René d’Anjou — La vie d’une mondaine en 1997, (1897)

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René d’Anjou
(pseudonyme de
Mme R.M. Gouraud D’Ablancourt,
1845 — 1941),
« La vie d’une mondaine en 1997.
Nouvelle fantaisie inédite  »
in La Jeune mère ou l’éducation du premier âge.
Journal illustré de l’enfance
, n°289, 1897

 

— John, chauffez mon coupé.

Cet ordre donné, la jolie, comtesse ou baronne etc. — toutes les femmes sont jolies et toutes sont titrées à cette époque — met la main sur un bouton de cristal, visible dans une boiserie de son cabinet de toilette. Une armoire s’ouvre et présente à l’oeil ébloui un chatoiement de nuances variées, de formes diverses, depuis le costume à pantalon bouffant de cycliste jusqu’à la robe de cour — à cette époque il y a une cour — en tissu de soie végétale, rehaussée de fils d’or — les mines du Transwaal ont enrichi le monde.

La jeune femme appuie sur une note d’un clavier préposé au côté du battant et aussitôt une tringle à coulisse joue et fait sortir du rang la toilette souhaitée.

Prévenue par un autre appel, une femme de chambre entre :
— Habillez-moi.
— Madame rentrera tard ?
— Je ne sais.
— Je dois prévenir Madame, que c’est mon jour de réception et que je ne serai pas libre de neuf heures à minuit.
— Bien. Je m’y conformerai.

La comtesse revêtue d’une toilette en gaze, garnie de plumes légères, prend place dans l’ascenseur qui la transporte doucement au rez-de-chaussée de l’immeuble, sis rue du Nouveau-Paris, où sa voiture attend.

Le cocher mécanicien est sur le siège — les chevaux ne servent plus qu’à monter à selle.
— Conduisez-moi rue de 1912, John.

L’équipage s’ébranle et, mollement étendue sur ses coussins élastiques, la promeneuse rêve.

Justement le matin elle a retrouvé une chose émotionnante, un paquet de vieilles lettres d’une trisaïeule, toutes jaunies et fouillées — les lettres que son mari a extraites d’une cachette en fouillant les ruines d’un ancien hôtel de la rue de Lille.

— Ah ! quel temps, se dit-elle, que celui où écrivait ma vénérable grand’mère ; comment donc pouvait-on vivre en cette ère ?

« Les rues n’étaient pas chauffées, il y pleuvait, on ignorait l’usage des vélums automatiques que notre administration actuelle fait tendre aux faîtes des maisons pour abriter les trottoirs. Il y avait de la neige, et ces excellents courants d’eau bouillante, qui circulent sous nos pavages en papier comprimé et rendent tempérés nos hivers, étaient inconnus.

La nuit, on y voyait à peine en ville : des espèces de becs de gaz envoyaient de minces clartés, tandis qu’avec nos tours à incandescence électrique, Paris ne sait plus quand cesse le jour.

On devait s’entourer d’étoffes épaisses et lourdes pendant ce mois de janvier où je circule, moi, en légère toilette. On faisait venir des fleurs de fort loin au lieu de les voir pousser en gais massifs aux carrefours de nos rues actuelles.

Les voies étaient étroites, encombrées d’omnibus qui écrasaient les gens, les ballons tramways étaient inconnus. Ah ! mais vraiment comment pouvait-on vivre ?  »

La voiture entrait sous une large voûte, dans une cour plantée d’arbres exotiques et par l’intermédiaire du téléphone, elle prévenait l’amie à laquelle son projet était de rendre visite.

— Vous venez, en bas, chère ? — on ne parle plus de descendre les escaliers étant supprimés depuis longtemps déjà — Voulez-vous sortir avec moi ?
— Volontiers, répondit l’amie par la même voie, mais je vous préviens que j’ai une course à faire place de l’ancienne Bourse.
— Dans ce pays perdu ! mais nous rencontrerons des ours blancs, ma chère, les environs du Nouveau-Paris ne sont pas dans la région calorigène.
— Alors j’irai sans vous demain. Voulez-vous venir au dock universel ?
— Oui, cela m’amusera infiniment. J’ai à acheter une foule de choses.
— Votre mari est-il de retour ?
— Non, il m’a prévenue tout à l’heure par le transmetteur de pensées télépathiques qu’il prendrait ce soir le train-télégramme.
— Combien lui faudra-t-il de temps pour venir d’Orléans jusqu’ici ?
— Dix minutes.
— Quelle merveilleuse rapidité ! Nos ancêtres allaient à cheval, plus tard en diligence, ensuite en chemin de fer. Nous allons, nous, en tube à air comprimé.
— Y êtes-vous allée, ma chère ?
— Non, je n’ai jamais quitté Paris. À présent qu’on y trouve tout, même la plage et le bain de mer je n’en sors pas. J’ai vu, de mon fauteuil, tout l’univers avec l’appareil électrique de vision auditive.
— Vous avez tort ; on voit, on entend, on ne palpe pas. Puis la course en tube est bien amusante : représentez-vous un vagonnet rempli d’air respirable où l’on file si vite qu’on ne sent même pas une vibration.
— Mais le vertige ?…
— … Est impossible puisqu’on manque de point de comparaison de la vitesse, étant dans un centre qui se déplace avec nous. Nous voici arrivées au dock.
— Voyez-vous, on a inauguré un nouveau comptoir.
— Où donc ?
— Là-bas : celui des relations. Vous n’avez donc pas lu La Jeune Mère ? Tenez voilà l’article lisez-le.

Ce disant, elle tendait la jolie revue fondée depuis cent ans et seule survivante des gazettes du dix-neuvième siècle et la comtesse lisait l’entre-filet suivant :

« Les docks universels ont créé le comptoir des relations pour faciliter aux étrangers visitant Paris et à ceux qui désirent s’y fixer le moyen de ne pas s’ennuyer dans la solitude. Le Carnet d’or du vingtième siècle — le successeur du Tout-Paris — indique les salons haut-cotés et autres avec le genre admis en ces milieux… À présent que toute discussion politique ou religieuse est absolument bannie du monde, depuis la révolution de 1912 qui a décrété ainsi qu’on le sait, la royauté et la foi universelles, l’harmonie ne se dérange plus. Les peuples sont amis, chacun ayant un vice-roi sur le trône humain, appelé à rendre hommage au roi suprême, créateur de l’univers.  »

Les deux amies prirent place dans un traîneau à traction électrique avec arrêts facultatifs devant chaque comptoir ; là elles firent leurs achats multiples et rentrèrent à travers les rues fleuries et tempérées du Nouveau-Paris de 1997.

 

Source de l’image : grumo.fr / boredpanda.com

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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