Albert Robida — Jadis chez Aujourd’hui — Épisode #2

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II. — Où Célestin Marjolet
commence à tenir sa promesse.

Un jour de juin dernier, nous tous qui avions dîné avec Célestin Marjolet le jour où il nous fit sa déclaration. nous reçûmes le petit billet suivant :

Mon cher incrédule,
« Trouvez-vous demain matin au palais de Versailles dans l’antichambre du grand roi et atttendez !!!!
Célestin Marjolet. »

Cet homme froid et réservé avait mis trois T à attendez et quatre points d’exclamation à la fin de son billet. C’était l’indice d’une grande émotion ! Nous fûmes intrigués et, bien avant l’heure dite, nous étions tous au rendez-vous, à dix heures précises, précédés du gardien, nous pénétrâmes dans le palais de Versailles et suivîmes lentement les galeries du rez-de-chaussée tout étonnés de ne pas voir notre ami. Nous arrivâmes aux grandes salles du premier étage, le gardien continuait ses explications :

— C’est ici la salle de l’œil-de-bœuf, où les courtisans attendaient le lever du Grand Roi…

Le gardien s’arrêta tout à coup stupéfait. Dans la salle de l’œil-de-bœuf, un homme, dans un uniforme étrange, la hallebarde croisée, lui barrait le chemin.

— Plaît-il ? hein ? s’écria le gardien, qu’est-ce que vous faites là ?

— On ne passe pas ! dit l’homme à la hallebarde d’une voix tonnante.

— C’est un peu fort, exclama le gardien, vous voulez m’empêcher de passer, moi qui suis de service pour guider les visiteurs !

La hallebarde restait baissée ; le gardien furieux élevait la voix, lorsque tout à coup la porte s’entre-bâilla derrière l’homme à la hallebarde et laissa passer un nouveau venu. Celui-ci, vêtu à la mode du dix-septième siècle et coiffé d’une grande perruque, avait la mine très imposante.

D’un geste il réclama le silence.

— Qu’est-ce à dire, Messieurs, fit-il, du bruit dans l’antichambre de Sa Majesté !

— Mais… essaya de dire le gardien.

Deux autres personnages de grande allure et portant le costume des seigneurs du temps de Louis XIV étaient sortis doucement de la chambre royale.

— Qui diable sont ces gens-là ? grommelait le gardien ahuri, et comment se trouvent-ils ici quand j’ai fermé moi-même les portes hier soir ?

Nous n’étions pas au bout de notre étonnement, la porte s’ouvrit tout à coup à deux battants, l’homme à la hallebarde frappa trois coups sur les dalles et cria d’une voix de stentor :

— Le Roi, Messieurs !

— Le petit lever est terminé, nous dit rapidement un des gentilshommes à perruque, le Roi donne audience pendant que l’on prépare le petit couvert . Si vous avez quelque placet pour Sa Majesté, vous devez le remettre à Monsieur le grand chambellan…

01

Avions-nous bien entendu, avions-nous bien vu ? Était-il possible ? Ces gentilshommes aux splendides costumes, tout couverts de dentelles et de rubans, ces baudriers brodés d’or, ces perruques à notre époque, en 1889 ? Mirage, illusion, folie ! Et pourtant lorsque nous pénétrâmes lentement et respectueusement dans la chambre du Roi, nous fûmes convaincus que nos oreilles et nos yeux ne nous trompaient pas.

On connaît la pièce aux lambris sculptés surchargés de dorures, divisée en deux par une balustrade ; elle était pleine de personnages aux allures nobles et majestueuses, de grands seigneurs magnifiquement vêtus, étincelants, superbes, entourant à distance respectueuse un personnage encore plus étincelant et plus superbe qu’eux… Ce personnage c’était… le grand Roi lui-même !

Impossible de douter, nous connaissions bien son portrait, c’était Louis XIV ! Et parmi les grands seigneurs groupés autour de lui, nous distinguions vaguement des figures que nous avions vues dans les tableaux ou les histoires de France illustrées. Enfin, derrière la balustrade, le lit de parade que les gardiens nous avaient montré en de précédentes visites au palais de Versailles, le lit du Roi était défait, et des valets de chambre s’occupaient à le refaire.

— Le lit du Roi défait ! murmurait le gardien, que va dire Monsieur le directeur ? Je vais perdre ma place !

— Oh ! fit tout bas l’un de nous en montrant une des personnes qui refaisaient la couverture du monarque, voilà Molière.

En effet, c’était Molière ; il n’y avait pas à douter, il ressemblait à ses portraits bien connus.

— Oui, nous dit un monsieur en rejetant en arrière les boucles de sa perruque, le sieur Poquelin de Molière est valet de chambre de service… Ce Poquelin ne manque vraiment pas de talent pour la farce et la comédie et Sa Majesté lui fait l’honneur de se divertir quelques fois à ses pièces… hum ! C’est bien de l’indulgence, car ce Molière est peu respectueux !…

Cependant Sa Majesté s’était assise avec deux ou trois personnages à une table somptueusement servie devant la grande fenêtre ; les autres assistants faisaient le cercle et regardaient avec respect l’auguste monarque donner les preuves d’un royal appétit.

— Sa Majesté a daigné faire manger avec elle monsieur Colbert, son ministre et le maréchal de Turenne, me dit l’obligeant seigneur qui venait de nous parler de Molière… Sa Majesté témoigne au maréchal sa satisfaction pour sa dernière campagne…

Colbert ! Le grand Turenne ! En effet maintenant nous reconnaissions le visage sévère du ministre et la bonne figure martiale du Maréchal… Ce n’était pas une illusion de nos yeux, le grand Turenne, le vainqueur de tant de batailles, était devant nous en chair et en os. Notre grand personnage à perruque se méprit sur notre étonnement et reprit à mi-voix.

— Je vois que vous venez à la cour pour première fois ; votre costume d’ailleurs m’est inconnu et vous êtes débarqué sans doute par le coche de quelque province lointaine. Je suis chambellan de Sa Majesté et je puis vous donner toutes les lumières que vous désirez sur les hommes et les usages de Versailles…

— Mille remerciements, dis-je au chambellan, je n’ose abuser… il me semble reconnaître maintenant presque toutes les figures de l’illustre assemblée. Ainsi ce seigneur à la mise si fière c’est…

— C’est le grand Condé ! dit le Chambellan, il cause avec le marquis de Louvois et M. de Vauban, grand maître des fortifications du royaume… à côté, voici M. de Tourville, amiral des vaisseaux du roi, monsieur de Vivonne général des galères et monsieur Duquesne…

Jean Bart venait de se joindre au groupe, le chambellan n’eut pas besoin de le nommer, nous le reconnûmes à sa fière mine, à ses façons d’homme de mer inhabile aux manières courtisanesques.

Nous étions arrivés au comble de la stupéfaction, nous ne pouvions plus dire un mot pendant que le chambellan continuait à faire défiler les grands noms du grand siècle.

Je cherchais Célestin Marjolet, il nous avait donné rendez-vous, il devait être là. Tout à coup derrière un groupe, dans le fond de salle, nous l’aperçûmes. Il n’avait pas de perruque comme les autres, ni d’épée, ni de dentelles ; il était en habit noir moderne, avec une cravate blanche et un claque sous le bras. L’air très respectueux d’ailleurs.

— Cet homme, là-bas, dit le chambellan qui avait suivi nos regards, n’est-il pas de votre province ? Son costume a quelque ressemblance avec le vôtre. C’est un savant, nommé Marjolet, qui a obtenu une audience pour parler à Sa Majesté de quelques nouveautés et inventions merveilleuses, à ce qu’il dit, mais que l’apothicaire de Sa Majesté, très expert en toutes sciences, traitait tout à l’heure devant moi de billevesées, et de sornettes dangereuses pour la santé…

Louis XIV venait d’achever son déjeuner ; debout, il promenait sur la foule des courtisans le regard clair et tranquille du maître. Les courtisans s’inclinaient, chacun espérant la faveur d’un mot particulier, mais Louis semblait chercher quelqu’un. Nous nous dissimulions de notre mieux : le regard de Louis tomba cependant sur nous et manifesta un étonnement que la majesté royale réprima bien vite.

Colbert fit un signe et aussitôt le cercle brillant des grands seigneurs s’écarta pour laisser passer notre ami Célestin Marjolet, l’air grave, mais très à l’aise. Sans dire un mot, il s’avança et resta incliné devant le Roi.

02

— Sire, disait Colbert, le sieur Marjolet a sollicité l’honneur d’entretenir Votre Majesté de certaines découvertes et inventions nouvelles tant de lui que d’autres savants, ses confrères, et destinées, suivant lui, à changer véritablement la face du monde…

L’auguste sourcil de Louis se fronça.

— Le monde n’est-il pas bien comme il est ? dit-il.

— À transformer les habitudes, améliorer les conditions générales de la vie, fit Célestin Marjolet.

— Le tout pour le plus grand progrès des peuples et le bien du service de Votre Majesté, se hâta de dire Colbert. M. Marjolet m’a exposé certaines de ces nouveautés et j’ai pensé qu’il était de mon devoir d’examiner avec le plus grand soin les singulières assertions de cet homme de science.

Sur un geste du Roi, Célestin avait pris la parole. Nous n’entendions plus très clairement  : le cercle des courtisans s’était resserré autour du groupe royal, et nous autres, gens de peu, n’osant trop mêler nos simples vestons aux pourpoints brodés de tous ces illustres seigneurs, nous restions discrètement au dernier rang.

D’ailleurs nous étions plongés dans une telle stupéfaction, qu’il nous restait à peine la force de nous pincer mutuellement pour nous assurer que nous ne rêvions pas. L’un de nous, même, pinça si fort, qu’il y eut un petit cri dans notre groupe, ce qui fit lever sur nous l’œil sévère du grand Chambellan. Insensiblement nous gagnâmes la porte, pour être prêts à nous esquiver si nous venions encore à manquer à l’étiquette.

Célestin parlait toujours, répondant à des questions de Colbert ; nous entendions aussi la voix du Roi qui semblait donner des ordres. Mais un bruit de pas lourds dans l’antichambre, bruit accompagné d’un cliquetis d’armes, fit retourner toutes les têtes ; des chambellans s’élancèrent vers la porte, que nous franchîmes avec eux.

— Continuez, disait l’organe impératif de Louis à notre ami Célestin Marjolet.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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