La Fin du monde | Jean de Polane

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LA FIN DU MONDE
Nouvelle posthistorique

Caressant sa longue barbe blanche, le non-Dieu regardait la Terre : il souriait.
C’était en l’an 3000.
Les hommes étaient heureux. Plus de frontière ; partant, plus de guerre, plus de service militaire : le monde entier ne formait plus qu’une vaste République universelle. Plus d’églises, plus de curés ; partant, plus de haines religieuses. Tous les humains adoraient Dieu, mais simplement, directement, sans culte extérieur.
Les maladies étaient devenues fort rares, car dès leur naissance les enfants des hommes étaient prémunis contre elles par de savantes vaccinations.
Plus d’avocats ; partant, plus de procès. Plus de mariage ; partant, plus de mauvais ménage ; depuis longtemps déjà les humains s’étant aperçus que l’union libre était la seule forme morale d’association entre l’homme et la femme.
Plus de pauvres ; partant, plus de riches, plus de prêteurs, plus de créanciers, plus d’huissiers. Plus d’héritages ; partant, plus de chicanes pour les successions. Plus d’oisif, chacun vivant de son travail ; partant, plus de vagabonds, plus de criminels de profession. Le comble de la civilisation avait produit le même résultat que le manque total de civilisation : l’âge d’or.
Les sciences avaient fait des progrès fabuleux. Les distances n’existaient plus. En quelques instants, on se rendait d’un bout à l’autre de la planète, grâce à l’électricité. Et les hommes d’alors s’étonnaient que les hommes d’autrefois se fussent contentés si longtemps de la vapeur.
L’empire des airs n’était plus réservé aux êtres ailés ; de véritables routes y étaient tracées par le va-et-vient constant des aérostats.
La viande métallique, la nourriture chimique, avaient remplacé les grossiers aliments du temps jadis.
Il y avait bien encore quelques rêveurs qui regrettaient l’époque où l’on voyageait en chemin de fer et où l’on se nourrissait de la chair des animaux devenus introuvables, mais ils étaient rares et peu écoutés.
Cependant certains hommes n’étaient pas satisfaits : il y aura toujours des ambitieux et des mécontents.
Que voulaient-ils donc ? Ils voulaient la Lune ! Et ils l’eurent.
Ce ne fut d’abord que projets vagues traités de chimères, tentatives vaines. Mais un jour on apprit qu’un aérostat électrique était parvenu à dépasser l’atmosphère de la Terre et n était pas reparu. Quand il revint triomphant, il venait de la Lune. On ne voulut d’abord pas y croire, mais il fallut bien se rendre à l’évidence.
Quelques hommes de progrès se mirent à la tête d’une vaste expédition dans la Lune.
On construisit un ballon monumental, capable de contenir, en dehors d’un grand nombre de passagers, tous les instruments nécessaires à la vie et à l’exploitation d’un pays qui avait paru inhabité à ses premiers visiteurs.
Les excursionnistes de la première heure ne s’étaient point trompés. La Lune renfermait bien des êtres animés, mais d’une espèce trop inférieure pour gêner les agissements des habitants de la Terre. C’étaient des animaux à deux, quatre, six et parfois huit pattes, qui se nourrissaient d’une maigre végétation ou s’entre-dévoraient mais ne possédaient aucune industrie. Réduits à leurs seuls moyens naturels de défense, ils ne pouvaient en rien inquiéter des hommes en possession d’engins perfectionnés.
Malheureusement la passion de la chasse qui sommeille dans tout être animé pourvu de canines, la difficulté établir rapidement des fabriques d’agents chimiques, poussèrent les Lunaires (c’est ainsi qu’on appelait les nouveaux habitants de la Lune) à s’emparer des animaux pour se nourrir de leur chair.
Ce nouveau ou plutôt ce vieux mode d’alimentation creusa peu à peu un fossé infranchissable entre Lunaires et Terriens. Ces derniers traitaient leurs voisins de sauvages, et les Lunaires ripostaient en accusant les Terriens de mollesse.
Car, avec le goût de la chasse, l’habitude des exercices violents leur était venue, et déjà les passions guerrières s’éveillaient en eux.
Bientôt quelques difficultés surgirent entre les deux planètes. Les Lunaires ne prétendaient pas subir les mêmes lois que les Terriens, et le joug pacifique de la République universelle les gênait. Avec les mœurs des peuples primitifs, ils avaient retrouvé l’amour de la tyrannie et du fonctionnarisme.
Ils voulaient un chef et ils prétendaient tous remplir une fonction dans l’État.
La République universelle leur envoya, avec des paroles conciliantes, les plus sages avis. Mais ils n’en tinrent pas compte et, mettant à leur tête un homme qui s’était fait remarquer par sa belle barbe et son nom en trois syllabes, ils se révoltèrent.
La République universelle s’arma et attendit. Les Lunaires firent une descente en ballon, mais vigoureusement repoussés ils ne durent la vie sauve qu’à la magnanimité des humains qui, ayant depuis longtemps aboli la peine de mort, se contentèrent de les renvoyer dans leur planète.
L’homme à la belle barbe, ayant cessé de plaire, s’était réfugié sur la Terre.
On alla chercher un grand ingénieur, l’inventeur de l’aérostat qui avait transporté les hommes dans la Lune, et en souvenir de ce bienfait on le mit au pouvoir.
Dès qu’il fut au gouvernement, le grand ingénieur demanda de l’argent, beaucoup d’argent, et des ouvriers, beaucoup d’ouvriers. On lui donna ce qu’il demandait, puis on murmura.
Mais les partisans du grand ingénieur allèrent partout répétant qu’il s’emparerait de la Terre et qu’il rembourserait au centuple les emprunts qu’il avait contractés.
Un jour sur la grande place de Phœbépolis, on vit s’élever un canon plus haut que la fameuse Tour Eiffel qui avait tant réjoui les hommes du dix-neuvième siècle.
Le grand ingénieur fit dire à la République universelle que, si elle n’acceptait point les conditions draconiennes qu’il voulait lui imposer, il lui déclarerait la guerre.
La République universelle ne s’émut pas, et mal lui en prit.
Le grand ingénieur pointa son gigantesque canon sur la planète ennemie et mit le feu à la dynamite. L’obus énorme partit et quelques minutes plus tard il s’abattit sur la Terre qu’il disloqua.
Bientôt l’eau des mers envahit toute la surface du globe ; les humains se réfugièrent dans leurs ballons, regrettant de n’avoir qu’un très petit nombre d’aérostats capables de dépasser l’atmosphère de la Terre et de gagner la Lune. Ceux-là seuls qui montaient ces ballons privilégiés furent sauvés.
Les autres périrent dans le bouleversement terrible que produisit l’émiettement du globe dans l’espace.
Le Bon-Dieu caressait toujours sa longue barbe blanche,mais il ne souriait plus : « C’est dommage ! dit-il, ils m’amusaient », puis il ajouta : « Diable ! Ça va me faire beaucoup de monde à juger pour demain, jamais le rôle n’aura été si chargé ! Bah ! je les remettrai à quinzaine ! »

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Jean de Polane (pseudonyme de Pierre Lenglé), La Fin du monde (nouvelle posthistorique), in Le Pays, quarante-deuxième année, n° 279, 13 octobre 1913

 

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, arrivée chez Publie.net fin 2011, graphiste, est responsable de la fabrication papier et numérique, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse. N'a pas peur de passer des nuits blanches à retranscrire des textes sortis des archives du siècle dernier.

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