Dans trois cents ans — Pierre Mille (3)

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Fin de la nouvelle de Pierre Mille. Première partie à retrouver ici et deuxième partie ici.

3.

Henny, après sa visite chez Pafot, rentra chez lui. La porte, faite de madriers assemblés grossièrement, mais solide, affermie de lourdes traverses, était fixée la nuit, où en cas de nécessité, par une forte barre de bois ; le jour, close d’un nœud de corde : il n’y avait plus de serrures, c’était de l’ouvrage trop savant même pour le fier forgeron. Henny défit le nœud…
Ce logis avait dû être une demeure assez vaste, opulente, à deux corps de bâtiment en retrait l’un sur l’autre. L’un d’eux, en ruines, ne portait plus guère que le gros œuvre de sa toiture ; l’autre avait été entretenu, réparé par les aïeux d’Henny et par lui-même, dans la misérable mesure des moyens dont on disposait. Comme ailleurs dans le bourg, les vitres avaient fait place à des volets de bois plein. La plupart des portes intérieures, dans les pièces, manquaient.
En hiver, il était beaucoup plus difficile de s’y chauffer que dans les maisons, de type différent, que les Champiards avaient appris à construire, où de larges hottes de cheminée permettaient d’entasser de grosses bûches : ces foyers de l’époque civilisée, destinés à un autre combustible, ou conservés seulement pour l’apparat, car on eût pu retrouver dans les caves les traces d’un calorifère, ne procuraient qu’une faible chaleur… Quelques centaines d’années auparavant, il arrivait qu’on rencontrât, dans les campagnes de France, un ancien château tombé en désuétude, transformé en ferme : là où jadis on eût trouvé des tapisseries, des meubles que relevait un souci d’élégance, et de légèreté, de beauté, s’accusant au creux et au relief du bois, à l’or des vieux cadres, à l’évocation des figures peintes, on ne voyait plus alors que des harnais accrochés aux murs d’oignons séchant dans un coin, une rude table épaisse et longue, consacrée aux soins de la cuisine autant qu’aux repas, des sièges et des bancs grossiers. Telle apparaissait la maison d’Henny. Il n’en éprouvait nulle honte, n’ayant jamais vu autre chose, vivant comme tous vivaient autour de lui.
Il appela :
— Jène ! Jène !
Nulle réponse. Il n’en éprouva d’abord point d’inquiétude ; Cheuzi en ce moment n’était pas menacé. Il savait sa compagne en pleine santé, heureuse et gaie.
— … Elle est encore avec ses volailles, songea-t-il, ou bien aux étables.
Les poules l’accueillirent de l’œil rond et dédaigneux qu’elles réservent aux hommes, de la démarche imprévoyable qui les porte toujours à l’endroit où l’on se persuade qu’elles n’iront point. À l’étable, les vaches, couchées sur leur litière, levèrent un instant la tête, puis recommencèrent de ruminer : ce n’était que le maître, un homme dont il ne faut pas avoir peur. Cette constatation leur suffit, mais nulle part Henny n’aperçut Jène, pas même dans l’ancien jardin d’agrément, qui n’était plus qu’un potager. Il retourna dans la maison, gravit l’escalier tout usé jusqu’au premier étage. Alors l’angoisse rétrécit sa poitrine.
— Jène !
Il respira : là-haut, étouffée par les bottes de foin qui remplissaient le grenier, de plus loin que ce grenier même, d’un galetas où il ne se souvenait point d’avoir pénétré depuis son enfance, une voix répondait :
— C’est toi, Henny ?… Attends, je viens !
Très jeune, presque une enfant encore, Jène passait par-dessus les bottes entassées jusqu’au plafond, sans se presser, par mouvements à la fois lents et sûrs, comme une vraie paysanne, qui a l’habitude.
— Ma petite Jène !… Tu m’as fait peur ! Je ne te trouvais plus…
Il se disait qu’il n’avait eu aucune raison d’avoir peur, il se le reprochait. Les hommes de ce temps vivaient dans une perpétuelle attente du pire, ils savaient par expérience que jamais la minute survenante pouvait n’être pas sans péril. Mais, autour de lui, on s’était endurci. Comme l’avait dit le père Pousse, le forgeron, il suffisait de vivre. On ne sortait d’un danger que pour en affronter un autre ! Eh bien, c’était la condition même de la vie, telle sans doute que les animaux sauvages, ceux que chassent les humains et les bêtes de proie, la doivent concevoir depuis le premier moment jusqu’à la fin, c’est la menace de la mort imminente, toujours ! Et pourtant ils s’adaptent à cette horreur incessante, leurs palpitations cessent brusquement avec la cause qui les fit naître ; ils jouent, ils font l’amour. Mais la sensibilité d’Henny était plus vive ; peut-être par un retour atavique, presque seul il connaissait ce sentiment poignant qu’avaient éprouvé ses lointains ancêtres : l’appréhension, l’inutile et même pernicieuse appréhension, inhibitrice des instinctifs réflexes de défense et de conservation. Henny avait eu peur comme un homme de jadis, un amant de jadis : sa petite Jène ! Ceux de l’époque civilisée n’avaient pas su la puissance de telles symbioses. Ce qui unissait alors le mâle à la maîtresse, à la femme, c’était le plaisir ; parfois, de plus en plus rarement, les enfants : mais chacun continuait de vivre une existence séparée, indépendante. Pour Jène et pour Henny, il y avait aussi le plaisir et le désir : il y avait de plus l’impérieuse injonction de la terre dont ils tiraient leur nourriture. Elle exigeait, pour se laisser féconder, l’homme et la femme, le laboureur et la ménagère sans cesse attentive aux soins de l’étable et des volailles, économe, prudente aussi de ce que les bras virils lui apportaient.
— Que faisais-tu donc, Jène ? Je t’ai cherchée partout. L’idée que tu pouvais être là !… Et que me caches-tu donc ainsi ?
Elle venait de s’arrêter, rayonnante d’une joie singulière qu’il ne se souvenait pas avoir lue sur ses traits depuis des années : assujetties à des travaux rudes et monotones les filles des Champiards devenaient graves très jeunes : à peine l’époque de leur adolescence leur inspirait-elle une sorte animale de coquetterie, celle de leur initiation au plaisir des transports où il y avait plus d’exaltation que de gaîté. Les Champiards, il est vrai, avaient retrouvé pour le chant un goût qu’avaient perdu leurs ancêtres : mais leurs chants émouvants, même ceux où ils voulaient mettre de l’allégresse, n’étaient que passionnés, — et d’ordinaire ils ne dansaient plus par couples, mais par groupes d’où parfois se détachait pour un instant, un seul danseur, homme ou femme.
Jène, une des rares blondes du pays, apparaissait fine, solide. Son cerveau avait de la raison, son sang des violences ; elle était impétueuse et logique. Depuis bien longtemps la difficulté de se procurer des aiguilles d’acier suffisamment minces — on en faisait encore de grosses, en fer brut, martelées, puis aiguisées sur une pierre — avait conduit les femmes à renoncer aux vêtements taillés. La chemise de Jène, en toile de chanvre, n’était qu’une sorte de sac sans manches, ouvert pour laisser passer son cou bruni et vigoureux. Sa jupe, d’une étoffe de bure fauve, de la nuance naturelle de la laine des moutons, car il devenait de plus en plus difficile de se procurer des colorants pour la teinture, était faite de deux pièces non cousues qui se recouvraient légèrement l’une l’autre, sur le côté gauche. Ses pieds étaient nus, comme ceux d’Henny et de presque tous les Champiards, en été, à moins que pour les travaux des champs ils ne portassent des sabots. En hiver, ils roulaient autour de ces sabots des bandelettes de laine.
De ses bras ronds halés, d’une forme parfaitement pure, Jène dissimulait quelque chose derrière elle, d’un air triomphant, extasié.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Henny. Montre, à la fin !
Il se sentait à cette heure aussi jeune qu’elle, qu’il ne dépassait d’ailleurs que de peu d’années, pénétré par contagion du besoin de jeu qu’il découvrait dans toute son attitude. Mais Jène persistait à dérober à sa vue l’objet qu’elle cachait si jalousement.
— Figure-toi ! lui dit-elle. Tu m’avais dit qu’il n’y avait plus rien, dans cette chambre, au bout du grenier : moi, j’ai meilleure mémoire ! Je croyais me rappeler y avoir aperçu, quand j’étais toute petite, une caisse, un coffre. Et tout à coup, comme en rêve, j’ai vu, j’ai été sûre, absolument sûre, que cette chose, sous sa poussière, était en cuir ! En cuir, comprends-tu ? Du cuir dur, comme on n’en fait plus, tanné comme on ne sait plus tanner ! Je suis montée dans cette chambre. La caisse était fermée par un secret en fer, non par un nœud de corde. Ça devait être ancien, alors, bien ancien ! Mais il était tout mangé de rouille, le secret :  je l’ai brisé, d’un coup, avec un maillet de bois. Et c’était plein, à l’intérieur, de choses, de choses ! Des robes, imagine ! Et légères, légères ! Avec quoi les faisait-on ?… Des nuages avec de l’or, du rose, le vert des arbres, le bleu du ciel. Oui, des nuages !… Elles sont tombées, en poudre quand j’ai voulu les déplier. Mais au fond, dans un joli étui qui l’avait protégé, il y avait ça ! Regarde, Henny, regarde !
Ils avaient redescendu l’escalier, ils se trouvaient dans la grande salle, au bas des degrés. D’un geste comme amoureux, Jène ouvrit ce qu’elle appelait « l’étui », montrant deux petits souliers de bal, en satin blanc argenté, pailletés d’or, à hauts talons, avec des rosettes de strass.
— Comme ça brille, comme ça brille ! Et ça peut briller davantage !
Elle froissa dans ses mains quelques feuilles de saponaire, les plongea dans l’eau, en frotta les rosettes, puis les humecta d’eau pure. Les pierres, ressuscitées, jetaient de petites flammes reflétées dans ses yeux.
Il y a une incantation dans les choses. Retrouvant tout à coup un sentiment de dévotion, un besoin d’hommage à la grâce féminine évanoui depuis des générations, Henny, dans son rude sayon de bure, mettant un genou en terre, esquissa le geste de chausser de ces frêles objets les pieds nus de la femme qui se tenait debout devant lui, enthousiaste et comme, déjà, dansante.
— Mais tu es fou, Henny, tu es fou ! Et bête ! oh ! bête !… Dans mes pieds nus, et habillée comme je suis !… Ça ne se peut pas, ce n’était pas fait pour ça, j’en suis sûre. Tu vas voir.
Il assista au miracle de cette coquetterie qui surgissait, la coquetterie somptueuse des anciens jours. Dans un bahut pesant, fait de voliges de chêne péniblement assemblées, Jène alla chercher sa plus belle, sa plus fine pièce de toile de chanvre, mesura des yeux et des bras ce qu’il lui en fallait, détacha le morceau d’un geste décidé.
— Tu vas voir, répétait-elle, tu vas voir !… Quel dommage que ce soit trop petit, ça !
Les femmes de ce temps recueillaient précieusement les fragments de verre. Une vitre intacte était un trésor qu’on payait d’un bœuf, c’était le don le plus rare qu’un amant put faire à sa maîtresse. En plaçant sous cette vitre un fragment de zinc, retrouvé aussi dans les décombres, on obtenait un miroir aux reflets balbutiants, misérables. Jène possédait un de ces miroirs, elle en avait toujours été fière. Ce jour-là, pourtant, elle pleurait son insuffisance.
Un instant encore, et elle fut nue, dans la vénusté de sa jeunesse, de l’ardeur du sang qui courait dans ses veines, d’une grâce nette, forte, qui montait de ses genoux ronds, de ses cuisses longues, au ventre poli qui s’arrondissait en lyre, à la pointe rose de ses seins — vigoureuse, saine, faite pour le désir et la possession. En d’autres occasions elle en eût été orgueilleuse ; elle n’y songeait pas, elle ne pensait plus que, nue, elle pût être belle ; elle n’était nue que pour se vêtir. Une femme à sa toilette ne se donne pas : elle s’apprête à se donner, plus tard, quand elle aura savouré les appétits qu’elle suscite.
Sur la courbe de ses reins, sur sa taille qui se penchait, Jène enroula, drapa la toile bise, cette pauvre, cette humble toile. Il fallait que cela tînt avec des plis accompagnant la forme de son corps, voilà ce que lui enseignait une science instinctive, et avec une ou deux seulement de ces fibules d’os qui, maintenant, tenaient lieu d’épingles. Elle trouva la place : un nœud sur l’épaule droite, le sein gauche découvert, l’autre disparu sous l’onde des plis candides.
Elle réfléchit, se mordit les lèvres :
— Non, dit-elle, ce n’est pas encore ça…
Elle trouva moyen d’abaisser l’étoffe dans le dos, assez bas entre les deux épaules, l’attirant par devant jusqu’à moitié des deux globes fermes et ronds. Et, tournant continuellement autour de l’imparfait et insuffisant miroir, elle s’impatientait de ne s’y découvrir jamais en entier.
— Tu es belle ! affirma Henny, émerveillé. Tu es très belle, je t’assure ! Que cela est étrange !… Je ne pensais pas que tu pouvais être aussi belle !
Elle peigna ses cheveux d’un peigne de buis, qu’Henny avait taillé de ses mains, un soir d’hiver, chez le forgeron, médita encore, les fixa sur son front avec un double rang de baies rouges enfilées.
— Maintenant, fit-elle, maintenant !…
— Les petits souliers, les beaux souliers ! proposa Henny, enivré.
— Sur mes jambes nues ? Tu n’as donc l’idée de rien… Non, attends !
Des plus fines bandelettes dont elle ceignait ses chevilles par dessus les sabots, aux jours de neige et de glace, elle tressa autour de ses jambes jusqu’aux genoux, des entrelacs légers, dont le ton rejoignait le bas de la sorte de stola que son génie féminin venait de ressusciter. Alors, s’asseyant, comme une reine :
— Tu peux me les mettre à présent les souliers !
Il s’agenouilla pour la seconde fois :
— Comme ils sont petits ! Comme ils ont l’air petits !… Pourras-tu marcher avec ça ? C’est impossible, c’est invraisemblable !
Elle fit quelques pas hésitants, embarrassée par les hauts talons qui la déroutaient, reprit son assurance, salua, marcha, dansa, ivre de joie, sa jeune tête comme dans les nues :
— N’est-ce pas que je suis belle !
Elle répétait : « Belle ! Belle ! Belle ! » Elle s’enchantait de ce mot, de la puissance incantatrice qu’elle sentait émaner de toute sa personne. Et, par un contraste qu’il ressentait amèrement, le rendait gauche, l’humiliait jusqu’à la colère, dans son sayon de bure et la cotte de laine qu’elle lui avait tricotée de ses mains, Henny se sentait laid, sale, grossier, inférieur à elle, au moment même qu’il éprouvait le furieux désir de l’emporter, de la prendre, de l’avoir toute à lui, sous lui, sans plus la voir et conservant toutefois dans les yeux l’image de cette femme mince, longue, splendide comme il n’en avait jamais vu.
Pourtant il n’eut qu’un pas, un geste à faire : elle tomba dans ses bras. Elle avait compris, en même temps que l’exaspération de ses sens, sa timidité ; elle en éprouvait une satisfaction immense, plus forte, plus délicieuse que la plus forte et la plus délicieuse extase, et qui, cependant, la préparait. Elle n’était pas prise, cette fois, elle se donnait, elle s’accordait. Ce fut pour Jène un sentiment nouveau, inconnu, la révélation de la puissance qu’avait jadis possédée la femme, et qui l’exalta jusqu’à la frénésie.
… Mais tout à coup, comme il allait redevenir son maître, le maître qui prend, qui déchire, qui viole, le repoussant de ses deux bras tendus elle cria :
— Henny ! Henny !
— Quoi ? fit-il, interdit mais brutal.
— Henny, cela doit avoir existé, ces choses, toutes ces choses ?… Le temps de la joie et de la beauté, le temps où les femmes étaient belles comme je viens d’essayer de me faire belle ?… Et ce n’était qu’un faire semblant, un mensonge qui les feraient rire, ma toilette, si elles revenaient… Henny, Henny, qu’est-ce que c’était que temps-là, et pourquoi n’est-il plus ?
Ce fut ainsi que débuta, chez les Champiards, la grande révolte qui secoua la puissance des Voleurs de la Ville.

Juillet-Octobre 1921.

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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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