Nira — Australe mystérieuse ou Les Deux Reines du pôle / 3

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III

Ce qui fait peur à Travel

Il peut arriver qu’un voyageur distrait monte dans son compartiment et s’installe pour dormir sans s’assurer que la portière est bien fermée. Il peut arriver qu’un choc fasse ouvrir la portière et que le voyageur endormi tombe sur la voie. Ainsi s’expliqua le cas de Travel. Tout le monde crut à un accident.

C’était à peu près vrai en ce sens que Travel ne se précipita point sur la voie dans le seul dessein de se briser tête, bras et jambes. Mais c’est bien volontairement qu’il sauta du train en pleine marche. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’entre Chaville et Meudon il s’avisa soudain qu’il pouvait avoir mal entendu ; qu’il ne s’agissait peut-être pas du mariage de celle qu’il voulait épouser, mais d’un mariage auquel on l’avait invitée, et que, par conséquent, rien n’était perdu !

Cela le mit dans un état d’exaltation extraordinaire. Parbleu ! il allait retourner à Chaville ; il laisserait sa carte avec un mot, en annonçant qu’il reviendrait bientôt. Or les aviateurs ne sont pas des hommes comme les autres : ils ont l’habitude d’exécuter ce qu’ils conçoivent en quelque sorte avant de l’avoir conçu. Résolu d’aller à Chaville, il ouvrit donc la portière du compartiment qui roulait vers Clamart et descendit, sans même se rendre compte de ce qu’il faisait, tellement il se trouvait absorbé par ce qu’il voulait faire.

Il eut la chance que Chamayou, prévenu à temps, courut avec Corneloup à son lit d’hôpital, où il faisait triste figure. Corneloup regarda, palpa, hocha la tête et se résuma d’un mot :

Diable !

Tu ne crois pas qu’il s’en tirera ? demanda Chamayou, tout bas.

Fracture du crâne ! Il est fichu !

Chamayou eut un mot sublime :

Sauve-le quand même !

Il ajouta :

Où serait ton mérite, si le cas n’était pas désespéré ?

Corneloup prit donc Travel en charge. Et, comme son ami le voulait, il le sauva. Cela demanda un certain temps, et, quand ce fut fini, personne au monde ne songeait plus à l’aviateur qui venait de survoler la moitié du globe en passant par le pôle Sud.

Un beau jour, tout gaillard, Travel put monter l’escalier de Chamayou et entrer dans le studio où celui-ci, en compagnie du docteur, attendait le « rescapé ».

Ça va ? demanda Corneloup.

Oui ! fit Travel, mes ailes sont rentoilées !… Le moteur est réparé… Je crois que je peux m’offrir un petit voyage !

Vous voulez voyager ?

Changer d’air plutôt ! Je vais passer un mois en Tourain, C’est mon pays !

C’est trop près ! dit Chamayou. J’espère bien que vous plutôt venir avec nous.

Où cela ? À Nice ? Volontiers !

Non ! pas à Nice. Nous vous emmenons au pôle Sud !

Travel fit la grimace :

Je ne peux pas retourner là-bas ! J’aurais l’air de ces raseurs qui ne cessent de répéter la blague qu’ils ont déjà racontée. Vraiment, non ! Je n’ai pas la moindre envie de revoir ce tas de neige !

Mais, dit Chamayou, il ne s’agit pas de vous répéter !

Il s’agit au contraire, d’ajouter un chapitre nouveau, et un fameux, à ce que vous appelez votre blague !

Travel se mit à rire :

C’est bien une blague que j’ai faite ! dit-il. Une vraie blague ! Pour quoi croyez-vous que je suis allé dans l’Antarctique ?

Mais, fit Corneloup, par goût de la science !

Et pour accomplir une performance sensationnelle ! ajouta le professeur.

Mais non ! répliqua Travel. Mais pas du tout ! Un raid à sensation, ça ? Jamais de la vie ! Comptez ! D’Ushuaïa dans la Terre de Feu, à Melbourne en Australie, qu’est-ce qu’il y a ? Mettons dix mille kilomètres ! Pour un avion, ça représente quinze heures de vol, voilà tout ! La belle affaire !

Mais il y a le pôle !

Eh bien, le pôle, je ne l’ai pas vu et je ne tiens pas à le voir ! On sait ce que c’est : un patelin idiot, où on ne peut pas se ravitailler quand on manque d’essence !

Alors, dit Corneloup, ça devient fabuleux ! Qu’est-ce donc qui vous a décidé à partir ?

Rien !… Peu de chose !… Un mariage manqué… J’avais les nerfs un peu agacés… je suis sorti pour faire un tour afin de les calmer !

Et Travel raconta, sans se faire prier, tout ce qui lui était arrivé à Chaville.

Eh bien ! mais, dit Corneloup, votre jolie veuve sera tout attendrie, quand elle apprendra ça ! Vos affaires ont avancé, mon cher ! Il n’y a pas de doute !

Ghamayou paraissait soucieux.

Écoutez, dit-il à Travel, je vais vous faire une proposition ? Nous aurions voulu vous emmener avec nous, car nous aurons besoin d’un bon pilote. Mais nous sommes prêts à y renoncer, si vous vous mariez ! Et si vous le désirez, Corneloup et moi, nous la ferons pour vous, votre troisième demande en mariage !… Si on dit : oui, vous serez heureux sans nous. Mais si on dit : non ! vous nous accompagnerez !

Travel interrompit avec vivacité :

Oh ! je ne veux plus me marier, moi ! plus du tout !

Quel garçon volage !

Possible !… Mais je suis comme ceux qui, ayant tenté de se noyer, n’ont plus la moindre envie de recommencer une fois qu’on les a sortis de l’eau ! Voyez-vous, je viens de prendre un bain trop froid !

Bon, alors ! Dans ce cas, voulez-vous que je vous dise où vous devriez chercher une autre fiancée ?

En Touraine ?

Non : au pôle Sud ! Vous croyez que je plaisante ? Attendez ! Vous savez bien que vous m’avez rapporté un film de là-bas ?

Tiens ! ma foi, c’est vrai !

Vous n’avez pas envie de l’étudier un peu ?

Franchement, non ! Pourquoi faire ? C’est du déjà vu !

Allons, Travel ! calez-vous dans ce fauteuil, allumez une cigarette et regardez l’écran. Vous allez voir si c’est du déjà vu !

Le film étrange passa sous les yeux de l’aviateur stupéfait. Quoi ? c’était cela le pôle Sud ! Dans son vol presque indifférent au-dessus de l’Antarctique, il avait donc recueilli la preuve d’une sorte de phénomène surnaturel, destiné à bouleverser tout ce qu’on croit savoir en fait d’anthropologie ! La vie, où rien ne peut vivre ! Une humanité inconnue surgissant de ce que l’on prenait pour un tombeau glacé ! Dans sa surprise, il faillit crier au truquage. Mais qui donc aurait pu truquer, sinon lui-même ?

Chamayou qui tournait toujours au ralenti, s’arrêta pendant quelques minutes pour demander :

Qu’en dites-vous ? N’est-ce pas ce qu’on appelle une superproduction ?

Vous êtes donc sorcier ? demanda Travel à son tour.

Moi ? oh ! pas du tout ! Il n’y a d’autres sorciers là dedans que les rayons infra-rouges, et je ne suis pas le premier à les avoir expérimentés ! Dans dix ans, on fera certainement beaucoup mieux que je n’ai fait moi-même !

Cela me paraît difficile !

Bah ! c’est que vous n’êtes pas au courant du mouvement scientifique qui nous emporte ! Avec la T. S. F, on arrivera, ou plutôt on est arrivé à entendre tout ce que l’on être inaudible! Eh bien! on arrivera — et l’on est presque arrivé — à voir tout ce qui semble invisible !… Oui, on finira par voir et par entendre tout ce qui se passe dans les étoiles !  Vous parlez alors de films qui feront oublier celui-ci !

C’est égal ! dit Travel, je n’aurais jamais cru qu’il y avait tant de monde au pôle Sud.

— Vous trouvez notre film intéressant ?

Passionnant !

— À la bonne heure ! Nous allons donc continuer !… Attention !

Chamayou se remit à tourner. Le personnage à la tunique et à la longue canne reparut sur l’écran. Les trois spectateurs le virent comme dans la première exhibition du film, marcher lentement dans le jardin. Puis, toujours, comme la première fois, il s’arrêta pour regarder en l’air. Puis, il fit un léger demi-tour sur lui-même, et l’on eût pu croire encore que ses yeux magnétiques cherchaient les yeux de Chamayou et de Corneloup.

Il arriva alors une chose extraordinaire… un changement, un tout petit changement dans le film ! Le personnage mystérieux eut comme un geste rapide de colère ; il tourna la tête avec vivacité et son regard flamboyant de haine se fixa sur Travel qui ne put retenir un cri de surprise presque épouvantée !

Cela dura deux secondes à peine : l’homme de l’Antarctique reprit la pose que Chamayou et le docteur avaient déjà vue ; il souriait en face d’eux, de ce menaçant sourire qui découvrait des dents blanches de fauve prêt à mordre.

La vision disparut. Mais l’émotion des trois spectateurs était telle que Chamayou s’arrêta. Tout bas, comme s’il craignait d’être entendu, il dit à Corneloup :

Tu as vu ?

Oui !… Il a aperçu Travel !

Ah ! ça ! cria Chamayou qui voulait réagir à tout prix, est-ce que nous devenons fous ? Une image projetée sur un écran ne peut pas être vivante, pensante et agissante !… Un détail nous a échappé la première fois, voilà tout !

Ce ne peut être que cela ! murmura Corneloup. Mais, c’est que l’animal a vraiment l’air de voir ce qu’il regarde. Qu’en dites-vous, Travel ?

Un frisson secouait l’aviateur. Lui aussi fit un effort pour réagir. Il répliqua en riant :

L’affreux bonhomme !.. il fait peur !…

Travel reprenait :

Vous vous êtes donc figuré qu’il s’est dérangé sur l’écran pour m’adresser tout exprès un petit signe de tête ?

C’est à peu près cela que nous avons cru voir ! confessa Chamayou.

Eh bien! s’écria l’aviateur, le jour où vous ferez passer le film devant deux mille spectateurs, il n’aura pas de temps à perdre, s’il veut saluer tout le monde !

Cette observation de simple bon sens acheva de dissiper la sensation de malaise qui s’était emparée des deux savants. Et Corneloup proposa :

On pourrait peut-être faire repasser le bonhomme sur l’écran ? On finira bien ainsi par savoir exactement de quelle façon il remue !

À l’extrême surprise de ses compagnons, Travel protesta avec vivacité :

Oh non ! Je vous en prie : n’en faites rien!… Laissez-le dans sa boîte !… J’aimerais mieux voir ici devant moi les yeux d’un chien enragé que les siens !… Je vous dis qu’il me fait peur !

Et Travel ajouta :

Dans mon pays, des types comme ça, on les appelle des marque-mal !… Ca ne porte pas bonheur de les regarder de trop près !

Alors, dit Chamayou, vous avez peur d’une photographie ? Ce n’est pas autre chose pourtant !… Vous ne voudrez donc pas aller à sa rencontre au pôle ?

Ah ! fit l’aviateur, je ne pensais plus à ça !… Vous tenez absolument à partir ?…

Oui ! répondit Corneloup d’une voix redevenue ferme.

— À la bonne heure ! s’écria Chamayou. Oui, mon cher Travel nous irons avec vous ou sans vous !

Vous pensez bien que je ne vous laisserai pas en panne, vous deux qui m’avez sauvé la vie !… Ne faites pas attention : votre film m’avait énervé !… Hein ? c’est bête !… Ça m’a fait l’effet d’une apparition !… Mais je suis bien sûr que si je rencontre le personnage en chair et en os, il ne m’intimidera pas malgré sa grande canne !

Et la gouaille tourangelle reprenant le dessus, l’aviateur ajouta :

Je serais même bien content de lui demander comment il s’y prend pour avoir une tête si photogénique !…

Roxane Lecomte
Plus connue sur la toile sous le nom de La Dame au Chapal, co-fondatrice du studio ebook Chapal&Panoz, arrivée chez Publie.net fin 2011, est responsable de la fabrication papier et numérique, du graphisme et des sites, est passionnée de littérature populaire et d'albums jeunesse, est en perpétuelle vadrouille, et ne cesse de répéter aux guerriers du papier et du numérique : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». On la retrouve sur son site.

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