L’Express-Times — Louis Mullem (1890)

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L’EXPRESS-TIMES, par Louis Mullem

(in Contes d’Amérique, Éditions A. Lemerre, 1890)

Les bruits d’hier soir ne sont que trop confirmés. Voici les dépêches d’un correspondant spécial, seul survivant du désastre. Nous donnons tel quel son récit télégraphié au vol :

Snowtown, 27 novembre, 7 p. m.

Quelle journée, quelle course, quelle fin ! Mais procédons par ordre, depuis le début.

Midi juste. ― Le personnel est à son poste ; nous nous installons dans le wagon de rédaction. Un coup de sifflet et la locomotive s’ébranle ; le train-journal, le « rail-newspaper » se met en route.

On franchit lentement les complications de la gare, on file plus rapidement le long du tunnel creusé sous les faubourgs ; enfin nous roulons en pleine vitesse à travers champs.

Journée d’hiver splendide. Un peu de nuée noire seulement raye le ciel, mais loin à l’ouest, dans le pâle de l’horizon.

L’édition du matin est prête, nous flânons un moment de bavardage, dans le soleil rayonnant par les vitres sur la fumée bleue de nos havanes.

Soudain, une sonnerie, signal de la reprise du travail donné par le rédacteur-chef, Rob-Edwards, l’avisé créateur de l’Express-Times.

Les appareils typographiques sont mus à volonté par un engrenage intérieur adjoint aux roues des véhicules. Tel est le truc breveté d’Edwards.

Les ateliers-wagons retentissent aussitôt d’un assourdissant fracas d’usine, au battement de ferraille des presses rotatives, aux grincements et cliquetis des milliers de griffes et pattes d’acier qui dévident le papier sans fin des bobines, l’étirent sous l’encrage des rouleaux, le promènent par les engins à découper, à brocher, à plier, et l’emmagasinent, enfin, dans un compteur d’où les paquets de journaux tomberont tout ficelés sur la voie.

Hurrah ! tout va ! « Le train imprime lui-même ! » L’automatisme se fait publiciste. L’invention d’Edward fonctionne, prodigieuse et pourtant bien simple, par ce seul principe de l’emploi des excédents de force…

Midi et quart. ― Autre coup de sifflet annonçant le premier poste de vendeurs. En avant du train tourne un disque marqué d’énormes chiffres noirs.

« Dix mille ! » avertit la vigie.

L’employé du compteur manœuvre dix fois le ressort.

Les dix ballots de mille restent sur le rail. Nous passons en éclair devant l’équipe de « camelots. » Nous entendons leurs vivats ; nous les voyons, déjà dans un lointain, s’emparant des liasses qu’ils vont répartir, en hâte dans le district.

Même jeu de cinq en cinq minutes ; même chute de feuilles…

« Dix, vingt, trente, cinquante mille ! » hèle la vigie. Et l’effréné roulement des rotatives pourvoit sans relâche à cette effervescence de consommation, miracle industriel brillamment acclamé par les curieux des trains croisés en route et par nos troupes de vendeurs dont s’accroissent le nombre et les commandes à mesure que nous entrons en pays plus perdus.

C’est, en résumé, triomphal ! L’Express-Times affirme le mérite de son innovation. Désormais le parcours n’est plus une stérile perte de temps entre le départ et l’arrivée : la distance ouvre l’aire d’une incessante fécondation intellectuelle par la charrue typo-locomotrice du journalisme.

Mais trêve d’apologie ! « Seconde édition ! » jette la voix d’Edwards dans le tube acoustique. Nos plumes dansent aussitôt sur les feuillets, grâce à la dernière et ravissante trouvaille de notre glorieux Edison : un frôlement de palettes de métal le long des fils de la ligne tient L’Express-Times en communication constante avec le réseau du téléphonographisme universel. Les dépêches foisonnent sans interruption sur le bureau de Rob-Edwards qui, par le tube, nous donne à broder les choses du jour.

On enlève prestissimo cette corvée, alternant chacun d’une ligne immédiatement « pianotypée » par les claviers-composteurs. Les « dernières nouvelles » envahissent les colonnes sans entraver l’action des presses : les « blocs » de prose de rébut s’enfournent dans un creuset surmontant le brasier de la locomotive et passent liquéfiés par un moule qui les divise en caractères neufs. Merveille de hâte à bas prix ! la Crampton retrempe elle-même ces empreintes éphémères dont elle éternise la trace d’histoire sur le papier.

Ce n’est pas qu’en soi ladite histoire mérite un pareil luxe de publicité. Vraiment, le politiquage courant s’attarde à des réitérations dont ne s’amuse qu’une très jeune badauderie et le prétendu mouvement social ressasse que, régulièrement, l’indigence frissonne et l’or s’amuse. De telles rengaines s’omettraient sans inconvénient, n’était que leur universalité d’édition fournit aux sociétés un heureux semblant d’intérêts collectifs.

Aussi n’est-il plus que nous, les blasés de gazettisme, pour ne goûter guère ces notations d’actualités. Les paroxysmes de la lutte électorale entre les postulants Tom et Jack, les peinturlureuses prouesses de l’aveuglant coloriste X… les œillades et diamants de la jolie petite danseuse Z… etc., etc., autant de turlutaines qu’Edwards reproduit avec une gravité toute commerciale et que nous gribouillons d’un bout de plume distraite, un coin de l’œil égaré dehors.

Du reste, le ciel s’attriste, entièrement gagné par la nuée noire de tout à l’heure ; il couve une tempête quelques flocons de neige papillonnent ; on est serré d’une angoisse ; toujours plus rapide, le train, au lieu d’aller, semble fuir, lorsqu’un notable incident surgit : des buées d’or rouge couvrent tout l’ouest. Il flambe des lieues de forêts.

« Aux estampes ! » vocifère le tube d’Edwards dans le wagon des artistes prêts à fusiner les croquis.

Effarément, Edwards nous dicte aussi des en-têtes à sensation, des suites de haletants télégrammes.

« Blackhumbugland en feu ! ― Désastre énorme, flamboiement général ! ― Villages calcinés ! ― Fuite éperdue des bêtes et gens ! ― Terrible exode de carnassiers et reptiles ― Tableaux navrants ! (Voir nos dessins.) ― Informations complémentaires sous presse (Voir nos autres éditions)… »

Nous bâclons les remplissages d’un tour de main. L’affreux compte rendu se débite déjà sur le rail. Nos millions d’abonnés vont frémir d’une terreur illustrée et « à suivre. »

Ce qui fait que le fil continu nous crible de dépêches. Les commandes ruissellent « Des détails, encore, encore » insiste la vente en gros. Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des flammes parmi la neige plus drue. Les communiqués d’Edwards acquièrent une netteté locale, précise, officielle. Nous perpétrons de plus en plus saisissants reportages :

« Infâme attentat, développons-nous. ― Poursuite des incendiaires. ― Bande de dynamistes conduite par une femme. ― On donnera les noms (lire l’édition qui suit). »

L’appareil d’Edison, en effet, nous livre sans retard la liste des chauffeurs avec des à-peu-près de signalements. Edwards compulse le « Panthéon photographique des célébrités » d’où nos dessinateurs improvisent d’approchantes silhouettes. Une paire des insurgés abjecte, justement, de ressembler aux éligibles Tom et Jack ; un troisième gante le profil du violent barbouilleur X… et la cheffesse ― une amusante détraquée du meilleur monde ― incarne rieusement la frimousse de la jolie pirouetteuse Z…

Notre deux cent trentième tirage réalise ainsi le « nec plus ultra » de l’exactitude.

Mais les choses, édisonne-t-on, vont moins bien pour les révolutionnaires. Le bruit court qu’on est sur leurs traces. Ils se cacheraient à New-Puffbristol. Les dépistera-t-on ? Leur tête est mise à prix. On offre un chiffre incalculé de dollars. Une société se crée par actions pour capter le boni. L’Express-Times est de moitié s’il assure la prise. Il faut, coûte que coûte, atteindre New-Puff avant les policiers, répandre les portraits, cerner les bandits d’un inexorable éclat de notoriété.

« Plus vite : » hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde correspondance électrique. Et l’Express-Times, vomissant ses myriades de feuilles à chaque tournoiement de roues, s’envole surhumain, ou surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige, sous le ciel toujours plus noir ; c’est comme le rêve d’une bête d’épouvante d’Apocalypse fondant sur les réprouvés de Puffbristol, un galop de démence qu’Edwards éperonne de ses cris fous « Plus vite plus vite plus vite ! »

Nous arrivons ! New-Puff n’est plus qu’à dix milles, au creux d’un puits des Cordillères. Déjà nous dévalons à pic. Mais cette neige maintenant, c’est de l’enfer contre nous, c’est une avalanche, une tourmente, une trombe, un cyclone ; elle nous ouate d’un linceul ; la Crampton la balaye dans l’ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails. Le train patine, d’effroyables silences des rotatives marquent le glissement des roues. Tout à coup un choc atroce, nous avons déraillé ; nous sautons d’horribles heurts sur les pointes des rocs.

Excessif, alors, de génie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le drame qu’une source spéciale d’information : l’accident vécu, le fait divers chez soi.

« Trois centième édition, rédige-t-il impassible. ― Imminent péril de l’Express-Times ! ― Un déraillement sur un abîme ― Catastrophe probable. ― Le « rail-newspaper » va s’effondrer ! ― Mais confiance et persévérance : il ressuscitera les actionnaires… »

Je n’eus pas le courage d’en entendre plus long. Affolé, je m’élançai sur le sol : la neige amortit ma chute ; je me retrouvais à l’abri de la gare de Snowtown, sise à mi-côte. Sous mes yeux l’Express continue de plonger en cerceau dans l’entonnoir de New-Puff.

Des essaims de bouts de papier floconnent éparpillés comme un supplément de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, hélas ! les dernières lignes d’Edwards, le râle déchirant et déchiré de l’Express-Times :

« Les actionnaires ! lisais-je au gaz de la station… Bénéfices assurés !… Succès certain !… Invention sublime !… Devoir, patrie !… Entreprise nationale !… Cinquante pour cent !… etc., etc. »

C’était l’appel de fonds. L’obstiné boniment « in extremis. » Survivront-ils !… Est-ce leurs cris que j’entends monter du gouffre ?

J’entre au bureau de poste de Snowtown et je vous télégraphie à tout hasard, exténué, halluciné, demi-mort…

La suite à demain…

 

Photo : CC University of Washington Libraries Digital Collection

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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