Comment mourut Dmitri Tcherkow — Jacques Bellême

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Comment mourut Dmitri Tcherkow
par Jacques Bellême

Le chef de gare prenait l’apéritif avec le maréchal des logis de gendarmerie au café des Voyageurs, quand il virent passer M. Pinson.
Nul ne savait dans la petite ville qu’il était inspecteur de la Sûreté, mais tout le monde le connaissait, car il venait régulièrement, pour ainsi dire, tous les dimanches, rendre visite à sa mère, très âgée, et depuis longtemps retirée à Mainville. On n’ignorait pas que ses occupations le retenaient à Paris, mais c’était tout.
Tout le monde le connaissait et l’estimait, car il n’était pas fier, avait la poignée de main facile et ne refusait jamais d’accepter une consommation ou d’en offrir une.
Il ne se fit donc pas prier pour s’asseoir à la table du chef de gare qui l’y invitait, et pour s’enquérir aussi du bon état de santé du maréchal des logis Planteau et de sa dame.
— Eh bien, monsieur Pinson, fit le chef de gare, en v’là une affaire ! Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Quoi donc ? répondit le nouvel arrivant.
— Quoi donc ? D’où donc sortez-vous ?
— Mais j’arrive à l’instant de Paris.
— Ah ! faites excuse, alors. Je voulais parler de l’accident de cette nuit.
— Vous avez eu un accident sur la ligne ?
— Et un fameux. Un voyageur à demi décapité.
— Allons donc ?
— Comme je vous le dis. Pas vrai, chef ?
Planteau opina de la tête.
— Même, ajouta-t-il, que je sors de la gare pour les constatations d’usage.
— Mais comment cela s’est-il produit ? interrogea Pinson.
— Comment ? Comment ? Sait-on exactement ? Oh ! allez, monsieur Pinson, ne vous cassez pas la tête là-dessus, je sais bien que vous aimez à vous amuser aux découvertes criminelles. Vous avez la cervelle bourrée des aventures de Sherlock Holmes et autres détectives anglais ou américains, dont les journaux sont pleins aujourd’hui. Mais cette fois-ci, vous en serez pour vos frais. Il n’y a pas eu crime, mais accident, tout terrible qu’il soit. Enfin, voilà la chose :
« Vous savez que l’express de sept heures du soir de Paris arrive à Mainville à huit heures et demie ?
— Oui, je l’ai souvent pris.
— Bon. Eh bien, comme il allait entrer en gare, je me trouvais sur le quai avec plusieurs employés, quand nous distinguâmes de loin un voyageur dont le corps était penché hors de la portière, et qui cherchait, — nous le croyions du moins, — à l’ouvrir.

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« On lui cria d’attendre l’arrêt complet du train, mais rien n’y fit, il demeura toujours dans la même position et ne bougea pas davantage quand le convoi fut en gare. Il faisait très noir, mais en m’approchant de lui avec ma lanterne et accompagné de deux employés, nous nous aperçûmes que la portière était pleine de sang, coulant d’une horrible blessure que le voyageur avait au cou.
« On lui porta secours aussitôt, et un docteur qui se trouvait parmi les voyageurs de l’express, accourut spontanément offrir ses soins. Il déclara qu’il n’y avait rien à faire : le malheureux était mort, mais il déclara toutefois aussi, que cette mort ne remontait qu’à quelques instants.
« Comme je vous l’ai dit, continua le chef de gare, la tête, les bras et l’avant-corps de la victime se trouvaient entièrement pendants en dehors de la portière. Nous transportâmes de suite le mort dans une des salles d’attente où le corps fut déposé sur une civière. Le voyageur portait une affreuse plaie au cou presque détaché du tronc, et l’oreille, du même côté de la tête, était quasiment arrachée.
— Mais sait-on exactement la nature de l’accident, interrompit Pinson, intrigué, et l’endroit où il eut lieu ?
— La nature de l’accident ? Bien sûr. Le voyageur a dû mettre la tête hors de la portière, comme beaucoup ont malheureusement la mauvaise habitude de le faire, et au passage du pont d’Orfrain, qui croise la ligne, il aura été pour ainsi dire décapité par la pile du pont.
— Et qui vous fait croire cela ? demanda de nouveau Pinson.
— Ah ! il n’y a pas à s’y tromper, monsieur, interrompit le maréchal des logis Planteau. Moi et mon brigadier, nous nous sommes rendus, dès ce matin, au pont d’Orfrain, et les éclaboussures du sang sur la maçonnerie y sont bien visibles.
« Je suis là pour corroborer le dire de notre ami le chef de gare.
— Et sait-on le nom de la victime ? fit Pinson.
— Mon Dieu, non. C’était un étranger, un russe, probablement, car on n’a trouvé sur lui que des papiers dans cette langue et qui ne nous ont pas permis de l’identifier.
« Il n’avait aucun bagage, et ses papiers sont à la gendarmerie.
« Quant au corps, il est toujours déposé dans une des salles d’attente, en attendant l’arrivée des autorités.
— La tête, à demi-décapitée, a dû porter contre une des piles de maçonneries du pont d’Orfrain, murmura Pinson, en se parlant à lui-même. Une oreille presque arrachée. Bizarre !
Puis, tout haut, il ajouta :
— Et savez-vous la raison qui a fait que ce voyageur se soit penché outre mesure en dehors de la portière ? Car il faut rudement tendre le cou pour pouvoir atteindre la maçonnerie d’un pont croisant une ligne !
— Oh ! ça n’est qu’un simple détail. D’abord, étant Russe…
— Et s’il n’en est pas un ?
— Mais enfin, en admettant qu’il soit Russe, il doit être habitué aux voies terrées de Sibérie, où ces ponts de croisement sont rares.
— Et si ce Russe, — puisque vous voulez qu’il le soit — n’a jamais voyagé en Sibérie ?
— Ah ! écoutez, monsieur Pinson, vous m’en demandez trop !
— Voulez-vous m’autoriser à voir le corps ?
— Oh ! si vous coule, et si notre marchis n’y voit pas d’inconvénient…
— Nullement, fit Planteau.
— Eh bien, vous le trouverez déposé dans la salle d’attente des premières ; mais je ne vous accompagne pas. La vue d’hier soir m’a suffi. Je parie que vous allez pour suivre les brisées de Sherlock Holmes.
Pinson sourit sans répondre, serra la main du chef de gare et du maréchal des logis de gendarmerie en prenant congé d’eux, et se dirigea vers la station.

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Il examina soigneusement les blessures du mort, puis demanda au chef de gare, qui revenait, l’autorisation de se rendre, en suivant la voie, jusqu’au pont d’Orfrain, autorisation qui lui fut aussitôt accordée.
— Tenez, attendez donc un instant ; un train de marchandises va passer tout à l’heure qui vous y mènera. Cela vous évitera toujours cinq kilomètres de marche.

*
*        *

Pinson arriva enfin au pont d’Orfrain et, descendant du train de marchandises qui avait ralenti suivant les ordres donnés, il se mit aussitôt à poursuivre ses recherches.
Il remarqua tout d’abord que le sang avait giclé sur la paroi extérieure du pont, et que les traces sanglantes se poursuivaient ensuite le long de toute la voûte intérieure.
Ceci ne manqua pas de l’intriguer, car il était impossible que le sang fût venu à couler à l’endroit exact où le choc s’était produit, l’express marchant alors à une vitesse de plus de 80 kilomètres à l’heure.
— C’est bien ce que je pensais, se dit-il, il a été frappé avant d’arriver au pont. Bizarre, bien bizarre.
Tout en examinant la ligne sur une longueur de quelques mètres en avant du pont, il s’aperçut qu’un crochet de fer se trouvait solidement fixé à l’extrémité de l’une des traverses de bois, placées sous les rails. Un trou avait été creusé en terre, pour fixer ce crochet auquel attenait encore un bout de grosse corde de fil de fer tordu.
— Tiens, tiens ! fit-il, je ne savais pas qu’on attachait quoi que ce soit à ces traverses. Poursuivons. Nous allons peut-être trouver mieux.
Levant les yeux, il s’aperçut que le crochet fixé dans la traverse du rail se trouvait exactement au-dessous du parapet du pont, et qu’une ligne droite tirée de ce parapet jusqu’à la traverse, serait à une distance d’un mètre environ en avant de la pile de maçonnerie.
Quittant la voie ferrée, Pinson gravit le talus qui la bordait et monta sur le pont, examinant avec soin, maintenant, le parapet.
Il ne put s’empêcher de pousser un cri de triomphe, en apercevant un bout de corde de fil de fer tordu — de tous points semblable au fragment de corde du bas — et encore attaché à la rampe de fer du pont. Il n’en restait pourtant que le noeud coulant ; le reste, qui avait dû pendre, avait été brisé.
Patiemment, il attendit, penché sur le parapet, le passage du prochain train vers Mainville, et lorsque celui-ci s’engagea sous le pont d’Orfrain, Pinson se félicita de ce qu’il avait découvert.
— C’est bien ce que je pensais ! Une corde perpendiculairement tendue de la rampe jusqu’à la traverse se trouverait exactement à vingt-cinq centimètres de la paroi extérieure des wagons d’un convoi venant à passer. Le calcul était mathématique.
« Je savais bien que ce n’était pas un accident !

*
*        *

Pinson s’assit sur une borne et contempla la campagne environnante. Il apercevait à quelques maisons peu distantes du pont, à deux cents mètres à peine. Puis il examina le sol où le froid avait gelé la boue des routes.
— Oh ! oh ! fit-il, voilà qui est bien intéressant !
Il avait remarqué la ligne tracée par une bicyclette allant dans la direction du pont et qui s’arrêtait soudain vers le milieu de celui-ci : on en était descendu, et l’on avait déposé la machine le long du parapet. Le cycliste — selon les traces laissées dans la boue gelée, — n’avait pas poursuivi sa route, mais avait rebroussé chemin, retournant par la même route qu’il avait prise : les deux lignes se trouvaient distinctement tracées, celle de l’aller et celle du retour. Le cycliste n’avait pas dépassé le milieu du pont d’Orfrain.
Un paysan vint à passer.
— Bonjour, mon brave, fit Pinson.
— Ben l’bonjour, m’sieu, fit l’autre.
— Dites-moi, il a donc bien gelé, que les routes sont toutes prises ?
— Ah, bé sûr ! C’est venu tout d’un coup. À sept, huit heures, à hier sir, y f’sait d’la boue, sur les routes, et passé neuf heures, v’là l’froid qu’a pris à tout d’un coup, quasiment… Et si v’s aviez vu c’te gelée ! Oh ! ça vous f’sait froid partout quand j’sommes rentré chez nous. Et puis qu’on dirait pas qu’ça va cesser açore !
Le brave homme passa son chemin et Pinson demeura un instant à songer :
— L’express de Paris était à Mainville à huit heures et demie. L’accident a dû se produire à huit heures vingt-cinq environ. Il n’a commencé à geler que vers neuf heures ; par conséquent c’est bien mon bicycliste qui est venu au pont d’Orfrain sur une route boueuse entre huit et neuf heures. Cette trace est donc celle que je dois suivre.
Et aussitôt il se mit en route, suivant de l’oeil la piste de retour laissée par la machine.

*
*        *

Pinson, tout en marchant, parlait tout seul :
— Faut-il qu’il ait été bête de pédaler sur une route boueuse et peu fréquentée ! Enfin, on ne songe pas à tout ! Tout ceci est clair comme le jour. Il n’y a qu’un point obscur : comment savait-il que sa victime mettrait la tête à la portière, juste au moment voulu, avant d’atteindre le pont d’Orfrain ? Enfin, suivons toujours cette piste, nous verrons bien !
Il n’alla pas bien loin, et arrivé aux premières habitations distantes de deux cents mètres du pont, — comme nous l’avons dit — il aperçut cette piste terminée par une courbe aboutissant au seul d’une maison isolée.
Pinson s’arrêta net, regarda de droite et de gauche, puis comme il cherchait à s’orienter, une femme sortit de cette habitation, et l’appela :
— C’est ici, monsieur, c’est ici, la maison que vous cherchez.
Et sans lui laisser le temps de placer une parole, elle lui conta tout d’un trait :
— Ah ! il est bien malade, l’pauv’jeune homme, allez ! J’ai pensé à vous envoyer chercher par mon mari. Car j’le connais pas c’pauv’gars, et si des fois qu’y v’nait à passer, m’faut ben un certificat d’décès. Y n’a point d’amis. Des lettres, il en r ‘çoit ben et beaucoup, mais quand j’y ai d’mandé à qui qu’y fallait écrire, des parents, des amis, pour les prévenir de v’nir le voir, y n’a rien voulu m’dire. Même qu’y n’a pas voulu que j’vous envoye chercher m’sieu l’docteur. Mais j’ons point voulu attendre, et c’est bien plaisir d’vous voir.
Fatiguée, probablement, d’avoir tant parlé tout d’un coup, la brave femme s’arrêta et Pinson en profita pour poser une question :
— Il loge chez vous ?
— Ah, pas d’puis ben longtemps, m’sieu le docteur. Y nous paye ben, mais c’est un étranger à nos pays. J’sais point d’où qu’y vient. Y parle ben l’français pourtant, itou comme moué.
Pinson ne put s’empêcher de sourire, puis dit à la paysanne :
— Et qu’est-ce qu’il a ?
— C’qu’il a ? J’sais point, mais ça m’semble ben tout itou comme la maladie dont qu’est défunte ma petite dernière, y aura tantôt quatre ans, la Saint-Michel qui vient.
— Ah, ah ! je vois, interrompit Pinson, en apercevant une bicyclette au fond du couloir d’entrée. Il a voulu courir par ces temps froids ?
— Oh ! y a qu’hier soir, m’sieu le docteur. Et encore Magloire et moi on a voulu y en empêcher, mais y a pas eu moyen. Il est ostiné, ostiné ! mais qu’vous l’croiriez pont. Nout âne y peut pas y faire avec lui !
— Allons, c’est bon, la mère, montrez-moi le chemin et je vais le voir. Vous vous laisserez seuls après.

*
*        *

La chambre du malade se trouvait au premier étage, et en montant les marches vermoulues, on entendait une toux continue qui déchirait les oreilles, une quinte incessante.
Pinson pénétra dans la pièce, misérablement remplie de meubles de campagne.
Sur le lit se trouvait étendu un jeune homme, à peine âge de la trentaine, et dont le chevelure d’un blond très pâle, et des yeux bleus, dénotaient une origine slave ou allemande.
Il s’exprimait avec un accent étranger très prononcé.
— Ah ! c’est vous, docteur ? Madame Magloire a insisté pour vous faire venir auprès de moi. Mais j’ai bien peur que vous ne puissiez rien pour moi. Je connais mon mal et je sais que mes jours sont comptés.
Pinson referma la porte tout doucement, tourna la clé dans la serrure, mit le verrou, puis revenant au lit du malade :
— Je ne suis pas le docteur, dit-il à voix basse, bien que madame Magloire m’ait pris pour lui.
Soudain le moribond se souleva, et le coude appuyé sur l’oreiller, fronçant les sourcils sur des yeux que rendait plus brillants encore le teint pâle de son visage :
— Et qui donc êtes-vous, pour venir ici ?
— C’est assez difficile à dire… Je suis un policier sans l’être… c’est-à-dire que je ne le suis en ce moment que pour mon propre compte…
— Un… policier, ici… je ne comprends pas.
— Je veux dire que vous devez avoir ici — à moins que vous ne les ayez jetés sur la route… — un vilebrequin qui vous a permis de percer la traverse de bois de la ligne au pont d’Orfrain ; une certaine longueur de corde faite de fil de fer tordu, et un ciseau à froid ainsi qu’un marteau ou bien de fortes tenailles qui vous ont permis de la détacher de la barre d’appui de ce même pont une fois votre coup fait.
— Moi ? Qui vous a dit ?
— Qui ? Mais personne. C’est vous-même qui vous êtes dénoncé bêtement en laissant à la traverse de bois un crochet de fer et un bout de corde de fer tordu, un autre fragment, un noeud coulant, à la rampe du pont, et qui avez surtout eu la négligence de pédaler sur une rue boueuse, sans songer que le vent glacé qui vous cinglait la figure allait faire prendre par la gelée la surface du sol, un peu plus tard.
Le malade eut une quinte de toux déchirante, et Pinson lui donna un verre d’eau pour le calmer.
Quand il put parler, il s’écria :
— Et savez-vous qui est l’homme qu’on a trouvé mort à la station de Mainville ? Et d’abord est-il mort ?
— Oui, je n’ai pas à vous le tenir caché.
— Dieu soit loué ! fit-il. Vous me taxez d’assassinat ? Non, mille fois non. Ce n’est que justice. Si jamais un homme a mérité ce que le sort lui réservait, c’est bien ce misérable. Avez-vous jamais entendu parler de Dmitri Tcherkow ?
— Jamais.
— C’est son nom. C’était l’un des agents secrets de la police russe, les plus cruels, les plus lâches et les plus sanguinaires. Né d’une mère russe, répudiée par son mari qui était Polonais, il voua une haine implacable à ceux de ma race. Je suis Polonais. Il s’est acharné après nous, et plus de trois cents victimes polonaises doivent la mort ou l’exil à cet homme. Mon père fut pendu grâce à lui, et j’ai deux frères qui meurent à petit feu dans les mines de Sibérie grâce à ses perfides accusations. Je fus moi-même obligé de m’exiler, et, comme tout loyal Polonais, j’étais affilié aux sociétés secrètes qui ne recherchent que le renversement du gouvernement russe, tel qu’il est actuellement.
« Réfugiés en Suisse, nous fûmes obligés d’en partir pour gagner Paris. Mais ici encore nous fûmes traqués, et partout nous reconnaissions la main de Dmitri Tcherkow.
« Nous savions sa présence dans votre capitale et nous résolûmes de nous débarrasser de lui.
« Il fut entendu que l’un d’entre nous jouerait, auprès de lui, le rôle de traître et lui dévoilerait nos lieux de réunion, à peu de distance de Paris, dont le séjour n’était plus sûr pour nous.
« Tcherkow apprit ainsi que nous tenions des conciliabules révolutionnaires dans une maison située à peu de distance de Mainville… et en bordure de la voie ferrée, ç une distance de quelques cents mètres, dans l’intérieur des terres.
« L’un d’entre nous joua le rôle de pseudo-traître et lui dévoila également que, craignant continuellement les espions de la police secrète russe, une projection de couleur verte partait de l’une des fenêtres de la maison, pour avertir les amis qu’il n’y avait aucun danger à craindre, tandis qu’une projection rouge les mettait en garde.
« Ces lueurs étant visibles de la voie du chemin de fer, et les réunions lui ayant été annoncées comme ayant lieu tous les soirs, entre huit et neuf heures, il prit naturellement l’express de sept heures de Paris, à un jour indiqué, et arriva à Mainville… comme vous savez.
— Je m’explique, maintenant, fit Pinson, pourquoi il sortir autant le corps hors de la portière.
— Mais naturellement ; il lui était impossible d’apercevoir les projections autrement… On l’avait prévenu. Vous devinez le reste : il mit la tête à la portière en engageant la moitié du corps et fut décapité par la corde de fer qui se brisa sous le choc terrible.
Des pas se faisaient entendre dans l’escalier, et quelques instants après, madame Magloire introduisait — par la porte que Pinson avait été ouvrir — le médecin qu’elle avait fait mandater.
— J’n’y comprenions pus rien ! fit-elle. Maintenant, v’là deux docteurs, tandis que j’n’en avions envoyé quérir qu’un.
Pinson expliqua à voix basse au médecin qu’il était simplement un ami du malade, et lui dit qu’il serait heureux d’avoir quelques mots d’entretien avec lui, en bas, dans la salle commune, après sa visite.
— Et bien, qu’en pensez-vous ? demanda-t-il au docteur, lorsque celui-ci redescendit.
— Il peut durer encore quarante-huit heures, trois jours au plus.
— Vous êtes sûr qu’il ne peut en réchapper ?
— Absolument certain. Vous pouvez faire le nécessaire.
— Merci, monsieur.

*
*        *

Le soir même, Pinson, qui avait été rendre ses revois à sa mère à Mainville, consultait, au café des Voyageurs, l’indicateur des trains pour retourner à Paris, quand le chef de gare, le maréchal des logis de gendarmerie et deux amis y entrèrent pour faire une manille.
— Tiens, vous voilà, mon vieux Sherlock Holmes. Eh bien, qu’avez-vous trouvé ? Rien du tout, hein ?
— Non.
— Alors, il est bien mort par accident ?
— Oui.
— Qu’est-ce que je vous avais dit ? Et toutes les autorités sont du même avis.
Puis regardant son jeu, le chef de gare, à qui c’était de parler, s’écria :
— Moi, je demande quarante-cinq !

JACQUES BELLÊME in Mon Bonheur n’°27, 3e année.

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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