Le triomphe de la science — Joseph Montet (1887)

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FANTAISIE HUMORISTIQUE
LE TRIOMPHE DE LA SCIENCE 

par Joseph Montet (1852-1919)

Première publication dans La Science Illustrée n°4 et 5, 22 et 29 décembre 1887, p. 62 à 63 et 76 à 78.
Joseph Montet, romancier et nouvelliste, est né à Niort le 16 octobre 1852 et mort le 26 octobre 1919. Ancien élève de l’Ecole normale, il fut professeur de philosophie. 

 

— M. Louis Vernet, de Paris ? fit Nathaniel Simpson en regardant une carte. Attendez !
Il prit sur son bureau un répertoire d’adresses qu’il feuilleta rapidement.
All right !  Faites entrer.
Notre ami Louis Vernet entra.
— Vous vous êtes rappelé mon nom ? dit-il en serrant la main que lui tendait le Yankee. Ça, c’est admirable.
— Pas admirable du tout. Très simple, au contraire. Tenez.
Et l’Américain montra du doigt à son visiteur une ligne écrite sur son répertoire :
« Louis Vernet, de Paris. Invité à déjeuner quand il passera à Chicago. »
— Avec ça, fit-il en frappant du plat de la main sur le livre, je suis sûr de ne rien oublier !
— Même une liaison aussi brève que la nôtre. Car, enfin, combien de temps nou sommes-nous connus ?
— Une soirée, pas davantage.
— Et encore, autour d’une table fort gaie, où vous sabliez vigoureusement le Champagne en l’honneur de Foxhall, vainqueur du Grand Prix de Paris !…
— Chut ! fit l’Américain avec un sourire. Ici, je ne sable rien du tout, que l’encre fraîche de mes livres de commerce. Austère, ici, très austère… Tout à l’heure, à déjeuner, nous nous rattraperons.
— Ah ! ah ! C’est ici le sanctuaire du travail. Et que faites-vous ? Toujours des rails en papier ?
— Non, il y a longtemps que j’y ai renoncé. L’acier nous fait aujourd’hui une concurrence déloyale. J’ai pris une nouvelle spécialité : les substances alimentaires. Beaucoup plus avantageux. Une seule concurrence à redouter : la nature. Elle n’est pas de force.
— Vraiment ?
— C’est prouvé. Depuis trois ans, j’ai gagné trois millions. L’un en faisant du beurre sans lait ; l’autre en faisant de l’extrait de viande sans viande ; le troisième avec l’exploitation que j’ai depuis un an.
— Qu’est-ce que vous fabriquez ?
— Des oeufs.
— Sans poules ?
— Évidemment.
— Vous voulez rire !
— Je ne ris jamais en affaires.
— Parbleu, je serais curieux de voir ça !
— Rien de plus facile. Nous avons une demi-heure devant nous. C’est assez pour voir un de mes ateliers.
Et l’Américain, ouvrant la porte de son bureau, conduisit notre ami par un long couloir jusqu’à une vaste pièce où il l’introduisit. De larges boîtes, remplies d’oeufs d’un blanc superbe, s’étageaient le long des murs. L’industriel ouvrit une seconde porte. Un froid assez vif saisit Louis Vernet, qui releva le col de son paletot.
— Nous voici, dit Simpson, dans l’atelier de fabrication. Vous voyez cette cuve ? C’est le jaune. Et cette autre cuve ? C’est le blanc.
— Et qu’est-ce que c’est que ce jaune ?
— Un mélange de farine de maïs, d’amidon extrait du blé, et de quelques autres substances.
— Et ce blanc ?
— Trop long à vous expliquer : un résultat chimiquement identique au blanc d’un oeuf véritable.
— Parfait, mais la coquille ?
— Tournez-vous. On en fait sous vos yeux.
— Et comment, mettez-vous votre jaune et votre blanc là-dedans ?
— L’enfance de l’art. Regardez plutôt. Voici la machine. Vous remarquerez qu’elle renferme plusieurs compartiments. Le premier contient le jaune, le second le blanc, le troisième la pellicule blanche de l’oeuf, le quatrième l’écaillé de gypse qui formera la coquille. Vous avez senti, en entrant ici, un changement de température ? Ce froid est nécessaire. Vous allez voir pourquoi. Dans le premier compartiment, on verse le jaune à l’état de farine assez épaisse ; il y prend une forme ronde et s’y congèle. Après quoi, il passe dans le second compartiment où il s’entoure de blanc, et, par un mouvement rotatoire, prend une forme ovale ; il s’y congèle aussi. Puis il passe dans le suivant, où il se revêt d’une légère pelure ; et enfin dans le dernier, l’écailleur, où il complète son costume. L’oeuf est fait ; on le place sur les plateaux sécheurs que voici, où l’écaillé sèche tout d’un coup, tandis que l’intérieur se dégèle. Et voilà l’objet. Une poule ne ferait pas mieux.
— Ni meilleur ?
— Ni meilleur. Tenez, en voici un. qu’on vient de cuire à votre intention. Goûtez-le.
Louis Vernet vida d’un trait la moitié de la coquille.
— Exquis ! déclara-t-il.
— Eh bien, voilà ce que je peux vous livrer à treize dollars le mille, un peu plus de soixante-dix francs., Trouvez-moi des poules pour travailler régulièrement à ce prix-là !
— Et combien de temps se conservent-ils vos oeufs postiches ?
— Indéfiniment. Celui que vous venez de manger savait un an. Voyez, la date était marquée dessus. Autre avantage : la coquille étant plus épaisse et plus dure que celle de l’oeuf naturel, c’est une garantie pour l’expédition. Presque jamais de casse.
— Et vous êtes le seul à opérer ce tour de force ?
Le front de Nathaniel Simpson se rembrunit.
— Le seul ? dit-il, non. J’ai un concurrent.
— Aussi fort que vous ?
— Plus fort que moi. Il a trouvé le moyen de donner à ses oeufs, à volonté, le goût des oeufs d’oie ou de canard. Ce gueux de Campbell est un malin ! Mais c’est égal, tôt ou tard, je l’enfoncerai. C’est une idée fixe. En attendant, allons déjeuner.

 

— Naturellement, dit Nathaniel Simpson à son hôte, en se levant de table, vous êtes venu à Chicago pour notre Exposition. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Très intéressante. Le phonophotosicnolypobiographe m’a surtout frappé d’admiration, et j’avoue que je suis resté bouche béante devant cet instrument qui, en moins d’une minute, et sur une simple question que vous lui adressez, vous rend du même coup votre photographie, le son de votre voix, votre phrase imprimée, un fac-similé de votre écriture et la date de votre naissance.
— Peuh ! La dernière création d’Edison… Dans un an, ce sera dépassé. Mais avez-vous vu mes oeufs ?
— Non.
— Nous allons les voir.
Un quart d’heure après, Nathaniel Simpson et Louis Vernet étaient arrêtés devant une vitrine sous laquelle plusieurs douzaines d’oeufs étalaient, entre une double rangée d’étiquettes, la candeur immaculée de leurs ventres rebondis.
À côté, sous une seconde vitrine, d’autres oeufs étaient exposés, mais ceux-là de diverses grosseurs, et avec un plus grand luxe d’étiquettes. Trois pancartes les dominaient, portant les mentions suivantes : Oeufs de poule — Oeufs d’Oie — Oeufs de canard.
— C’est la vitrine de ce gueux de Campbell, dit Simpson. Il n’y a pas à dire : c’est lui qui aura le prix !
— Dites donc, fit Louis Vernet, vous avez un rayon de soleil en plein sur vos oeufs. Vous ne craignez pas que ça les abime ?
— Non ; ils sont garantis bon teint. Et puis nous sommes en hiver. Le soleil n’est pas bien méchant. La preuve, c’est que, si l’Exposition n’était pas chauffée, nous y gèlerions bel et bien. N’est-ce pas, Jim ?
Un gardien s’approcha.
— C’est vrai, monsieur Simpson, dit-il, le calorifère n’est pas de trop.
Louis Vernet était resté devant la vitrine de son hôte, le menton dans la main, comme plongé dans une profonde méditation.
Soudain, il releva la tête avec un sourire.
— Dites donc, dit-il en prenant le bras de Simpson, qu’il entraîna dans un coin. Combien donneriez-vous pour enfoncer votre concurrent ?
— Campbell ? Tout ce qu’on voudrait.
— Mille dollars ?
— Une misère…
— Deux mille s’il le faut !
— Mille suffiront. M’ouvrez-vous ce crédit ? Je vous réponds du succès.
Nathaniel regarda son hôte.
— Je n’y comprends rien, dit-il. Mais c’est égal, marché conclu !
— Bien. Laissez-moi seulement cinq minutes. Je vous rejoins à la sortie.
Dès que Simpson se fut éloigné, Louis Vernet appela le gardien d’un signe. Au bout de trois minutes de conversation à voix basse, il tira son portefeuille et remit à l’homme quelques billets de banque.
— Le reste dans quelques jours au plus, lui dit-il en s’en allant.

 

Huit jours après, comme il parcourait son journal, Nathaniel Simpson fit sur son fauteuil un tel bond qu’il faillit jeter son bureau par terre.
Voici ce qu’il venait de lire :
« Le Triomphe de la Science. — Cette nuit s’est produit, à l’Exposition, le phénomène le plus extraordinaire du siècle. Tout le monde a remarqué les curieuses vitrines d’oeufs artificiels de MM. Campbell et Simpson. Or, dans celle de ce dernier, voici le spectacle véritablement stupéfiant qu’on a vu ce matin : un des oeufs était à moitié brisé, et, par l’ouverture de la coquille, passait la tête d’un petit poulet parfaitement vivant. Les précautions méticuleuses qui ont été prises pour la réception et la conservation des produits exposés, ne laissant aucune place à l’hypothèse d’une supercherie impossible ; une seule conclusion peut être tirée de ce fait merveilleux : c’est que M. Simpson a  poussé l’imitation de la nature à un tel point, qu’il a dérobé à celle-ci son dernier secret. Nul doute qu’une récompense éclatante ne vienne consacrer ce résultat vraiment prodigieux du génie scientifique, qui est destiné à faire époque dans les annales de l’humanité, »
Le journal tomba des mains de Nathaniel Simpson, médusé. À ce moment, Louis Vernet entrait dans son bureau, tenant à la main un numéro de la même feuille.
— Le gardien Jim, dit-il, est un brave homme, qui a bien gagné ses mille dollars. L’oeuf de poule qu’il a glissé dans votre vitrine ne lui a pas coûté, il est vrai, plus de trois sous. Mais il peut garder la différence. Quant à votre soleil d’Amérique, c’est un paresseux qui n’entend rien à son métier ; et sans une prise de chaleur adroitement pratiquée dans le tuyau du calorifère, vous attendriez encore votre poulet fantastique, monsieur Simpson !
Nathaniel Simpson éclata d’un rire formidable.
— Diable de Français, va ! s’écria-t-il. Il n’y a encore que vous pour avoir des idées pareilles… Seulement, vous allez avoir une mort d’homme sur la conscience. Ce gueux de Campbell va sûrement en crever de dépit !

 

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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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