Nira — Australe mystérieuse ou Les Deux Reines du pôle / 4

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IV

Comment se recruta la mission Corneloup

Chamayou et Corneloup furent légèrement surpris d’apprendre qu’il ne leur suffirait pas d’emporter une valise, même bien garnie, pour gagner l’Antarctique. Ils avaient, malgré eux, conçu la randonnée comme une agréable expédition de tourisme : ils montaient dans l’avion de Travel, et, après un certain nombre d’heures de vol coupées d’escales charmantes, ils atterrissaient dans le fameux cirque polaire qu’il ne leur serait pas difficile de repérer du premier coup.

Mais Travel fît comprendre que les choses ne se passeraient pas si simplement. D’abord, il fallait un avion spécial, un hydravion à quatre moteurs et capable de réaliser certaines performances sur lesquelles Travel ne voulait pas s’expliquer.

Ensuite, le voyage du pôle ne pouvait sérieusement être tenté à trois.

— Mais, objecta Chamayou, vous y êtes bien allé tout seul ?

— Sans doute, fit Travel, mais je n’ai fait que passer ! Or, nous nous proposons de séjourner, cette fois ! Et je trouve qu’il y a déjà beaucoup trop de monde là-bas !

L’observation était juste, et Corneloup en sentit toute la force. Le film avait révélé l’existence de deux races humaines en un même point de la région polaire. Amies ou ennemies ? On l’ignorait et toutes précautions devenaient, par conséquent, bonnes à prendre.

— Il nous faut des compagnons résolus, je vous assure ! affirma Travel.

— Combien ? demanda Corneloup.

— J’estime que nous devrons être au moins une dizaine d’hommes qui sauront au besoin se transformer en combattants.

— Dix personnes ! Ça manquera furieusement d’intimité !

— Préférez-vous manquer de sécurité ?

— Non ! Mais que feront dix passagers de plus que trois, contre plusieurs milliers d’adversaires ?

— Eh ! fit Travel, dix Français, armés à la moderne, à bord d’un avion très mobile, peuvent tenir tête aux naturels du pôle Sud !

Corneloup bougonna :

— Naturels… naturels !… Ils ne me semblent pas l’être beaucoup, vos naturels du pôle ! Et s’ils avaient des armes égales aux nôtres ?

Travel éclata de rire :

Ah ! ça, non ! Pas possible ! On emportera des munitions qu’ils ne sont pas près d’inventer, soyez tranquilles. Ils ne peuvent tout de même pas en savoir autant que nous ?

Ils peuvent savoir autre chose !

Quoi donc ? Des arcs perfectionnés ? Des frondes à percussion centrale ? Un feu grégeois qu’on allume en battant le briquet ? Allons donc !… Je vous dis que nous serons en avion et que nous leur échapperons comme nous voudrons !

Je suis de l’avis de Travel, dit Gorneloup : nous devons prévoir le pire ! Nous avons donc sept compagnons de voyage à mobiliser ?

C’est cela !

J’espère que nous les trouverons !… Mais devrons-nous les mettre au courant de tout ce que nous savons ?

Cette question de Corneloup rendit Travel hésitant :

Ma foi ! finit-il par répondre, on pourrait peut-être leur laisser le plaisir d’une bonne surprise !

Et toi, Chamayou, qu’en penses-tu ?

Le professeur, lui, n’hésita pas :

Notre expédition comporte-t-elle des risques ? Oui ! Elle en comporte de toutes sortes ! Je suis donc d’avis de ne rien laisser ignorer à ceux qui nous accompagneront ! Ce ne serait pas honnête. Et ce serait peut-être imprudent !

Bon ! dit Corneloup. Ils verront le film, mais on leur demandera de garder le secret, bien entendu !… D’autant plus que s’ils s’avisaient de parler, personne ne voudrait les croire !… Alors, résumons : nous serons dix ; nous aurons de quoi nous défendre et même de quoi attaquer, et nous irons au pôle dans une espèce d’avion géant, un aérobus, quoi ! C’est bien votre idée, Travel ?

Non ! pas tout à fait !… Je voudrais que nous ne montions en avion qu’après avoir atteint la côte antarctique !

Eh ! mais ! pour l’atteindre, comment ferons-nous ?

Un navire brise-glaces nous mènerait jusque-là !

Comment, vous, un aviateur, vous choisissez un pareil moyen de transport ?

— Oui ! Écoutez ! il nous faudra une provision d’essence énorme… Je tiens à pouvoir l’utiliser tout entière, ou à peu près, là-bas. Vous comprenez que la panne de carburant nous serait funeste !

— Vous avez raison ! Mais pour le retour ? Supposons que le navire qui doit nous amener au pôle ne soit pas là quand nous voudrons repartir ?

— C’est en effet une éventualité que nous devons absolument prévoir ! Il faudra donc, en repartant, posséder une provision d’essence suffisante pour atteindre le point continental le plus rapproché…

— Le cap Horn ?

— Hé ! non ! Je veux pouvoir aller un peu plus haut : à Punta-Arenas ! Là, nous serons sûrs de trouver tout ce qui nous serait nécessaire… Il y a bien Ushuaïa, où j’ai fait escale lors de mon premier voyage… Un gros bourg… même pas deux mille habitants !… C’est trop chanceux d’atterrir, là tandis qu’à Punta-Arenas nous aurons tout notre confortable et même les journaux de Paris !

— Et une fois arrivés là, que ferons-nous ?

— Bah ! fit Travel une fois là, notre tâche sera finie, et ceux qui voudront regagner Paris à pied en auront tout le loisir !

— Mais, à propos, fit Corneloup, quelles armes emporterons-nous ?

— Docteur, répliqua Travel sans rire, emportez toujours votre trousse. Je me charge du reste ! Occupez-vous seulement de recruter nos compagnons : je m’en rapporte à vous pour cela !

Les « recruteurs » se trouvèrent d’abord fort embarrassés. De toute évidence, Travel réclamait des gaillards solides et résolus. Mais, d’autre part, le caractère même de l’expédition exigeait que tous ses membres fussent des savants chevronnés, capables de recueillir sur place un rare butin d’observations et d’expériences uniques.

— Nous ne pouvons pourtant pas embaucher des forts de la Halle ! dit Chamayou.

Corneloup toujours méthodique et positif, indiqua nettement ce qu’il fallait faire :

Voyons ! de qui, de quoi besoin ? D’un pilote qui soit un as de l’aviation ? Il est trouvé ! C’est Travel ! D’un médecin spécialisé dans l’anthropologie et la biologie ? Présent : je suis un peu là ! D’un médecin consultant capable de soigner des malades ? Appelons notre ami Jourdedieu ! D’un pharmacien qui prépare les remèdes indispensables ? Eh bien ! Il y a Louis  Rama qui est, comme Jourdedieu et moi, de l’Académie de médecine ! Hein ? crois-tu que ça ferait une équipe de manchots ? Nous sommes tous en forme sportive excellente… Ça va jusqu’à présent?

Ça va ! continue.

La physique mathématique, c’est ton rayon ! Tu y suffiras seul, je suppose ?

Oh ! mais, avoua Chamayou, je ne crois pas ! Pense donc à tout ce qu’on peut rapporter de là-bas ? On ne serait pas trop de deux ! Tiens ! si on demandait à Grolloïc ? Tu le connais ?

Grolloïc, Breton de Bretagne, directeur du laboratoire des recherches physiques à la Sorbonne ? Bonne idée ! C’est l’homme qu’il nous faut. J’ajoute donc Grolloïc. Combien cela fait-il ?

— Cela fait six. Ce n’est pas beaucoup plus que la moitié de l’effectif !

— Alors, cherchons encore ! Que nous faut-il ? Parbleu ! nous aurons besoin d’un géologue !

— Je propose le père Brias !

— Diable ! fit Corneloup. Mais il doit avoir dépassé la cinquantaine, Brias ?

— Possible ! Seulement, il a bourlingué partout et il n’y a pas six mois, il était capable de faire un champion de boxe très distingué !

— Bon ! nous voilà sept ! Continuons ! Que nous faut-il maintenant ?

— Un secrétaire général, un historiographe, un gardien d’archives : tu sais qui je veux dire ?

— Je crois que oui ! Marius Arlo, hein ? le rédacteur en chef du Moniteur officiel des Sciences ? Il est charmant… et intelligent…

— Et irascible ! Ses colères nous distrairont !

— Entendu ! on le fera mettre en colère : compte sur moi ! Dis donc, puisqu’il y a de la place, qu’est-ce qui nous empêche de nous offrir un interprète ?

— Tu es fou ! Un interprète ? Pour quoi faire ?

— Pour nous entretenir commodément avec les gens que nous allons rencontrer là-bas ! Si tout va bien, nous aurons des visites à faire et sans doute à rendre !

— Soit !… Mais tu te figures que tu découvriras à Paris un phénomène polyglotte qui sache la langue des habitants du pôle Sud ? Un garçon qui aura une casquette et un brassard, avec un manuel de conversation dans sa poche ?

Corneloup se mit à rire :

— Oui, dit-il, en continuant la plaisanterie, un manuel de phrases permettant de demander l’ascenseur, la salle de bains et le chemin de la gare ! Eh bien ! je sais où trouver un phénomène, comme tu dis, un phénomène étonnant !… C’est un répétiteur à l’École des langues orientales… Il sait tous les dialectes d’Asie et d’Afrique, tous les patois d’Europe ! Il apprend en se jouant !… Avec vingt mots, il devine toute une syntaxe !… Il a le don !… un don prodigieux !

— Ce n’est donc pas un Français ?

— Tu crois aussi que les Français sont rebelles au polyglotisme ? Détrompe-toi ! Mon phénomène est né aux Aubrais et il s’appelle Dupont !

— En incorporant Dupont interprète de la mission, nous arrivons au neuvième ! Encore un effort !… Voyons, que nous manque-t-il maintenant ?

— Ma foi ! je ne vois plus rien ! Il me semble que nous sommes au complet !

— Médecin, va ! Tu oublies justement le personnage essentiel.

— Essentiel ? J’ai beau chercher, je ne…

— Ne cherche pas : tu ne trouverais jamais ! Ce personnage indispensable, c’est un cuisinier, mon cher ! Nous allons faire campagne, et il n’y a pas de troupes en campagne sans cuistot.

— Ah ! pour le coup, je me déclare incapable de découvrir celui-là !

— Ne t’en mêle pas : tu ne comprends rien à la bonne chère, espèce de buveur d’eau ! Moi, je sais bien qui je vais enrôler !… Que dirais-tu de Prosper?

— Rien du tout ! Prosper ? Connais pas !

— Ignorant ! C’est le plus grand chef cuisinier de Paris ! il a dirigé le restaurant du « Gigot d’Or » aux Halles ! Depuis, il s’est installé là-haut, près de l’Arc de Triomphe !… Pour réussir une entrecôte ou un brochet au beurre blanc, il est unique !

— Tu m’en diras tant !… Et tu crois qu’il va lâcher ses fourneaux et ses clients pour nous suivre ?

— Je saurai ça dans une heure ! Vois tes amis, je verrai les miens !… Rendez-vous ici demain soir ! Ou plutôt… dis donc ? J’ai une idée que tu vas trouver éblouissante !…

— Éblouis-moi, dit Corneloup en souriant, mais pas trop !

— Si l’on mêlait l’utile à l’agréable ? Puisqu’il nous faut embaucher Prosper, je t’invite à dîner chez lui tout à l’heure ! Tu verras !… Quelle cuisine, mon cher, et quel cuisinier ! Un génie !

L’entrain de Chamayou se communiquait au docteur :

Soit ! j’accepte ton invitation. Mais je ferai mon menu !

Tu feras ton menu, homme prudent et sobre !… Seulement pas de réserve exagérée, hein?… Je te dis que ça ira, notre expédition !

Corneloup eut dans les yeux cette lueur qui les faisait briller quand il avait la certitude de guérir un malade. Et du ton qu’il prenait pour exposer un diagnostic rassurant :

Je crois comme toi que nous saurons nous en tirer ! dit-il simplement.

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Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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