Le rêve d’Antonin — Octave Pradels, 1907

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On parlait des rêves. — Les uns disaient que ce sont des mensonges, des excitations du cerveau, surmené le jour ; d’autres penchaient pour des ressouvenirs d’existences passées.

Antonin affirma que les derniers avaient raison ; que lui, non seulement. revivait en rêve ses avatars antérieurs, mais qu’il lui était parfois donné de prendre un avant-goût des existences qu’il avait à fournir encore.

Les boutades amusantes d’Antonin faisant prime dans nos petits cénacles d’amis, nous nous empressâmes de pousser des hurlements d’incrédulité, à seule fin de mettre en ébullition sa verve outrancière.

Il jeta un regard dédaigneux autour de lui, fit un geste pour commander le silence, et conta :

— Oui, quelques-uns voient en rêve des faits accomplis par eux en des pays étranges ; ils relisent tout simplement une page de leur passé ; ils revivent des épisodes d’une existence lointaine. Mais il est des natures privilégiées — dont je suis — qui ont la faculté de se transporter en rêve dans les temps à venir et de s’y voir comme ils seront un jour.

À l’encontre de ce que croient vos esprits chétifs, on se rappellera plus tard ce qu’on a été aujourd’hui. Dans les nombreuses pérégrinations que j’ai déjà faites à travers les temps et les mondes à venir, j’ai toujours eu la parfaite souvenance de mes actes passés, des lieux et des gens que j’avais habités, connus, aimés… et charmés.

Pas plus tard qu’hier, mon esprit, léchant mon corps, abruti dans un sommeil profond entre les draps conjugaux, obtint du Maître de tout la permission de franchir quinze siècles et d’aller faire connaissance avec une de ses réincarnations futures. Et il en profita, — ou plutôt j’en profitai (car mon esprit c’était moi ; je ne comptais plus pour quelque chose la matière ronflante que je quittais), j’en profitai pour aller passer un moment de ma prochaine vie future, en l’an 3500, dans cette même ville de Paris, que le destin m’assignait, et où je me trouvai réincarné dans le corps d’un savant.

Mais quel Paris ! Agrandi démesurément par quinze siècles d’annexions. Le conseil municipal, composé de vingt mille membres, venait encore, la veille, de voter la réunion à la ville de ses banlieues, qui étaient alors Amiens, Cambrai, Reims, Troyes, Châtions, Orléans, Chartres et Rouen.

Ce qui me frappa tout de suite, c’est que les types, nos types, étaient profondément altérés ; le teint des peaux humaines, jadis blanc, était devenu jaunâtre. J’en eus vite l’explication. Vers l’an 2700, les Japonais, qui avaient subjugué et entraîné à leur suite les Chinois et les Mongols, s’étaient précipités sur l’Europe, l’avaient conquise, puis, suivant l’usage adopté par les conquérants, depuis toujours, ils s’étaient fondus dans les peuples vaincus, en laissant à leur descendance commune des yeux légèrement bridés et la peau jaune.

Il n’y avait plus que trois castes, trois degrés à l’échelle sociale. En bas, les esclaves ; on en était revenu à cette bonne coutume d’esclavage, abolie vers le dix-neuvième siècle, par des idéologues maladroits. Étaient esclaves à vie, les nègres dont on avait dépeuplé l’Afrique pour la mieux civiliser ; les condamnés à perpétuité pour crimes de droit commun.

Étaient esclaves à temps, les prisonniers de guerre, les condamnés pour vol, pour outrages aux bonnes mœurs par la voie du livre ou du dessin, ou pour railleries envers le pouvoir, par la voie de la chanson.

Au-dessus, venaient les savants qui remplaçaient ce que, aux temps lointains, on appelait la bourgeoisie et le peuple. Il n’y avait pas besoin de savoir pour être savant. On était déclaré tel à sa naissance par les parents, dont c’était la profession sociale. Les arts n’existaient plus, ils avaient été mangés par la science. C’était la revanche de celle-ci, la réponse à des écrivains d’antan, entr’autres un certain Brinetière ou Brunetière, obscur publiciste qui vivait au dix-huitième siècle, ou au vingtième (ça n’a pas d’importance), et dont on a retrouvé des fragments de prose, en ce vieux langage naïf et confus tout à la fois qu’on arrivait à déchiffrer à l’aide d’un bon glossaire.

Enfin, tout en haut, la noblesse, composée de militaires exclusivement. Mais les militaires ne se battaient plus comme au temps jadis ; c’étaient les savants qui avaient ça dans leurs attributions. La noblesse ne faisait rien que porter de beaux uniformes, vivre du travail des esclaves, de la dîme que lui payaient les savants et entourer le souverain dans les cérémonies publiques. Car il y avait des rois et des empereurs à la tête de tous les pays. Les essais déplorables que les ancêtres avaient faits de républiques en avaient dégoûté à tout jamais les Français, comme les autres peuples. Les potentats avaient reconquis le pouvoir illimité, sans lequel il n’y a pas de gouvernement possible. Les guerres n’étaient ni longues ni meurtrières, les savants seuls y prenant part. Comme on avait inventé des canons électriques portant à cent kilomètres, les savants se tenaient à trente lieues les uns des autres.

On usait les munitions sans résultat et l’honneur était satisfait. Le vainqueur déclaré était celui qui dépensait les dernières cartouches d’électricité. La puissance des souverains se mesurait à la longueur de leurs bobines.

Ce jour-là, il y avait une séance extraordinaire à l’Académie française, qui avait englobé les cinq Instituts d’autrefois et qui se composait de cent membres : cinquante militaires et cinquante civils, lesquels étaient élus par le suffrage restreint des vieillards des deux castes, âgés d’au moins quatre-vingts ans. Ils n’avaient plus le titre d’« Immortels », que les empereurs et rois se réservaient depuis longtemps déjà.
À cette séance, on devait lire deux rapports. L’un sur les travaux du Dictionnaire qui, grâce à une pression énergique de Sa Majesté, marchaient rapidement et venaient d’entamer la lettre P ; l’autre sur une découverte faite par le célèbre Barbensac, le chercheur infatigable, en procédant aux fouilles de ce qu’il croyait être les anciennes fondations du Moulin-Rouge, ou du Sacré-Cœur de Montmartre, il ne pouvait encore affirmer. En tout cas, c’était sûrement celles d’un de ces deux palais détruits depuis mille ans et qu’on croyait avoir été affectés à des cultes différents.

L’objet exhumé était exposé sur une table. Il était très bien conservé pour son âge, car il datait certainement de quinze à dix-huit cents ans. C’était une sorte de treillis bizarre où adhéraient encore des lambeaux de soie reliant des lamelles de fer, et d’une espèce de corne inconnue de nos savants. Les académiciens examinèrent longuement la curieuse trouvaille et chacun donna son avis en ajoutant qu’il n’y avait pas d’erreur possible.

Les militaires opinaient pour une pièce d’armure. Les savants étaient partagés : les uns penchaient pour un ustensile de ménage, une petite volière, un fragment de treillage ; d’autres y voyaient l’armature d’un filtre qu’un savant de ces temps reculés, nommé Pasteur, avait inventé, en même temps qu’il avait trouvé certaines formules scientifiques qui, bien qu’enfantines encore, avaient sauvé son nom de l’oubli.

Un membre de cette commission, qui se perpétuait depuis des siècles pour travailler à l’ouvrage, la Vérité sur le Masque de Fer, eut un tressaillement. Il émit l’idée que c’était le fameux masque. On eut beau lui faire remarquer que le prisonnier devait avoir dans ce cas une tête extraordinaire, il n’en voulut pas démordre, prit rapidement quelques notes et sortit en disant : « Ma conviction est faite ».

Seul, je m’étais tu, souriant à toutes les sottises que j’entendais, jouissant de la supériorité que me donnait sur ces académiciens les souvenirs de ma préexistence ; mais j’eus enfin pitié de tous ces vénérables fronts, plissés douloureusement par l”angoisse du chercheur de rébus ; je m’avançai au milieu de l’hémicycle et d’une voix ferme je m’écriai :

- Messieurs, vous vous fourrez tous le doigt dans l’œil. (Cette locution, cette image familière n’avait plus cours ; aussi, toutes les bouches s’arrondirent en points d’interrogation).

Je poursuivis :

- Pour mieux dire, vous vous trompez.

Un murmure sourd gronda parmi l’assistance. Le président le calma d’un geste et, sévère, me dit :

— Veuillez vous expliquer, monsieur Han-ton-hin. (On orthographiait ainsi mon nom en l’an 3500. Le passage des Chinois conquérants avait laissé des traces partout.).

— Je m’explique. Ceci, messieurs, ne fut ni une armure, ni un objet, de ménage, ni une cage à serins — c’était tout bonnement un corset de femme.

— Oh !… Allons donc !… Prouvez-le !… Farceur !…

Mille exclamations désagréables m’interrompirent. Calme au milieu de ce chabanais (ce mot était aussi désuet, mais remplacé par un autre similaire et fort à la mode), je continuai :

— Je le prouve. Ici, en haut, ces deux cavités recevaient les seins, les soutenaient s’ils avaient tendance à s’émanciper, précieux contre les débordements et les affalements. Le corset se rétrécissait pour donner à la taille une sveltesse qui, dans le goût barbare de l’époque, était une beauté ; ces lamelles, à côté de celles, en acier, sont en baleine, ainsi nommée du cétacé, aujourd’hui disparu, qui les fournissait. Puis, il s’évasait pour enserrer les hanches, pour dessiner plus nettement les contours rebondis. Par devant, ces deux bandes d’acier, que des agrafes relient encore, formaient le buse qui comprimait le ventre et le faisait rentrer dans l’alignement harmonique du corps. Cette soie recouvrant l’armature, et qui maintenant se déchire si facilement, usée qu’elle est, voyez plutôt…

— Ah ! ça, tu es fou, de me déchirer la chemise dans le dos !

Cette voix était celle de ma femme ; auprès de qui je me réveillai, mon esprit ayant dû réintégrer son corps suivant la loi qui régit.
— Assez !… Assez !…

— Je vais vous conter une autre réincarnation. Une nuit…

Nous nous précipitâmes sur Antonin ; on le bâillonna, et, lorsqu’il fut hors d’état de nuire, on put procéder aux préparatifs du punch gigantesque, qui éclairait toujours la fin de nos causeries du dimanche.

Octave Pradels, « Le rêve d’Antonin », in La Lanterne, n° 2867, 19 décembre 1907.


 

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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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