Dans trois cents ans — Pierre Mille (1)

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« Dans trois cents ans »

Nouvelle inédite par
Pierre Mille

Publication originale : Les oeuvres libres, n° 7, janvier 1922
Aucune réédition ne semble avoir été faite en français, en revanche la nouvelle figure dans le recueil 13 French Science-Fiction Stories, anthologie de Damon Knight sous le titre « After Three Hundred Years », éditions Bantam, n°2817, 1965

1.

… Henny ne s’expliquait pas très bien ce que c’était que cette barre d’acier ou de fer, toute rouillée, rectangulaire, avec de singuliers bourrelets des deux côtés, en bas et en haut, que Pousse, le forgeron, venait de jeter sur son feu de charbon de bois. Saisissant un fragment de cette barre dans de fortes pinces, un des fils de Pousse le tournait et le retournait, déjà rougi, avant de le cisailler. Son jeune frère, debout près d’un soufflet antique, en cuir rapiécé, activait le feu.
La femme de Pousse entra avec un seau d’eau : presque aussi grande et forte que son mari, les seins ballant dans un espèce de sac de chanvre, son seul vêtement, les pieds nus dans des sabots.
— C’est bien, dit le forgeron, mets ça par terre.
Il aspirait l’air, prenant son marteau. Mais, le reposant :
— C’est des gros clous que vous voulez ? demanda-t-il à Henny… Pourquoi c’est faire ?
— Oui, des gros, répondit le jeune homme… Pour la cloison, dans l’étable, entre les vaches et les porcs. Elle est pourrie… les porcs passent au travers, et dispersent la litière des vaches… De gros clous, comme ceux-là…
Il montrait de longues pointes à quatre pans, presque aussi complètement oxydées que la barre d’acier.
— Ceux-là, ça a été fait dans le temps, à la machine, dit le forgeron…. Ils ne travaillaient que comme ça, à la machine, les anciens, et on n’en forgeait plus, chez nous, ça venait de loin… Mais voilà des siècles et des siècles. Combien ? Est-ce qu’on peut savoir ?… C’est le père de mon arrière-grand-père qui a rappris tout seul à en forger, ici… Où les avez-vous trouvés, ceux que vous me montrez ? Dans la toiture de ce vieux bâtiment, l’Église, comme on disait ?
— J’y ai été, mais il n’y a plus rien. Rien de rien — que les grosses poutres du faîtage.
— Oui, le reste est parti. On a tout raflé, à force d’y aller, les uns et les autres… Et c’est la même chose, dans ces grandes maisons, les châteaux, qu’on appelait. Vous connaissez celui de Toué ? J’y suis allé, l’autre jour, avec une corvée de chez nous. Nous avons enlevé les dernières pierres. Ça servira à remonter les murailles du bourg, au couchant. Elles n’étaient pas assez fortes…
— Je le sais bien : c’est par là qu’ils sont entrés, l’année dernière…
— Voilà de quoi me le rappeler mieux que vous, dit le forgeron, montrant sa jambe boiteuse, puis, d’un autre geste, une cicatrice bleue, minuscule et circulaire sur son épaule.
— Et Ils m’ont tué mon garçon ! dit la femme… Ah ! si nous pouvions avoir des fusils ! Ils en ont, Eux !
— Il en reste quelques-uns, dit Henny, mais de la poudre ? Et si on avait de la poudre, ces fusils-là ne prennent que des cartouches de cuivre, ou d’un autre métal en feuilles très minces. Où en trouver ?
— Pour ça, je m’arrangerais bien encore, affirme le forgeron, orgueilleusement. C’est la poudre, comme vous dites, qui manque. Ils en ont, Eux !
— Pas beaucoup, dit Henny. Pas beaucoup de fusils non plus. Parce qu’il faut des tas de choses, pour fabriquer des fusils : du charbon, du fer, de l’acier, des machines compliquées, des usines pour tout cela…
— Pourtant, Ils en font !
— Oui… Milot, qui vit avec eux parce qu’il veut travailler dans leurs laboratoires, mais qu’ils ont voulu faire mourir et qui est venu se cacher ici, il y a deux ans, prétend qu’il en est toujours ainsi, que c’est une des lois de l’humanité. Il dit qu’il a lu dans un livre, écrit en ancien français, très vieux, que toutes les industries, depuis le commencement du monde, pour les vêtements, les maisons, les moyens de transport, ont eu des hauts et des bas, qu’il y a eu pour elles des époques de décadence après des époques de perfection. Les arts aussi…
— Les arts ?… répéta le forgeron, sans comprendre.
C’était un mot qui avait perdu pour lui toute signification.
— Tous les arts et toutes les industries, insista Henny, excepté la fabrication des armes. On a toujours continué à fabriquer des armes, même on a toujours inventé, toujours perfectionné, dans les armes, depuis le premier homme. Ça ne s’est jamais arrêté.
— Je comprends ça, dit le forgeron. Ce n’est pas comme ça pour nous, mais les Autres !… Le seul moyen qu’ils aient de manger, c’est de prendre de force ce que nous produisons pour manger nous-mêmes, nous les Champiards… Il paraît qu’avant tout le monde savait lire. Moi, je ne sais pas, naturellement : mais vous devriez nous lire ce livre, aux veillées, l’hiver, chez moi, quand vous y venez, avec vot’ Jène.
— Je ne l’ai jamais lu moi-même. Je ne l’ai pas. Je vous dis que c’est Milot qui m’a raconté ces choses. Et, si je l’avais, cela ne servirait à rien, puisque c’est écrit en ancien langage : vous ne comprendriez pas… Pas plus que nous ne comprenons les gens qui sont à trois jours de marche.
Ils parlaient un français défiguré, où certaines consonnes tendaient à disparaître, ou bien avaient déjà disparu, où les voyelles s’intervertissaient : Henny, trois siècles auparavant, se fut prononcé Henri, et Jène eut été Jeanne. Cheuzi avait été Choisy, près de Compiègne. Et eux-mêmes ne savaient pas que certains des mots qu’ils prononçaient — ceux qui exprimaient les différentes viandes de bœuf, de mouton, de volailles, ceux aussi qui se rapportaient à la guerre, aux fortifications, étaient des vocables russes ou même chinois, déformés.
Tout cela était trop difficile à concevoir pour l’esprit inculte et lent du forgeron. Il revint aux clous :
— Alors ceux-là, ceux que vous m’apportez, où c’est que vous les avez trouvés ?
— Chez moi… Dans une aile de la maison qui tombe en ruines. Je la démolis peu à peu et je mets de côté tout ce qui peut servir.
— Oui, tout le monde fait comme ça… Mais quand il n’y aura plus rien à démolir ? Les gens n’ont pas vu le bout de leurs peines : comment qu’ils feront, nos petits-enfants ?
— Votre grand-père se la posait déjà, cette question, et on a vécu… Quoi qu’il arrive, les hommes vivent, ils s’accommodent pour vivre, quitte à se rapetisser, comme les plantes dans un mauvais terrain.
— C’est vrai, accorda le forgeron simplement : on aime mieux vivre mal que de mourir…
À ce moment, sa fille aînée rentra, portant précieusement deux marmites grossières, en terre cuite.
— Tu viens de chez le potier ? Tu es restée bien longtemps ! Tu regardais tourner les pots ?
— Pas ça, seulement, bien sûr, fit-elle, tranquille.
À dix-huit ans, plus forte que belle, bien campée sur ses reins solides, l’air heureux, elle était grosse à pleine ceinture.
— Tant que les jeunes continueront de faire l’amour, le monde continuera, vous avez raison ! conclut philosophiquement le forgeron.
Passant leurs mains brûlées sur leurs tabliers de cuir, ses deux fils approuvèrent en riant, gaillards.
— On fait même plus d’enfants, qu’on dit. Les vieux prétendent ça…
— C est probable, répondit Henny. On ne travaille plus la terre comme jadis, avec des machines, on ne peut plus faire venir ce qui manque, il faut tout produire soi-même : alors il faut plus d’enfants. Et puis Ils en tuent… Et il en meurt plus, sans qu’Ils les tuent : ils n’y a plus de médecins.
— Mais si ! fit le forgeron. Il y a la vieille mère Jette : elle sait, pour les guérisons !
— Avant, affirma Henny, il y avait des médecins.
Le forgeron haussa les épaules. Il était plus adapté qu’Henny, à qui de misérables lambeaux de culture, les traditions qu’il avait reçues des siens, inspiraient le regret parfois ardent des jours évanouis, devenus légendaires. L’autre, qui frappait sur son enclume, le visage illuminé des éclats blancs du métal surchauffé, demeurait paisible. C’était un homme sans souvenirs, il trouvait son genre de vie supportable, n’en connaissant pas d’autre.
Il tira, du seau où il les avait jetés, encore brûlants, quelques douzaines de clous martelés grossièrement, la tête aplatie par un dernier coup de masse, assez semblable à ceux que jadis on pouvait trouver enfoncés dans les murailles des ruines romaines, ou des plus antiques églises chrétiennes, mais d’un aspect plus fruste encore : les siens étaient d’une industrie qui recommençait, balbutiait ; les autres d’un art que de longues générations avaient pu se transmettre. Henny les plaça dans la besace qu’il portait au côté.
— Qu’est-ce que vous demandez, pour ça ?
— Vous avez des œufs ?
— Oui… Jène mène bien la basse-cour. Les poules pondent.
— Quatre douzaines de clous, ça fait quatre douzaines d’œufs.
— Vous ne le donnez pas, votre ouvrage !
— Croyez-vous que ce soit si facile de se procurer du fer ? Il faut aller loin, sur la voie, maintenant : il y a si longtemps qu’on se fournit là : ça s’épuise…
Cette barre de métal, avec ses singuliers bourrelets en bas et en haut, que le forgeron venait de cisailler pour y prendre la matière de son travail, Henny en reconnut alors la provenance : c’était un rail de chemin de fer, tout oxydé. Telle était la mine où se fournissaient les pays d’alentour, depuis trois siècles. Les habitants avaient, au début, détruit la voie par prudence, pour empêcher l’Ennemi — celui qu’ils appelaient les Voleurs de la Ville — de s’en servir pour arriver jusqu’à eux, et les piller. Mais à cette heure il y avait bien longtemps que les locomotives n’étaient même plus un tas de vieilles ferrailles, on les avait dépecées, bribe à bribe. L’une d’elles avait naufragé à quelques lieues. On en gardait le souvenir, parce que trois villages s’étaient battus pour le cuivre des tubulures. Du cuivre ! métal presque irremplaçable pour fabriquer les alambics où l’on distillait l’alcool, Cheuzi avait eu le dessus, et c’était sa compétence à réparer l’appareil qui rendait le forgeron l’un des hommes les plus importants du bourg. La communauté, on eût pu dire la tribu de Cheuzi, en était plus riche : les villages des environs, qui n’avaient pas d’alambics, livraient du froment, du bétail, des cuirs d’animaux tannés à la cendre et à l’écorce de chêne, en échange du précieux alcool. Car c’était presque tout ce qui restait de la civilisation, l’alcool ! Parfois, pour s’en procurer, ils vendaient jusqu’à leurs charrues, des charrues retournées à l’araire des premiers âges, ce qui ne faisait pas l’affaire du forgeron : aussi dénonçait-il la mauvaise qualité de ces outils, la maladresse de ses rivaux. C’est de la sorte que, chez quelques-uns des artisans de ce peuple retombé dans la barbarie, demeuraient entretenus, par une ombre de concurrence, un certain désir de bien faire, un reste d’ingéniosité patiente.

À suivre…


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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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