.

Un matin, — le 1er avril, — la France, en se réveillant dans Paris, veut vaquer à ses achats habituels.

Depuis l’invasion dernière de la photographie, il ne reste plus pour alimenter ces trente-six millions de photographes qu’une boucherie et une boulangerie.

Les trente-six millions, poussés par la faim, viennent assiéger les portes. Elles sont fermées !

Les trente-six millions, répandus sur une longueur de cent onze kilomètres, se regardent surpris.

Des murmures éclatent, ils se changent en vociférations, les plus rapprochés de la boucherie et de la boulangerie, enfonçant les clôtures, trouvent le boucher et le boulanger occupés, avec leur famille, à préparer deux enseignes sur lesquelles se détachent en lettres gigantesques les mots :

 

PHOTOGRAPHIE DU XXIIe SIÈCLE !

 

Eux aussi !

Alors ce sont des gémissements, des imprécations :

— Pourquoi n’êtes-vous pas resté bonnetier comme votre père ?

— Pourquoi, vous, avez-vous renoncé aux denrées coloniales ?

— Aviez-vous besoin de déserter la fruiterie ?

— Et vous, le notariat ?

— Et vous, le barreau ?

— Et vous, l’herboristerie ?

Il est trop tard. Pendant ce temps-là, la famine marche à grands pas.

Il est trop tard !

 

V

 

Le matin du troisième jour d’avril 2150, Paris présente un effroyable spectacle.

Sur les places, dans les rues, hommes, femmes, enfants, tous morts de faim !

Soudain, sur les buttes Montmartre deux personnages mystérieux paraissent. — Chacun tient à la main un objectif.

— Magnifique sujet de photographie à vendre à l’étranger ! murmurent-ils d’une voix défaillante.

Mais, tandis qu’ils apprêtent leurs instruments, ils s’aperçoivent de leur présence réciproque.

Un éclair de colère passe dans les yeux des deux concurrents ; ils font un pas l’un vers l’autre, puis tombent épuisés par ce suprême effort.

La photographie a immolé les deux derniers Français !

Ainsi périra Paris.

Puisse son exemple servir de leçon aux nations et aux photographes !

 

Crédit image : Parisian Fields — On vous conseille aussi de découvrir cet énorme appareil-photo sur Retronaut…

 

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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